REDRESSEMENT LENT
On trouve quelquefois dans les bibliothèques d’amateurs de curiosités un manuel populaire de chirurgie antérieure de plus d’un quart de siècle à Paré. L’auteur, Jean de Gersdorf, était un barbier inconnu, suivant les troupes mercenaires qu’à
celte époque on trouvait sur tous les champs de bataille de l’Europe. Ce petit livre est illustré et les gravures n’en sont pas la partie la moins curieuse ; l’artiste, peut-être l’auteur lui-même, a pris ses modèles parmi les reîtres aux formes lourdes, aux traits rébarbatifs au milieu desquels il exerçait son art. Ce sont bien là ces aventuriers de l’époque de la Réforme qu’un vieux lied représente comme des lions au combat et des agneaux devant la bouteille. Si, sans se préoccuper davantage de la naïveté des tableaux, des imperfections des procédés, on essaye de comprendre les intentions de l’auteur, de deviner sa pratique sous les ambages d’un texte obscur et incorrect, mal éclairci par les illustrations, on est surpris de rencontrer à chaque instant des remarques ingénieuses ; si l’écrivain manquait d’expérience, le praticien en revanche en avait beaucoup.il entrevit, cent cinquante ans avant Fabrizde Hilden,la possibilité de remédier dans une certaine mesure aux coarctations articulaires. Il y a dans son livre deux gravures caractéristiques, représentant les appareils qu’il appliquait dans ces conditions. Aucune légende explicative ne les accompagne, mais le dessin luimême est suffisamment clair pour qu’on puisse concevoir les détails de la construction et le mode d’application. Qu’on se figure le brassard d’une armure dont la pièce intermédiaire destinée à protéger le coude a été enlevée et remplacée par une charnière. Aux parties correspondant au bras et à l’avantbras. sont fixés très solidement deux anneaux renfermant des pas de vis. Une tige rigide pourvue d’une mortaise médiane et des vis à ses deux extrémités s’y adapte de telle sorte qu’avec ce levier convenablement construit, on peut, par des tours journaliers obtenir l’extension graduelle du membre ; il y a deux figures de celte espèce, une pour le coude, l’autre pour le genou. Voici comment l’auteur procédait avant et après l’application de son appareil.
« 11 faut d’abord faire des embrocations, c’est-à-dire échauffer et ramollir le membre avec de l’eau, de vieille huile, puis le lotionner avec une éponge trempée dans du lait tiède, puis pendant un à six jours donner des bains de mauve ou des
décoctions de racines de guimauve ; puis on prend un instrument approprié au membre et on l’étend tous les jours un peu, ensuite on applique dessus les différents topiques décrits, après le bain. »
Cette excursion dans l’histoire ancienne de la chirurgie des articulations nous a paru nécessaire parce que la plupart de ceux qui ont touché ce point ont, involontairement sans doute, commis des inexactitudes. Voici ce que dit M. Lagrange dans l’excellent travail que nous avons déjà cité à plusieurs reprises. « Jusqu’à Fabriz de Hilden, on se contente de suspendre des poids au membre tlécbi. L’appareil ingénieux qu’imagina plus tard ce chirurgien marque une étape distincte dans l’histoire de la question, car c’est sur son principe que sont construits la plupart des instruments modernes. » M. Edouard, dans une thèse soutenue à Lyon en 1882, avait formulé encore plus nettement la même idée. <f Dans le siècle suivant, dit-il, (le XVIIIe) la thérapeutique de l'ankylose ne fait aucun progrès, J.-L. Petit et les membres de l’ancienne Acacadémie sont partisans de la non-intervention, seul Manget redresse les genoux ankylosés avec un appareil qu’il croit avoir inventé mais qui n’est autre que celui de Fabriz de Hilden » \
La citation de Jean de Gersdorf et la brève description de sa figure que nous avons faite démontrent qu’on ne saurait admettre, avec M. Lagrange, que jusqu’à Fabriz on se soit contenté de suspendre des poids au membre fléchi. Les assertions de M. Edouard ne sont pas plus conformes à la réalité historique. Manget ne croit pas avoir inventé un appareil ; celui qu’il représente n’est pas de Fabriz de Hilden. Toutes ces assertions tiennent à ce que la plupart de ceux qui ont parlé des anciens, les ont lus superficiellement, s’ils ne se sont pas, comme la chose arrive souvent, contentés d’examiner les images. Manget a donné dans la planche VIII de son Thésaurus la figure d’un appareil pour le redressement des ankylosés du coude et du genou. Le renvoi à cette planche est fait au bas de la colonne 2 de la page 289, du tome 2. Or ce qu’on trouve