‹ Traitement des psychonévroses de guerreChapitre 15 sur 55 · CRÉATION DE L'ACCIDENT PSYCHONÉVROPATHIQUE · texte numérisé non relu

CRÉATION DE L'ACCIDENT PSYCHONÉVROPATHIQUE

1° Le commotionné ('). — a) Surdi-mutité. -<- A la suite de l'éclatement d'un gros obus à proximité, un soldat (déjà fatigué par les surmenages physiques et moraux de la campagne) est projeté ou enterré sous un abri de tranchées : il est « commotionné ». Transporté sans connaissance au poste de secours, il revient peu à peu à lui, mais encore sous l'influence du choc et sous le coup d'une émotion intense il reste obnubilé, indifférent

(1) Nous n'avons en vue ici que les accidents purement psychonévropathiques consécutifs à la déflagration de gros projectiles à proximité. C'est dire que nous éliminons les troubles mentaux plus ou moins graves, plus ou moins durables, et les accidents dus à des lésions organiques des centres nerveux.

à tout ce qui se passe autour de lui. Le faciès angoissé, l'air hagard, il ne répond pas aux questions qu'on lui pose; il ne semble d'ailleurs pas les entendre. Il y a une attaque en cours, le temps presse, le poste de secours se remplit, il faut évacuer. Le médecin du bataillon inscrit à la hâte sur la fiche : « commotion cérébrale » et le malade arrive à l'ambulance de triage. Là encore l'encombrement oblige à aller vite. Il ne s'agit pas d'un blessé dont létal parait nécessiter des soins immédiats. Le médecin ou l'infirmier a lu, souvent à haute voix, le diagnostic porté sur la fiche. Un dirige immédiatement ce « commotionné » sur un hôpital d'évacuation.

Pendant ces transports successifs, le malade n'a pas prononcé une parole : il semble ne rien entendre, il parait toujours obnubilé, absent à tout ce qui l'entoure. C'est au moment où il sortira de cet état confusionnel, consécutif à une commotion, ou souvent aussi a une émotion violente, que se place le moment critique de l'état de la suggeslibilité particulière du sujet : auto-suggestion à la faveur de la réminiscence de la cause émotionnelle ou hétéro-suggestion due à l'entourage médical ou hospitalier. Au fur et à mesure en effet que s'atténue l'état de stupeur, le malade redevient peu à peu conscient, apte à recevoir les impressions extérieures sans cependant retrouver en lui la force, l'énergie psychique suffisante pour reprendre spontanément l'usage de la parole. S'il est évacué sur un Centre Neurologique de la zone des Armées, et traité comme il convient, alors la guérison sera immédiate et soudaine. Mais si au contraire l'on considère ce malade comme un organique, si l'on profère autour de lui des paroles imprudentes, on aura bien vile fait de fixer et pour longtemps la surdi-mutilé. In aurisle consulté trouvera quelques lésions du tympan souvent peu graves et ne pouvant à elles seules expliquer l'intensité des troubles de l'ouïe, ou encore des troubles labyrinlliiques et portera le diagnostic de commotion labyrinthique 1 Les infirmiers ou le personnel de la salle auront soin que le malade ne manque jamais de papier et de crayon pour lui permettre d'étaler tout au long l'histoire de son accident et de communiquer avec son entourage. Puis viendront les longues et interminables séances de rééducation par l'exercice de lecture sur les lèvres qui rarement abouti-

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ront à un résultat favorable, mais plus souvent au contraire contribueront encore à fixer chez le malade la conviction de son infirmité.

b) Paraplégie. — D'autres fois les choses se passent différemment. Relevé sans connaissance après l'éclatement proche d'un obus, un soldat a été transporté sur un brancard. Quand il revient à lui, il se sent courbaturé de toutes parts, il est incapable de faire un mouvement. Evacué toujours avec ce diagnostic de « commotion » il est examiné à l'ambulance ou à l'hôpital d'évacuation. Après avoir constaté que ce malade ne pouvait remuer les membres inférieurs, le médecin qui l'examine pense qu'il est paralysé; il lui demande s'il sent ses jambes; il le pique : le malade ne sent rien. On conclut qu'il est paraplégique et oo l'évacué pour celle raison. A l'hôpital de l'intérieur où il a été dirigé par erreur, la suggestion continuera et ne lardera pas à faire de ce soldat un paraplégique convaincu.

