SQUIRRHE AU SEIN GAUCHE
Madame Durand, de Houdan, Seine-et-Oise , âgée de trente-huit ans , mère de deux enfants , d’un tempérament nerveux , d’une constitution usee par des maladies antérieures , issus de parents phthisiques , habita, vers les premiers temps de son mariage, une maison très humide. Il y a seize ans que cette dame reçut un coup assez violent dans le sein gauche , elle nourrissait alors son dernier enfant ; ce coup ne fixa point l’attention de la jeune mère, mais ce sein a toujours conservé plus de développement que le droit. Depuis un an les fonctions mensuelles, devenues irrégulières , semblèrent déterminer une réaction sur la mamelle gauche, et de courtes mais très intenses dou-
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leurs , établies sur cet organe , invitèrent la malade à se palper avec soin , et ce ne fut pas sans éprouver une pénible surprise qu’elle rencontra une glande bien dure. Madame Durand était déterminée à se soumettre à une opération lorsqu’elle fut conduite auprès de moi, en avril dernier, par mon honorable ami, le docteur Fougeirol.
Etat de la malade : Le sein gauche, plus volumineux et plus consistant que le droit, ne tombe pas comme son similaire, il semble presque adhérer aux côtes, la glande mammaire, arrondie , est dense et rénitente. Au-dessus du mamelon, et vers le côté interne, existe une glande squirrheuse, allongée, bosselée et très dure; ce squirrlie offre le volume d’une aveline. Sur la peau, au devant delà corde du bras, il existe un tubercule cancéreux de la grosseur d’un gros poids aplati ; douleurs lancinantes très vives , de courte durée , mais fréquentes.
Prescriptions : Médications argento-cuivriques.
6 mai. Dès l’entrée en traitement, le sein devint très sensible, mais les douleurs lancinantes cessèrent et ne sont plus revenues. La glande mammaire , plus arrondie et moins volumineuse que par le passé, descend presque aussi bas que celle du côté droit ; son parenchyme cependant est encore un peu trop consistant; quant au squirrhe, il n’existe plus, mais le tubercule cancéreux de la peau ne s’est pas modifié.
Je remis des remèdes à madame Durand , et le \ 6 mai elle m’écrivit une lettre dont j’extrais le passage suivant : « Elle (Veau) n’agit pas aussi efficacement » que la précédente qui était beaucoup plus colorée.
» Lorsque je l’employais elle me faisait éprouver une » forte cuisson, tandis que celle-ci ne produit aucune » douleur, mais aussi elle agit beaucoup moins. »
Je ne puis juger de l’état présent de cette dame, mais l’amélioration obtenue a été trop marquée pour que je puisse mettre en doute un seul instant 1 issue
heureuse de cette observation.
J’ai eu à donner des soins à une quatrième malade, qui se trouve dans des conditions à peu près identiques ; mais l’entrée en traitement de cette dame est d’une date trop récente , pour que je puisse parler d’elle ; il existe cependant une amélioration positive dans son état qui me donne le pouvoir de conclure qu’il faudra désormais ne plus se hâter de porter le fer sur des tumeurs qui ne sont pas aussi réfractaires qu’on le pense. Le cancer, je le dis avec la conviction la plus profonde, n’est plus pour moi au-dessus des ressources de l’art et si, après telles enquêtes que Ion jugera utiles, on consent à m’entendre, il ne le sera plus pour personne. Le cancer ne sera donc plus invincible dans les suites, lorsqu’il sera pris à temps opportun ; mais dans les cas extremes, que faire pour le pauvre patient; faut-il donc les abandonner a son malheureux sort?
