CHAPITRE III
Indications tirées de l'étiologie des raideurs articulaires et des lésions qui les accompagnent.
Nous avons vu à la suite de combien de tâtonnements on était arrivé à une appréciation à peu près saine ; combien il est difficile de formuler des règles qui servent de critérium pour apprécier un essai nouveau ou une vieille pratique rajeunie. L’ ankylosé est un mal : cette assertion est si évidente qu’elle rentre dans la classe des vérités auxquelles les Anglais donnent le nom de truismes. Est-ce un mal nécessaire? toute Ici-question est là. Une anomalie qui pi ive 1 individu de l’usage d’une partie ou de la totalité d un membre, qui le condamne à l’indigence si c’est un manouvrier, mérite d’être prise en considération ; c’est pour cela que nous avons jugé avec indulgence toutes les tentatives même excentriques faites jusqu’à ce jour. Melius anceps remedium quant nullum.
On a raison d’essayer de rendre à une jointure sa souplesse et ses mouvements à une condition, c’est que 1 opération ne soit pas nuisible ; c’est qu’on ne fasse pas souffrir inutilement; qu’on ne menace pas la vie. Nous nous sommes prononcé contre l’application de moteurs inanimés, parce qu’il est impossible de bien mesurer une résistance dont nous ne connaissons pas les agents ; parce que l’intensité et
la direction de la force doivent être variables au gré de l’opérateur; un craquement h peine perceptible, un changement de caractère de la douleur sont autant d’indications pour qui sait les interpréter. Nous n’aimons pas non plus les formules systématiques ; pourquoi se prononcer entre le redressement brusque et le redressement graduel ; l’un est excellent quand l’autre ne vaut rien; la réciproque est vraie ; nous n’avons à priori aucune prédilection pour l’un ou pour l’autre ; et nous nous décidons d’après les indications antérieures ou celles qui se présentent dans le cours de l’opération. C’est pour avoir trop vite systématisé que Hueter est si défiant à l’égard du traitement des ankylosés par les mouvements passifs : « Nous avons bien montré, dit-il, leur valeur, leur utilité pour les prévenir, on pourrait en conclure qu’ils ont aussi une certaine valeur, même lorsque le processus inflammatoire n’est pas fini. Je dois mettre mon lecteur en garde contre une pareille conclusion, parce que je sais que, dans la pratique, ces mouvements ne sont pas sans danger, tant qu’il existe des accidents aigus ou subaigus. Nous irions directement à l’encontre de l’indication antiphlogistique fondamentale des maladies articulaires : la nécessité de l’immobilisation. Prenons pour exemple la synovite granuleuse hyperplastique à marche lente ; les granulations finissent par montrer une tendance à l’épaississement et à la rétraction ; l’inflammation se guérit, mais la mobilité diminue. Que le médecin intervienne, il est facile de concevoir ce qui se passera. Les granulations sont froissées, leurs vaisseaux se déchirent, au bout de quelques heures, l’articulation est tuméfiée, la douleur augmente, en un mot on a provoqué une poussée. Des granulations nouvelles se forment et même quand aucune suppuration ne suivrait, l’état est plus défavorable qu avant les mouvements passifs, il y a plus de danger pour la mobilité définitive que s’ils n’eussent pas été faits.
Je ne veux pas pourtant les proscrire dans tous les cas avant la fin du processus, mais il faut les interrompre aussitôt qu’on découvre la moindre tendance aux poussées. La répugnance qu’ils inspirent n’est nullement illusoire, on peut s’en con-
vaincre en voyant ce qui se passe après la terminaison des accidents primitifs. Les dernières traces d’inflammation peuvent avoir disparu, lorsque l’on cherche à augmenter la mobilité par des petits mouvements, ces accidents se renouvellent. Je ne doute pas que ce fâcheux résultat tienne aux mouvements. »
L’auteur croit que, longtemps encore après la guérison des phénomènes aigus, ils sont plus nuisibles qu’utiles. Il est facile de déduire de là son opinion sur les redressements, tous sont accompagnés de ruptures de membranes déjà formées, de vaisseaux, d’une réaction inflammatoire avec laquelle il faut compter. On comprend les difficultés et les hésitations à laquelle on s’estheurté jusqu’à ce jour. « Le traitement des fausses ankylosés, dit Bauer, a toujours été depuis Hippocrate un thème que les chirurgiens ont affectionné, mais le succès est de date récente. »
Les praticiens timorés possèdent amplement la justification de leur timidité ; il faut dire que si la nature semble leur donner raison dans bien des cas, elle leur a donné tort dans d’autres ; or, la nature ne se contredit point. Si les mêmes causes peuvent aboutir à des résultats disparates, c’est qu’il existe des différences imperceptibles. Au lieu de proscrire d’emblée les méthodes, il vaut mieux essayer de saisir ces différences, de poser des indications.
Le hasard a montré que la mobilité d’une articulation pouvait être rétablie à la suite de ruptures accidentelles ou volontaires sans précaution. A cet égard, plusieurs faits donnés par Mavor 1 et reproduits par Bonnet et Lagrange sont caractéristiques.
« Dans un cas, il s’agit d’une dame qui avait une ankylosé droite du genou datant de trois mois, et survenue à la suite d’un accident grave. On la fit asseoir sur une chaise pendant qu’un homme lui tenait la cuisse ; l’opérateur plaça son bras gauche derrière sa jambe, et au moment où elle s’y attendait le moins, il frappa un coup violent sous le genou, ce coup fut ’ accompagné d’un bruit sec, puis il plia la jambe en arrière.