De la même façon se créeront une hémiplégie, une monoplégie.

r) Plicature. — Un soldat, après avoir été enfoui par l'éclatement d'un obus est relevé contusionné, souffrant de tout le corps. Evacué couché, il sera incapable de se lever pendant un, deux quelquefois trois mois. Durant ce temps on aura appliqué sur sa région lombaire, dont il se plaint surtout, des ventouses, des massages, des frictions, de nombreuses pointes de feu qui ne l'auront que peu ou pas soulagé. La première fois qu'il se lève, il ne peut marcher que plié en avant, en s'appuyant sur les deux cannes dont l'a muni son infirmière. Peut-être se rappelle t— il qu'à la suite d'accidents semblables, des camarades sont restés ainsi courbés pendan( des mois, incapables de se redresser. Il craint qu'il en soit de même pour lui. Les tentatives qu'il fait pour se mettre droit sont encore trop douloureuses; il y renonce pour aujourd'hui; elles le restent les jours suivants. Le malade s'inquiète, le voilà convaincu qu'il est infirme et qu'il restera pour toujours plicature.

2° Le petit blessé. — Main figée. — Voici encore un soldat qui a reçu à la main un éclat d'obus qui a déterminé une plaie légère. L'encombrement des hôpitaux de l'avant, en période

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d'opération active, a rendu obligatoire son évacuation sur un hôpital de l'intérieur. Le médecin a fait le premier pansement : C'est en période d'activité ; les salles contiennent de nombreux blessés graves. Il confie à des aides les pansements ultérieurs de ce « petit blessé » dont l'état est tout à fait satisfaisant. Ils seront iaits avec le plus grand soin.

Pour que les mouvements soient moins pénibles, on fait un pansement volumineux. « L'étendue et le volume du pansement, dit Broca, rendent le panseur important et le pansé sympathique ». Pour que le malade puisse marcher sans souffrir, on complète l'immobilisation de son bras par une écharpe.

La plaie se cicatrise mais la main n'a pas récupéré ses fonctions motrices ; on évacue ce sujet sur son dépôt après une permission de 7 jours comptant que par l'utilisation de la main tout rentrera dans l'ordre. Au dépôt il éprouve encore de temps en temps quelques douleurs au niveau de sa plaie ; il évite de se servir de sa main. Il va à la visite où le médecin ne constate rien d'anormal, sauf un peu de gêne des mouvements des doigts. L'impotence va en augmentant à telle enseigne qu'on décide une nouvelle hospitalisation. Les massages, la mobilisation passive n'entraînent aucune amélioration Le malade perd de plus en plus l'habitude de se servir de sa main, il la porte dans sa capote entr'ouverte; le voilà convaincu de son infirmité. Des raideurs articulaires, parfois même des rétractions tendineuses viendront à une période plus ou moins éloignée, rendre toute tentative de mouvements plus douloureuse que jamais ; aussi n'essayera-t-il plus de remuer les doigts ; il redoutera même la moindre mobilisation. Bientôt sa main sera définitivement « figée ».

Ainsi se créeront les pieds tordus, les genoux fléchis, les bras d'écharpe, etc..-. dont le nombre est malheureusement considérable.

3° Le « petit malade ». — Pseudo-algie ; boîterie d'habitude. — Voici enfin un soldat qui à la suite de fatigues, de refroidissement, éprouve des douleurs réelles, d'origine variable dans un membre inférieur. Il résiste pendant quelques jours car il espère que cela passera. Les douleurs ne s'alténuant pas, il commence à craindre d'avoir « une sciatique » comme tel de ses

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camarades qu'on a dû évacuer pour cette raison. Arrivé au cantonnement de repos, il va en boitant à la visite où on l'exempte de service. Dans la très grande majorité des cas la cessalion des causes de fatigue, les analgésiques au besoin ne tardent pas à donner une amélioration et permettront la reprise du service. Au cas où le moral tendrait à lléchir. les bons conseils, la fermeté douce du médecin suffiront à le remonter. Ces malades-là ne deviendront pas des fonctionnels.

Dans certains cas., beaucoup plus rares heureusement, les choses peuvent se passer tout différemment. Les joies de ce repos relatif font entrevoir au malade celles plus grandes encore d'un vrai repos à l'arrière. Il commence à moins redouter la possibilité d'une sciatique ; peut-être la désire-l-il déjà. Il retourne assidûment voir le médecin qui ne trouve pas de signes d'affection organique, mais n'a aucune preuve que la douleur invoquée n'est pas réelle. Les calmants habituels n'ayant entraîné aucun soulagement, on applique largo, manu des pointes de feu qui n'auront pour effet que de consolider dans l'esprit du malade la réalité de sa pseudo-maladie. Le repos touche à sa fin, on va remonter en ligne. La révulsion n'a point donné le résultat attendu : les douleurs, au dire du patient, ont persisté, la boiterie s'est accentuée. On ne peut s'encombrer d'un tel impotent pour remonter aux tranchées. On décide son évacuation avec la fiche « sciatique » ou « algie ». Et voilà ce malade étiqueté pour longtemps « sciatique » et tout préparé à devenir un boiteur d'habitude, un prolongateur.

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