Dans des cas graves, excessivement graves, alors même que le chirurgien abandonne son malade, le médecin à l’avenir pourra beaucoup, oui beaucoup pour lui. Je donne des soins dans ce moment à madame Levasseur, rue Cassette, n° 20, malade qui, après avoii bien consulté des médecins, fut conduite trois fois chez M. jNélaton par le docteur Catois. Repoussée, bannie pour
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ainsi dire, du cabinet du célèbre opérateur dont la faculté de Paris s’honore, madame Levasseur se rendit a l’hôpital Beaujon, chez M. Saudras, qui ne craignit pas de lui prononcer son arrêt de mort. Dans son désespoir, cette pauvre femme se mit entre mes mains. Je ne mentionnerai pas une observation a peine commencée et qui nécessairement doit être de longue portée* mais l’amélioration obtenue dans un intervalle de six semaines est déjà un phénomène remarquable. Madame Levasseur, en effet, était parvenue au dernier degré possible du développement du squirrhe ; son énorme tumeur adhérente , très rouge et prête à éclater, étendait son influence de toutes parts; le sein droit, absorbé en quelque sorte par le malade, perdait de son volume et devenait dur; le derrière de l’épaule, ainsi que les muscles du cou correspondants, étaient tuméfiés et tendus ; les mouvements du bras de plus en plus difficiles, tous les symptômes enfin dénotaient une terminaison prochaine et des plus cruelles. Soumise aux médications cellesiennes , madame Levasseur a éprouvé des ameliorations , forcément lentes, sans pouvoir les hâter à deux reprises où j ai voulu progresser plus vite, et la tumeur agacée a réagi avec une violence que je me suis empressé de calmer ; mais en progressant lentement, très lentement, je suis parvenu à diminuer le volume de cette masse, à la détacher des côtes et les marques certaines du progrès, se dénotent; le développement du sein droit s épanouit et se distend en quelque sorte au fur et a mesure que le gauche mollit et perd de son volume; du reste l’épaule et le cou 11e sont plus tuméfiées.
Madame Levasseur se rend à Celles avec moi et je ne désespère pas qu’avec une grande patience, je ne puisse parvenir à résoudre cette énorme tumeur, du moins à réserver à cette malade un sort analogue à celui de madame Castanier.
J’ai vu dans Paris trois autres malades de date peu ancienne , opérées toutes les trois depuis peu de temps et toutes les trois dans des situations horribles qui ne permettent aucun espoir; cruelle condamnation de tous les procédés opératoires , quelle que soit la diligence que l’on mette à les employer.
Enfin ma dernière cliente, madame Arras, rue Goujon, m’a été remise par MM. Amussat fds et Amédée Latour. Cette malade n’est en traitement que depuis cinq semaines et cependant, de son propre aveu, elle se trouve beaucoup mieux sous tous les rapports ; les maux d’estomac dont elle souffrait depuis quelque temps ont complètement cessé, le faciès est meilleur, la tumeur, qui tenait le creux de l’aisselle et qui était fortement dans l’intérieur de l’articulation, a perdu une grande partie de son volume et acquis de la mobilité; le sein descend et change de forme; la tumeur du sein enfin, ulcérée il est vrai mais moins consistante, a pris cette contexture arrondie qui décèle à mes yeux une tendance prononcée vers la résolution. MM. Amussat et Amédée Latour ont revu la malade et se sont assurés de son état présent.
Je termine cette courte notice sur les malades de Paris en rappelant que la plus grande des erreurs des médecins expérimentateurs est la prédisposition qu’ils ont presque tous à considérer l’estomac et
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les canaux circulatoires comme des vases inertes , dans lesquels ils peuvent manipuler tout à leur aise. Cette cause d’erreur est d’autant plus puissante que le médecin clinique et le malade surtout la partagent aisément; mais l’observation démontre qu’il faut faire une part excessivement large , non seulement au système cellulo-lymphatique , mais encore à l’influence de nos outillages électro-magnétiques. Le praticien doit toujours, d’après moi, craindre de faire des applications trop rigoureuses et trop directes de nos données chimiques aux phénomènes de la vie, puisque l’action des modificateurs est décuplée , centuplée peut-être par l’influence des lois électro - sensitives inhérentes à l’organisme.
D’après ce simple énoncé on comprend qu il importe durant tout le cours du traitement du cancer de ménager à l’infini l’excessive susceptibilité des appareils organiques; on doit appréhender toute incitation ana-thérapeu tique qui serait de nature à contrecarrer ou du moins à enrayer la marche clinique
dans laquelle on se trouve engagé.
Les voyages, les écarts de veille et de régime, les impressions morales trop violentes, toutes les stimulations trop actives, en un mot, doivent être évitées
avec soin.
Les tumeurs cancéreuses, en effet, deviennent d une sensibilité extrême sous l’influence des médications qui me sont familières quoique je ne les administre, pour ainsi dire, que par la voie iatraleptique et que je fasse tous mes efforts pour les introduire à la sourdine
en quelque sorte.
Je n’étendrai pas davantage des considérations qui m’entraîneraient au delà du but d’un écrit, qui n’est à mes yeux qu’une incitation, une sorte d’appel fait à ceux de mes confrères qui sont désignés de préférence pour surveiller les progrès de la science de l’homme.