MODE D'ACTION - RÉSULTATS GÉNÉRAUX ET COMPARATIFS
Reste à déterminer de quelle façon ce traitement agit ainsi sur la douleur, s'il n y a là qu'une action locale ou un effet plus général sur la sensibilité, s’il est possible enfin d'expliquer son mécanisme par une conception scientifique.
Hékimian !, s’occupant dans sa thèse des injections d'eau de Potain, accorde au mode d'action immédiat, par contact des filets nerveux avec le hquide, une importance secondaire el, pour lui, toute l'efficacité üent à la douleur nouvelle ainsi artificiellement provoquée, dont l'effet médiat de voisinage s'adresse plus spécialement aux douleurs symptomatiques d'un élat maladif dans un organe (coliques népkrétiques, cancer de l'estomac, ete.). C’estce que Lutton,de Reims. avait appelé la substitution de la douleur, et il se produit ici quelque chose d’analogue au traitement des arthrites douloureuses par une extension forcée,
excessivement pénible elle-même, mais aussitôt
1 Hékiemian, Traité des scialique par les injections d'eau (th, Paris, 1872).
suivie de calme et de bien-être, comme si la douleur première, transposée, était absorbée tout entière en une seconde, très vive, mais qui, épuisant le potentiel douloureux, disparaît à son tour. Pour Potain, 1l y a dans la plupart des cas une habitude vicieuse des organes de la sensibilité, contractée sous l'influence d'une première manifestation douloureuse. Vient-on à donner en quelque sorte un coup de fouet aux nerfs périphériques de la région qui est le siège de la souffrance, en provoquant une douleur vive et instanlanée au moyen de l'injection hydrique, ou de l’électricilé par exemple, cette perturbation momentanée, est capable de combattre l'habitude vicieuse en question et de rétablir l'harmonie des organes de la sensibilité, Par conséquent, plus vive sera la douleur provoquée, plus efficace et rapide sera son aclion.
Il est certain que toute injection faite en une région douloureuse y produit une action locale indépendante de l’action médicamenteuse elle-même comme le prouvent la méthode de l'acupuncture et, mieux encore, cette expérience qui consiste à piquer de morphine un malade atteint de rhumatisme articulaire aigu, au voisinage de son articulation la plus douloureuse; quand l’action se sera produite, l'articulation qui en aura bénéficié davantage sera celle près de laquelle la piqûre a été faite; il se passe là un effet local avant même que la circulation ait eu le temps de porter le médicament par imbibition au centre nerveux, cérébro-spinal, et que son action calmante se soil propagée le long des nerfs sensitifs.
Se passe-t-il quelque chose d'analogue dans l'infec-
Où —
lion d'air dans le tissu cellulaire lâche ? cela n’est pas impossible, et d'autant mieux que les malades soumis à ce mode de traitement ont presque toujours accusé, qnelques instants après la petite opération, une sensalion pénible un peu, tenant à la fois de l’engourdissement et de la brûlure, sans cependant jamais avoir comme dans l'injection d’eau, le caractère d’une véritable douleur.
Mais ce n'est pas là, à notre sens, qu'il faut chercher le moyen d'expliquer les résultats les plus généraux et les plus appréciables quand on distend de gaz ou même d’eau le tissu lâche sous-tégumentaire. Le professeur Renaut', étudiant la distribution de ce tissu chez un mammifère insufflé par le procédé des bouchers, marquait par ces injections gazeuses les limites mêmes du tissu conjonctif lâche. qui forme sous la peau, aux organes sous-Jacents, une enveloppe d’où partent des expansions qui s’insinuent entre les plans musculaires et les cloisonnent, suivant les membres pelviens le long des vaisseaux 1hiaques externes et la gaine lamelleuse des nerfs. Quand on a développé convenablement à l’aide d’une injection, les espaces qui séparent les faisceaux primilifs les uns des autres au sein des faisceaux secondaires, on reconnait que ces espaces sont occupés par le tissu conjoncüf lâche, au sem duquel sont contenus les vaisseaux sanguins et les nerfs musculaires (loco citalo, p. 674). On sait, d'autre part, que les terminaisons des fibres nerveuses présidant à la sensibilité générale se font par des arborisations amyé-
{ J, Renaut, 7railé d'hisloloqie pratique, {. 1, p. 179.
liniques, dont les ramuscules fibrillaires s'engagent entre les épithéliums ou, au contraire, finissent inters- Utiellement par des extrémités libres.
