CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Rarement la science trace un nouveau sillon dans le champ de l’observation sans que l’art ne la suive. Dans de fort belles expériences un éminent physiologiste, M. Flourens(l), avait depuis longtemps montré toute l’importance du périoste pour la régénération et la reproduction du tissu osseux. De leur côté, beaucoup de chirurgiens et particulièrement ceux de notre pays avaient prouvé le même fait par des expériences directes. Ast. Cooper, dans les résections osseuses, avait enlevé un fragment osseux avec le périoste qui l’environne et l’os ne s’était point reproduit; c’est ainsi d’ailleurs que les choses se sont toujours passées sous les yeux de tous les chirurgiens qui n’avaient pas compris jusqu’alors toute l’utilité de la conservation du périoste. M. Syme a fait lui-même aussi une expérience qui vient manifestement confirmer les résultats obtenus déjà par M. Flourens dans ses vivisec-
(I) Théorie expérimentale de la formation des os, Paris, 1SA7.
tions sur les animaux. L’illustre chirurgien d’Kdimbourg a réséqué sur des animaux une partie de l'humérus en ayant soin de ne pas enlever le périoste, et l’os a été reproduit. Tout le monde savait d’ailleurs que dans les nécroses un nouvel os se montrait quand le périoste n’était point détruit.
Aussi convaincus du rôle fondamental du périoste pour la nutrition et la formation des os, les chirurgiens contemporains ont cherché à le conserver dans leurs opérations. La science a déjà enregistré des succès. Blandin, par exemple, faisant la résection d’une clavicule, eut soin de décoller le périoste, et un nouvel os vint prendre la place de celui qu’il avait enlevé. De nos jours, Heyfelder, en Allemagne, et M. Maisonneuve, en France, ont vu, après leurs opérations, la mâchoire inférieure se reproduire en totalité ou en partie, parce que, dans leurs résections, ils avaient conservé le périoste dans son intégrité. S’il fallait encore donner des preuves à l’appui de ces faits déjà très démonstratifs, nous invoquerions les observations publiées par M. Larghi (de Yerceil) et tout récemment par M. Verneuil. Depuis 1855, époque à laquelle nous avons publié notre méthode, la question a pris une extension plus grande et l’on a institué une méthode opératoire dite résection sous-périoslée.
Ces résultats sont trop connus pour que nous y insistions davantage ; mais il faut le dire, ce n’était pas assez que d’appliquer aux résections osseuses la découverte physiologique si féconde de M. Flourens, il restait à en faire une application plus étendue, et nous avons pensé que les pseudarthroses pouvaient recevoir cette nouvelle application.
Examinons, en effet, ce qui a été fait jusqu’ici pour la cure des fausses articulations, et voyons si on a tenu compte de cet élément important, c’est-à-dire de l’intégrité du périoste.
La méthode de Celse qui consiste à frotter fortement les deux bouts des fragments l’un contre l’autre, ne répond nullement à l’indication capitale, c’est-à-dire la conservation du périoste et la production d’un tissu osseux nouveau. Qu’arrive-t-il, par exemple, quand les deux bouts des fragments ont été frottés l’un contre l’autre? Un peu de congestion vasculaire, soit dans les parties dures, soit dans les parties molles, mais le tissu fibreux intermédiaire ne se congestionne point, et alors par quoi l’os nouveau pourra-t-il être produit? Ce ne sera pas certainement par ce tissu fibreux qui unit les deux fragments à l’instar d’un ligament interarticulaire; ce ne sera pas non plus par le périoste qui n’a subi qu’une modification passagère. Du reste, comment pourrait-on concevoir que ce tissu générateur de l’os produise ce résultat?Ce ne serait évidemment que par sa face externe, car la physiologie nous apprend que le périoste ne produit point d’os par cette face. S’il ne peut avoir celte propriété que par sa face profonde, comment veut-on que, s’il n’est point décollé, il fournisse des éléments pour un nouvel os? Si le périoste est dans des conditions qui ne lui permettent point la réparation, l’os n’est pas mieux favorisé après cette manœuvre opératoire qui nous paraît insuffisante dans la plupart des cas.
