DIAGNOSTIC DU CANCER
La manifestation du cancer se décèle le plus ordinairement par l’apparition d’une petite tumeur indolente roulant sous les doigts, et sans adhérences aux parties circonvoisines ; elle s’accroît peu à peu, devient inégale, bosselée, et se divise fréquemment en plusieurs lobes ; des douleurs lancinantes et aussi rapides que l’éclair, s’établissent dans cette tumeur et en décèlent le vrai caractère ; la formation d’une tumeur cancéreuse n’est pas accompagnée constamment de souffrances; j’ai vu des cancers bien caractérisés et très avancés portés par des malades qui n’avaient jamais souffert d’une manière notable. Le parenchyme d’une masse cancéreuse durcit à la longue et devient si lourd, qu’il prend, en quelque sorte, une consistance semi-ligneuse. Les angles sont de plus en plus prononcés, raides, et pour ainsi dire tranchants. Des veines variqueuses se développent sur toute la superficie du cancer, et adhèrent ensuite avec lui. La peau
mincit, elle devient tendue, luisante, sa couleur passe
au rouge et au violet. De nombreux tubercules cancéreux aigus, rouges et douloureux pullulent çàet là. En se développant, la tumeur envahit toutes les parties circonvoisines, en leur imprimant son indélébile cachet de concrescibilité. Cependant, dans un état avancé, les lésions cancéreuses présentent, sur un ou plusieurs points , quelques indices de fluctuation , mais l’ouverture de ces abcès présumés ne rend que de l’ichor, et l’affection cancéreuse , loin de perdre son volume, se tuméfie de plus en plus. Des bourgeons rouges, sanguinolents et fongueux, pullulent sur l’ouverture et ses alentours.
Le cancer envahit tous nos organes, les muscles, le tissus ligamenteux, les osseux mêmes, mais rarement les poumons et le cerveau. Parfois, il suspend sa marche, passe à une sorte de chronicité, et dure de longues années. Dans son envahissement, il contracte des adhérences nombreuses avec toutes les parties circonvoisines qui se tuméfient à leur tour, et peuvent acquérir un développement énorme. La peau, je le répète , amincie et adhérente à la tumeur, passe successivement de sa coloration normale à une teinte d’abord rosée, puis d’un rouge plus ou moins foncé pour atteindre au violet et au noir. Les parties ainsi décolorées deviennent le siège de chaleurs âcres et mordicantes; l’épiderme se soulève, se desquame; on aperçoit alors une légère transsudation ichoreuse ; ce liquide ne tarde pas à devenir fétide et sanguinolent, l’ulcère se prononce plus tard, l’ichor devient roussâtre et noirâtre, la plaie grandit, son fond est sale et cendré, ses bords sont âpres, rugueux, rouges,
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
enflammés, luisants, ils rendent quelques gouttelettes de sang et se renversent en dehors ; quelquefois, ils sont pâles et livides, mais ils deviennent toujours durs et noueux. Dans les suites, les hémorrhagies s’établissent ; peu intenses dans le principe , elles deviennent de plus en plus abondantes, plus rapprochées, et peuvent être foudroyantes dans les derniers temps (4). Boyer soutenait que ce. sang hémorrhagique est pur et sans aucune qualité corrosive, alors même qu’il serait mêlé d’un peu d’ichor.
Bayle et Laënnec étaient d’un avis contraire. Pour moi qui ai vu mes gardes-malades ne prendre aucune précaution dans leurs rapports avec mes clients les plus affectés, et mes chiens lécher impunément les linges ou autres objets couverts du pus ou du sang des ulcères cancéreux, je pense comme Boyer.
Les nuances par lesquelles passe le cancer pour parvenir à l’ulcération ne sont pas toujours identiques. Dans quelques cas on le voit envahir simultanément tout le parenchyme d’un organe et le convertir rapidement en matière cancéreuse sans altération bien appréciable. Développement de volume, dureté et rénitence sont les préludes de cette forme de cancer à marche très rapide. Dans ces occasions, la peau ne tarde pas à devenir rougeâtre et comme vergetée; les douleurs sont excessives, le malade a de la peine à respirer et meurt avant que la suppuration ichoreuse soit établie. Il est donc des
(1) Cette terminaison n’est plus à craindre pour moi dans aucune circonstance.
cancers qui détruisent la vie par une véritable pression et sans ulcérer.
D’autres cancers, ceux de la face principalement, débutent par un petit bouton croûteux. Ce durillon, après être resté indolent plusieurs années, prend tout’ à-coup un développement rapide, le plus souvent à la suite d’une légère irritation , et se convertit en un vaste ulcère, dont la marche galopante contraste avec l’apparente bénignité qui paraissait le caractériser lorsqu’il n’était encore que tout petit bouton. Les ravages produits par ces carcimôines sont aussi effrayants que cruels. Je me souviendrai toujours d’avoir pansé un pauvre matelot de Nice, qui, en entrant à l’hôpital Saint-Eloi, de Montpellier, ne portait qu’un petit ulcère à la figure, mais, dix-huit mois plus tard, il avait la face toute dévorée; le nez et les yeux n’existaient plus ; la base du crâne formait comme une toiture avancée, sous laquelle on observait tous les détails des fosses nasales. J’ai vu ce squelette se lever chercher à tâtons son vase de nuit ; je l’ai vu, et je frémis encore au souvenir de l’état dans lequel le cancer peut réduire une malheureuse victime.
D’autres fois, le cancer se manifeste par une légère tuméfaction de la peau , qui prend , en cet endroit, une couleur rosée, laquelle passe successivement à une teinte plus ou moins foncée, puis violacée, et enfin noirâtre. L’épiderme se desquame, les écailles sont fines et luisantes , des douleurs caractéristiques s’établissent; enfin, la peau amincie, soulevée, et plus ou moins distendue, finit par s’ulcérer. Lorsque le cancer débute sous cette forme, il envahit plusieurs par-
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
ties à la fois, et semble participer du caractère d’une dartre rongeante.
Le cancer des ramoneurs a son siège de prédilection dans les bourses ; il débute toujours par un ulcère superficiel et dentelé à bases dures et élevées ; en peu de temps il gagne toute l’épaisseur de la peau , le dartos, les membranes du scrotum, et attaque le testicule qui grossit, devient dur et s’altère à vue d’œil ; de là ce cancer se dirige vers le ventre où il pénètre en suivant le trajet du cordon spermatique, en répandant son influence sur les glandes inguinales qui se tuméfient et s’indurent; parvenue dans l’abdomen, l’ulcération atteint les viscères, et le malade périt au milieu des douleurs les plus atroces. Cette espèce de cancer n’attaque pas seulement le ramoneur ; ceux qui sont sujets aux dartres du scrotum le contractent aisément.
Le cancer de l’anus offre bien de l’analogie avec celui du ramoneur ; mais ici je m’arrête ; je ne dirai rien non plus des cancers de la langue, de l’estomac, des os ou de tout autre organe, parce que je dois me borner à établir quelques principes généraux , et je n’ai pas à tracer en ce moment la monographie de ces cruelles lésions.