Toutes ces terminaisons nerveuses sensitives sont atteintes par l'élément gazeux, puisque nous avons vu l'air pénétrer partout où se rencontre le tissu connectif, jusque dans les divisions ultimes du tissu musculaire et dans l’interstice même des cellules épithéliales. Ce contact exerce-t-1il sur le nerf une action indéfinissable, pareille à celle invoquée pour les injections d’eau ? Dissociant en quelque sorte les mailles du tissu unitif, rendrait-1l ce tissu moins irritant pour l'élément sensitif, comme le dit Gübler, ou bien encore, faut-1l supposer, comme Lereboullet!, parlant du traitement de Potan, que l'efficacité contre les névralgies est attribuable à un effet simplement révulsif dû à la piqûre. d'une part, et à la distension brusque des mailles du üssu conjonctif. Il y a plus encore, croyons nous : l'élément nerveux est atteint dans sa constitution même par la distension soudaine qui résulte de l'emphysème sous-cutané développé par l'injection gazeuse. Il se produit quelques ruptures peut-être, certainement en tout cas l’étirement des extrémités les plus fines et, conséquemment une irritation locale propre à constituer un dérivatif puissant aux phénomènes douloureux. Mes Klumpke et Balzer, revenant après MM. Pitres et Vaillard sur les accidents de névrite imputables aux injections d'éther dans les névralgies sciatiques,
* Lereboullet, Dict. Emycl. et Sciences méd. 3 série, t. VIH, p. 613.
expliquent que l'iritation locale des pelits vaisseaux amène une extravasalion sanguine, puis un ramollissement nécrobiotique et formation d'une escharre qui équivaut aux sections des troncs nerveux pratiquées par les chirurgiens. Ici, les petits vaisseaux ne sauraient être lésés et, bien que Renaut ait, dans des cas d’emphysème observé la rupture de quelques filets nerveux, nous ne pensons pas qu'il ÿ ait jamais là pour le malade aucun danger, pas une seule fois nous n'avons eu à constater des accidents névritiques consécutifs.
Mais nous insistons beaucoup sur ce fait : l’action qui nous paraît essenlielle, celle qui explique le mieux, croyons-nous, les résultats oblenus, est une action d’élongation, pratiquée non plus sur le (tronc nerveux où elle est dangereuse en raison des tiraillements sur la moelle, mais sur ses extrémités périphériques, quand les mailles du tissu connectif qui les soutiennent viennent à être développées et amplfiées par l’insufflation gazeuse. El ce qui fait précisément la supériorité des gaz sur les injections hydriques, dont l’action pourrait être identique, semble-t-il, c'est que, ne déterminant pas de douleur, el se résorbant très rapidement, ils peuvent être employés en quantités suffisantes el réparlis par le massage, sur toute la longueur voulue.
Dans certains cas, principalement et presque toujours dans les affections aiguës récentes de sciatiques ou de lumbagos douloureux, l'effet est instantané et définitif (Obs. I et XITT).
Dans les sciatiques anciennes, à marche chronique, dont on connaît la redoutable ténacité, le plus souvent on obtient une amélioration remarquable, portant sur-
re
tout sur l’atténuation ou la disparition des phénomènes douloureux, et cette amélioralion va s’accentuant après chaque injection nouvelle, pour aboutir le plus souvent à la guérison après 2, 3, 4 introductions d'air, à mesure que se fait la résorption. Cette amélioration peut porter successivement sur plusieurs tronçons du membre atteint; aussi, une première injection pourra dégager entièrement la jambe et la partie inférieure de la cuisse, pour ne laisser persister qu'un point douloureux à la région fessière, ou bien, ayant eu raison de toute douleur spontanée, ayant procuré au malade le repos et le sommeil qu'il avait perdus, 1l peut exister quelque temps encore une douleur provoquée par la pression ou par une marche un peu longue. Il faudra alors, patiemment, renouveler le procédé jusqu'à venir à bout de tous ces reliquats, sans oublier que le but proposé est, avant tout, de rendre au malade la liberté de ses mouvements.
Nous avons tenu, pour êlre rigoureusement impar- Uüial, à publier précisément les cas où les personnes traitées par notre méthode n’ont pas retrouvé toute la validité désirable et, là-dessus, l'observation XIV est une des plus lypiques. Cette personne, d’abord fortement névropathe, est atteinte d'une sciatique rebelle ayant, au moment où nous l'avons vue, résisté à ous les modes de traitement, le siphonage en particulier.