Nous venons de supposer que le frottement n’amenait point un olat inflammatoire ; mais, si ce résultat arrive, nous comprenons encore moins que du tissu osseux nouveau soit formé, puisque, s’il survient une suppuration, nous serons dans des conditions qui, précisément, sont les plus défavorables à la consolidation des fractures.
Cette méthode nous paraît donc peu rationnelle et nous la condamnons, parce qu’elle ne tient nullement compte de l’action éminemment réparatrice du périoste.
Nous en dirons autant de la méthode qui consiste à introduire
des aiguilles entre les fragments. On pourra bien réussir dans quelques cas de fractures non consolidées, mais dans les pseudarthroses un peu anciennes, nous pensons que la production du cal sera très incertaine ; et si M. Wiesel ( Journal de chirurgie , 1844, p. 85) a réussi dans un cas, nous pensons que son succès ne doit être attribué qu’à ce que la fracture datait seulement de neuf semaines. Dans ce cas, il n’était pas bien démontré qu’on n’avait pas à traiter une fracture non consolidée et non une pseudarthrose. On ne peut donc pas savoir quelle est la part de l’introduction des aiguilles et de l’immobilité qui, employée seule, eût peut-être suffi pour amener la guérison d’une fracture dont la consolidation était un peu retardée.
En 1802, Physick, de Philadelphie, employa le séton pour le traitement des pseudarthroses. Ce moyen a été depuis appliqué par un grand nombre de chirurgiens, et cependant, nous ne craignons pas de dire qu’il nous paraît totalement insuffisant, nous dirons même plus, dangereux. Que produit, en effet, un séton placé entre les fragments d’une fausse articulation ou à sa périphérie? 11 amène, tôt ou tard, une inflammation : or une inflammation souvent suivie de suppuration dans l’épaisseur d’un membre est toujours une chose grave. Pourquoi courir ces dangers? Est-ce que l’on a obtenu des conditions favorables pour la production du cal? Non.
Rien n’est fait pour cela. Toujours le périoste est relégué au rang
des choses inutiles, et voilà pourquoi les insuccès se sont répétés si souvent. Nous n’ignorons pas les statistiques fournies par les recherches savantes de M. Norris, mais si l’on veut examiner de près chaque observation, l’on verra que souvent l’on s’est trop pressé de recourir à l’opération et que l’honneur de quelque cure pourrait tout aussi bien être rapporté à l’immobilité qui a suivi
l’opération qu’à la présence du séton. Nous rie répéterons pas ici l’objection déjà faite à propos du frottement tirée de l’état inflammatoire des parties qui composent la pseudarthrose.
Celte méthode nous semble donc encore imparfaite, parce que le périoste n’y est point regardé comme un élément nécessaire pour la production du cal.
Voyons maintenant si la ligature des fragments, proposée par M. Sommé, d’Anvers, est plus favorable. La ligature des fragments ! mais c’est encore le séton sous une autre forme, et, par conséquent, elle est soumise aux mêmes inconvénients, aux mêmes reproches. Cependant, il faut le reconnaître théoriquement parlant, elle réalisait un véritable progrès, non-seulement elle excitait la vitalité de la région, mais elle immobilisait les fragments, chose importante pour la formation d’un cal osseux. Malgré cela, elle devait échouer, puisque, comme les précédentes méthodes, elle ne tenait pas compte du rôle du périoste dans la production du tissu nouveau nécessaire pour la consolidation de la pseudarthrose. Aussi, comme les sétons et les aiguilles, elle a été abandonnée, non-seulement à cause de son insuffisance, mais encore à cause de ses dangers.
Pour les mêmes motifs nous condamnons et nous rejetons l’abrasion et le grattage des fragments. En chirurgie, il n’y a rien d’absolu, on le sait; dès lors cette méthode peut bien trouver quelques applications, mais comme elle ne remplit pas les indications capitales, c’est-à-dire la conservation du périoste, elle devait être impuissante à procurer une guérison des pseudarthroses.
Nous ne ferons que mentionner la cautérisation. Celle méthode appliquée au traitement des fausses articulations ne peut avoir été proposée que par des aveugles empiriques, et elle n’est que l’opprobre de l’art.