‹ Traitement de la tuberculose par la creosoteChapitre 30 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans la clientèle de la ville voici comment nous proposons d'opérer. En principe le médecin ne doit se fier qu'à lui-même, pour l'administration de la créosote par voie sous-cutanée, et chaque fois qu'il le pourra, il devra commencer lui-même toutes les injections. 11 restera auprès de son malade un quart d'heure après l'introduction de l'aiguille et confiera aux personnes de la famille le soin de terminer l'opération lorsque la dose prescrite aura pénétré sous la peau du malade.

Le quart d'heure passé près du malade ne sera pas perdu, car pendant ce temps, le médecin pourra s'enquérir des moindres détails de la santé de son client, les noter sur une feuille d'observation, lui donner les conseils relatifs à l'alimentation, à l'aération, à la destruction des crachats ; des conseils d'hygiène en un mot que le praticien néglige trop souvent de donner aux tuberculeux. Dans d'autres cas, le médecin pourra se borner à faire les 2 ou .5 premières piqûres, et confier les suivantes

à un de ses aides ou même aux parents des malades ou au malade lui-même; mais il faudra alors qu'il entre dans les détails les plus circonstanciés sur l'application de la méthode et sur les précautions à prendre. Il appellera surtout l'attention sur la propreté nécessaire, sur les phénomènes d'intolérance et sur le symptôme fièvre si facilement révélé par le thermomètre. Point de fièvre, dira-t-il, rien à craindre et le traitement peut être continué à doses progressives pendant des semaines entières sans la visite du médecin. La fièvre au contraire, témoin constant et fidèle de toute perturbation capable d'amener l'intolérance, exige la visite du médecin : si elle est accidentelle, elle dénonce une perturbation accidentelle et l'injection a pour effet de révéler l'existence d'une complication qui aurait pu passer inaperçue; si elle est continue, nous avons dit que le maniement de la créosote devient très délicat et ne peut pas être confié aux personnes étrangères à la médecine.

Dans les hôpitaux, le traitement sous-cutané est plus difficile à installer qu'on ne se le figure : 1° Il y a des difficultés d'ordre matériel. L'acquisition des appareils à injection, d'une préparation d'huile créosotée convenable, ne figure pas dans le formulaire réglementaire; mais ce sont là des difficultés qu'on peut vaincre. 2° Le choix des malades à injecter doit être très judicieux, surtout quand la méthode n'est pas encore adoptée dans. le service;

les malades d'hôpilal ont en effet de la tendance à se méfier de toute intervention qui n'est pas dans les habitudes courantes; ils se figurent toujours qu'on veut faire sur eux des essais; aussi faut-il bien choisir ses sujets et prendre des hommes de bonne volonté, assez intelligents pour comprendre que l'introduction de la créosote sous la peau doit mieux valoir que les autres modes d'administration de ce médicament. Il faut toujours l'assentiment formel du malade, il faut enfin choisir, au début du moins, des malades qui ne soient pas trop compromis; or la tendance qu'ont la plupart des chefs de service, lorsqu'il s'agit d'employer un moyen nouveau, est de choisir toujours les malades les plus graves, en vertu du raisonnement suivant : « Si la méthode est bonne, sa valeur sera d'autant plus évidente que l'on se sera adressé à des malades plus graves, et si au contraire elle ne répond pas aux promesses faites, il vaut mieux l'employer chez des malades très compromis ». C'est à cause de cette manière de comprendre les choses, que l'on n'a pour ainsi dire jusqu'ici donné la créosote en injections, dans les services hospitaliers, qu'à des malades désespérés; or, nous avons bien insisté sur la difficulté qu'il y avait à manier ce médicament dans les cas graves; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que dans plusieurs services les médecins, animés du meilleur désir de bien faire, aient cru devoir renoncer à l'administration sous-cu-

tanée après avoir éprouvé 5 ou 6 échecs successifs. Il ne faut pas non plus choisir un service de femmes, pour instituer la médication en grand, les injections sous-cutanées étant bien moins supportées par la femme que par l'homme.

Il faut donc choisir un ou deux individus intelligents et désireux de guérir qui ne soient pas trop malades et qui le soient cependant assez nettement pour que leur guérison ou leur amélioration sensible entraîne la conviction dans l'esprit des malades eux-mêmes, dans celui des autres malades, dans celui du personnel, des sœurs et des surveillantes, dont le concours moral est de toute nécessité et dont la sourde hostilité compromet irrémédiablement toute tentative sérieuse. A partir du moment où s'est créée cette sorte d'opinion favorable, tous les malades demandent le traitement, ils cessent de se plaindre des petits accidents inséparables de toute intervention ; leur foi devient si grande qu'ils considèrent comme insignifiantes des poussées érythémateuses, voire même des escharres, qu'en toute autre circonstance ilsauraientreprochées amèrement au médecin. Puis l'engouement va crescendo et l'on voit des malades qui dépassent la dose prescrite; on est obligé de modérer leur zèle; une sorte d'émulation s'établit entre eux, et c'est à qui prendra le plus d'huile, soit dans une journée, soit dans une semaine. Qu'on veuille bien remarquer que cet engouement

n'est pas passager; nous l'avons, pour notre part, observé, pendant plus de trois ans, non seulement dans notre service des détenus, mais dans un service ordinaire de fiévreux, bien que nous n'ayons jamais rien fait pour l'exciter et que nous n'ayons jamais dissimulé un seul des accidents dont la méthode ait été responsable. Mais une condition essentielle est d'avoir de bons opérateurs ; au début le chef de service fera bien de faire lui-même les injections ou de les confier à son interne; ce n'est qu'au bout de quelque temps, quand le courant est établi, qu'il pourra confier l'opération à un externe, ou à une surveillante, ou à une sœur, ou encore à un malade qui soit lui-même au traitement : toutes les difficultés s'aplanissent quand l'impulsion est bien donnée.

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