La malade soulfre tellement qu'elle se laisse toucher avec appréhension, elle remue difficilement dans son lit etne s'y asseoit qu'avec le secours d'une aide. Après une injection d'air, les douleurs s’apaisent, la malade est plus valide dans son lit ; une seconde injection lui
permet de se lever et faire quelques pas dans la salle. Le dimanche suivant, elle se rend seule à la chapelle de l'Hôtel-Dieu, ce qui représente une distance de 190mètres au minimum, avec plusieurs escaliers à descendre ; au retour, elle doit, il est vrai, s'appuyer sur deux aides, mais le dimanche qui suit, elle fait la même course sans aide, à l'aller et au retour, n'ayant pas souffert. Deux où trois jours après, cependant, elle est reprise de douleurs nouvelles, mais moins pénibles que les premières. M. Bondet fait pratiquer un siphonage sans résultat. Quelques jours plus tard, M. le D’ Piery pratique lui-même un deuxième siphonage, il y apporte une attention extrême, avec friction immédiate des téguments; malgré tout, il se produit de petites gelures avec phlyctènes. L'amélioration est nulle, et la peau reste pigmentée en raison d’une snsceptibilité particulière qui n’est pas aussi rare qu’on le pense.
Dans l'observation XXIIT, il s’agit d'un homme en évolution tuberculeuse el qui a été proposé déjà pour le Sanatorium d’'Hauteville. Sa sciatique dure depuis dix-huit mois avec une atrophie très prononcée; elle a fait le désespoir des nombreux médecins qu'il a visilés.
L'état à l'arrivée est lamentable, les souffrances très vives, réparties dans toute la jambe droite, aussi bien à la face antérieure que postérieure. Il est impossible au malade de s'asseoir même avec le secours d’un aide, ni de se mouvoir dans son lt; depuis trois mois il demeure ainsi dans le décubitus dorsal. Nous pratiquons une injection d'air et, le lendemain, toutes les douleurs spontanées ont cessé, sauf un point vague à
la région lombaire. La nuit suivante il à pu dormir, et la jambe droite étendue, ce qui ne lui était arrivé depuis fort longtemps : trois jours après 1l a fait seul le tour de son lit, mais la démarche est toujours pénible car il y a lieu de tenir compte d’une faiblesse musculaire extrème due à l'atrophie considérable, plus sans doute qu'à la névralgie elle-même, à peu près disparue. Actuellement, le malade peut parcourir la salle et nous avons la conviction qu'il sera rétabli sous peu définitivement.
En résumé, pour lous ces cas où la guérison n’a pas élé radicale, absolue, nous estimons, et l'avis des malades est très calégorique là-dessus, que notre méthode, après l'échec de tous les autres moyens, quand plus rien ne paraissait devoir agir, leur a procuré encore un soulagement très notable et une amélioration dont ils ont été surpris et se sont félicités.
Cette méthode a pour elle précisément, au point de vue du médecin, la simplicité extrême de son manuel opératoire, el de son outillage, réductible encore à la campagne, c'est-à-dire en milieu aseptique, à une poire de vaporisation munie d’une aiguille de Pravaz. Les expériences de Leconte, Demarquay citées plus haut témoignent de son innocuité absolue.
D'autre part, nous avons vu aussi (Obs. XIV) que le procédé de Debove, même pratiqué par des mains habiles, pouvait facilement, sur des sujets susceptibles, aboutir à des gelures — nous ajouterons qu'il peut laisser sur les téguments, chez les personnes brunes surtout, une pigmentation fort désagréable — qu'il est loin d'être à la portée de tous les médecins, à la cam-
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pagne principalement. La révulsion et la cautérisation ignés n’agissent plus guère dans les cas anciens (Obs. XVI); elles comptent des insuecès nombreux, même dans les cas aigus, et peuvent aussi laisser à leur suite des traces indélébiles. De plus, elles sont souvent fort douloureuses. Il en est de même des injectons d’eau, qui sont allées quelquefois jusqu'à provoquer la syncope.
Pour toutes ces raisons, nous croyons que le praticien, celui surtout qui se trouvera isolé en un bourg ou une ville de peu d'importance, aura un grand avantage à ulihiser d'emblée les injections gazeuses dans les cas de scraliques. En ville, le médecin se trouvera certainement bien d’y venir aussi, soil tout d'abord, soit surtout quand 1il aura subi des échecs avec les autres procédés. Enfin, comme il est dit dans l’observalion IV, nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de subsituer d’autres gaz, tels que : acide carbonique, oxygène, hydrogène, azote, à l'air, plus facile à manier, surtout à se procurer, et ne présentant aucun danger pour le malade quand les précautions indiquées eidessus auront été observées.
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