REDRESSEMENT FORCÉ
On devrait l’appeler méthode de Louvrier. C’est en réalité ce médecin qui l’a sinon définitivement fondée au moins proposée le premier. 11 a dit, dans ses différentes communications, comment il en était arrivé peu à peu à l’idée de construire un appareil capable de redresser en une fois une articulation immobilisée dans une attitude vicieuse.
Le véritable maître du chirurgien ce fut la nature ou plutôt le hasard. Il y a plus de deux cents ans qu’on a publié pour la première observation de guérison d’une ankylosé à la suite d’un accident. Le fait suivant appartenant à Jakob van Meekren est plus curieux que réellement instructif : Peter Jakob d’Amsterdam avait eu, dans le cours de l’année 1661, des abcès et des ulcères des deux bras, au voisinage de l’articulation huméro-cubitale. Le chirurgien qui l’avait traité, ne tenant pas suffisamment compte de leur forme véritable, avait laissé le bras étendu de telle sorte qu’il lui était impossible de porter quoi que ce soit à sa bouche. A partir du jour où il fut soumis à notre traitement, nous fîmes des fomentations, nous appli-
cames des emplâtres, des cataplasmes; en outre des frictions, des extensions furent instituées : tout cela ne servit arien; on ne put faire résoudre l’humeur glutineuse et le mucus servant au mouvement des jointures, de manière à pouvoir rendre un certain mouvement aux membres intéressés. Afin qu’il pût manger, nous avions fait construire une cuiller et un couteau d’une longueur démesurée. Voici ce qui arriva : un jour qu’il était à table, et voulait porter à sa bouche un morceau de pain avec la pointe de son couteau, ce morceau de pain tomba par terre et fut avalé par un chien qui se trouvait là. Furieux, il voulut le frapper d’un coup de pied et tomba, un des bras frappa violemment le pavé ; chose curieuse, la matière retenue jusque-là dans l’articulation fut aussitôt dissoute, de telle sorte que le bras rigide reprit toute la mobilité dont il jouissait auparavant h »
L’observation ne brille ni par la précision nosographique, ni par la sûreté de la critique : la stupéfaction de l’auteur est la meilleure garantie de sa bonne foi. Le fait se réduit à ceci : un traumatisme du coude guérit une fausse ankylosé déjà ancienne. Il est peu probable que Louvrier en ait eu connaissance, c’était un modeste praticien de province plus ingénieux qu’érudit. Quelques succès inattendus l’engagèrent à répandre sa méthode dans un cercle plus vaste que celui dans lequel il avait évolué ; il vint donc à Paris. Louvrier avait l’enthousiasme des inventeurs, mais il ne le poussait pas jusqu’à rapporter tout à une inspiration personnelle. Des hasards heureux l’avaient encouragé : un des cas dont il eut connaissance avait été publié par Cazenave de Bordeaux : Un vigneron de Cérons, dans la Gironde, âgé de 50 ans, se fit avec sa serpe une blessure au genou. Il ressentit une douleur assez vive et rentra chez lui, à une distance de deux kilomètres environ. La plaie avait un pouce de long, et n’entravait en aucune manière les mouvements. Le médecin de la localité les recommande pour prévenir l’ankylose, au bout de quelques jours survient une fièvre violente accompagnée de douleurs formi-
I. Observ. med. chivurg. — Reproduit par Manget. Op. cit., p. 337.
dables dans la jointure. Malgré cela on oblige encore le malade à marcher, il continue jusqu’à ce que la douleur et la tuméfaction le forcent à garder le lit. L’arthrite guérit, mais elle fut suivie d’une roideur du genou contre laquelle une saison à Barèges ne put rien. Six semaines plus tard, il tombe de voiture, F ankylosé est rompue et définitivement guérie.
Louvrier était donc autorisé par des faits antérieurs à traiter avec plus de vigueur et d’énergie qu’on ne l’avait fait jusque-là les roideurs articulaires. Malheureusemen t pour lui il éprouva cette espèce de vertige auquel échappent difficilement les novateurs. Quand il fallait dire quelquefois et explorer le terrain pouce par pouce, ligne par ligne, il dit toujours et attaqua les ankylosés avec une résolution téméraire, sans se préoccuper des muscles déchirés, des os brisés, des hurlements de douleurs des patients. J’ai connu plusieurs médecins qui ont conservé des tentatives de Louvrier un amer souvenir. Si on leur demandait ce qu’ils pensent de la méthode et surtout des instruments, ils n’hésiteraient point à répondre que leur véritable place se trouve dans les Musées des horreurs , à côté des cangues, des poires d’angoisses, des roues ou autres outils des tortionnaires. L’opinion des chirurgiens du temps ne fut guère plus favorable. Louvrier fut exécuté en bonne forme à l’Académie de médecine ; Velpeau apporta sa verve narquoise: «Votre traitement est barbare, dit-il, vous ne comprenez probablement pas comme nous l’histoire des ankylosés. » Bérard mit plus de froideur, plus de calme et partant plus de décence dans sa condamnation, elle fut aussi formelle.
Il démontra que certains malades étaient morts des suites de l’opération, que d’autres avaient acheté aux prix des tortures impossibles à décrire l’exercice incomplet d’un membre, que bien souvent ou n’avait réussi qu’à substituer une difformité à une autre.
On alla trop loin, au lieu de chercher si, dans les procédés, il n’y avait point quelque chose d’utile ; si, au lieu de proscrire en bloc et pour toujours, on n’arriverait point par une perception plus juste des indications, à réduire au
minimum le nombre des insuccès, on écrasa Louvrier sous une excommunication académique et on crut en avoir fini avec ceux qui tenteraient de suivre ses traces. Les sociétés savantes, surtout lorsqu’elles ont une existence officielle et des traditions, se sont bercées de tous temps des mêmes illusions ; elles croient de bonne foi leurs jugements sans appel ; il ne se passe presque jamais une génération avant qu’ils ne soient définitivement cassés; heureux encore quand le ridicule ne s’ajoute point à la cassation !
Dès 1849, parut à Lyon un travail d’un chirurgien italien, reprenant pour son propre compte les procédés de Louvrier. Palasciano voyait des obstacles des deux ordres aur edressement : l’adhérence intraarliculaire et la rétraction1. Si on peut supprimer la seconde, le problème sera singulièrement simplifié, bien n’est plus facile ; par la section des tendons des muscles préarliculaires, on élimine un élément d’une importance sérieuse, ces idées furent acceptées et appliquées par Bonnet, par Delore 2, par Rizzoli, par Langenbeck 3 qui pratiqua souvent et avec succès le redressement forcé comme on peut le voir dans la thèse de son élève Franck4. Aujourd’hui encore la méthode est employée souvent en Angleterre, et on formule ses indications avec une précision scientifique.
1° Il faut que l’anesthésie soit complète pour que l’action des muscles volontaires soit entièrement suspendue ; 2° Que les cicatrices rigides, les aponévroses et les tendons soient divisés sous la peau, que la guérison de ces opérations soit entière avant qu’on fléchisse le membre. Si cette précaution est négligée, les ponctions pour les sections sous-cutanées peuvent être transformées en plaies béantes. La chose arrive surtout pour les grandes articulations, le tissu cellulaire sera déchiré, on aura des infiltrations et des abcès. Aucune cir-