‹ Traitement du diabète sucréChapitre 11 sur 39 · Joenicke. Arch. per klin. med · texte numérisé non relu

Joenicke. Arch. per klin. med

générale, il ne faut jamais s’attacher à faire disparaître complètement et trop brusquement le sucre de l’urine des diabétiques.

B. Régime lacté. — La diète lactée, telle que l’a conseillée Donkin, soulève d’autres objections 1 . Donkin prescrit le lait écrémé, débarrassé par conséquent des matières grasses qui, d’après l’auteur anglais, augmenteraient la formation du sucre. Tout autre aliment est supprimé. On commence par la dose de 2 litres et demi à 4 litres, qu’on élève peu, à peu, suivant l’âge, le sexe et les forces du malade; on arrive ainsi jusqu’à 6 et 7 litres par jour. Le lait doit être pris cru ou légèrement tiédi, à 38° ou 40° ; il ne faut pas le faire bouillir, l’ébullition modifiant la caséine.

Sous l’influence de ce régime, d’après Donkin, le sucre baisserait rapidement dans l’urine pour disparaître dès le quatorzième ou le quinzième jour, sauf dans les cas graves ; en même temps, la densité de l’urine s’abaisserait jusqu’à la normale et même audessous, l’amaigrissement cesse et le malade reprend ses forces.

Ce/ésultat obtenu, l’usage du lait doit être continué encore pendant deux à six semaines.Puis on en diminue peu à peu la quantité, et Ton revient à la viande et aux végétaux, d’abord à l’un des repas, puis aux deux. Si

1. Donkin, On the relation between diabètes and food. London, 1875.

la glycosurie reparaît, il faut revenir à l’usage exclusif du lait. 1

Selon Donkin, il est peu de diabétiques qui ne se trouvent bien de cette cure. Toutefois, elle ne réussit pas dans tous les cas. Quand le diabète est avancé, on ne doit pas s’attendre à la guérison. Mais même alors la diète lactée est encore utile, elle diminuerait la glycosurie, enrayerait du moins la marche de la maladie*, et combattrait avantageusement les complications thoraciques.

Les résultats si favorables obtenus par l’auteur anglais n’ont pas été confirmés par les recherches ultérieures. Les expériences de Kulz en particulièr ne justifient pas les assertions de Donkin. Théoriquement, d’ailleurs, le régime exclusif du lait est fort discutable. Il fournit bien au diabétique une quantité suffisante, d’albuminoïdes, mais, en le privant des matières grasses écrémées, il le met, au point de vue des hydrocarbures nécessaires à la combustion, dans un état d’infériorité qui en se prolongeant ne peut que lui être nuisible. En outre, le lait contient 4 à 3 p. 100 d’une substance sucrée, la lactose, qui ne peut être regardée comme une quantité négligeable.

Sans doute tous les diabétiques ne se comportent pas de même à l’égard du sucre de lait. Les uns, comme Ta montré Kulz, le brûlent complètement. Chez d’autres, peut-être, il passe tel quel dans Turine,

comme chez les individus sains où de Jong et Moritz ont constaté une véritable lactosurie normale. Mais chez beaucoup aussi il est transformé en glÿcose et dès lors augmente l’excrétion du sucre dans l’urine. Il faut donc en tout cas tâter en quelque sorte l’aptitude du sujet avant de le soumettre au régime exclusif du lait.

Pour notre part, nous ne nions pas dans certaines conditions les bons effets du régime lacté, prescrit d’une manière temporaire, chez les diabétiques. Nous avons noté chez la plupart des malades qui en faisaient usage un amendement passager; mais, dès la suspension du régime, la glycosurie reparaissait au même taux qu’antérieurement, et nous n’avons jamais, pas plus que Kulz, constaté un seul cas de guérison confirmant les conclusions trop optimistes de Donkin.

Donc, de ces deux régimes exclusifs, diète carnée, diète lactée, l’un, théoriquement rationnel, est pratiquement intolérable et de plus dangereux; l’autre, tolérable à la rigueur, ne répond pas aux exigences de la théorie et de plus ne donne pas les résultats pratiques qu’on lui attribue. En conséquence et sans entrer dans d’autres considérations qui trouveront leur place ailleurs, il nous paraît inutile d’imposer aux diabétiques ni l’une ni l’autre de ces alimentations exclusives.

JÆ REGIME

l’hygiène des Diabétiques 37

! H. — Alimentation raisonnée

Il n’en reste pas moins vrai que le diabétique doit surveiller de près son alimentation, et bien que, féculente, graisseuse ou azotée, toute substance alimeniWe puisse être transformée en glycogène et servir à faire du sucre, il est indiscutable que cette transformation est plus facile pour certaines de ces substances que pour d’autres. Un choix s’impose donc parmi les aliments usuels dont quelques-uns doivent et peuvent être absolument supprimés sans inconvénient.

La règle fondamentale qui doit dominer l’alimentation du diabétique est la suppression ou du moins la réduction au minimum des aliments sucrés ou féculents. Sur ce point, il ne saurait y avoir de contestation.

A. Le sucre. — Nous sommes loin de l’époque où Piorry prescrivait le sucre à haute dose contre la glycosurie, sous le prétexte spécieux que les diabétiques perdant incessamment du sucre, il fallait compenser, par l’ingestion d’une quantité équivalente, la perte excrétoire quotidienne. Le sucre, les aliments et les boissons sucrés doivent , être totalement interdits aux diabétiques. Il n’y a aucune raison de faire sur ce point la moindre concession. Il n’y a ni inconvénient, ni difficulté sérieuse à se déshabituer du sucre.

On s’est cependant demandé si la saveur sucrée de certaines substances pouvait en faire un succédané

du sucre. Bouchardat conseillait aux diabétiques qui ne pouvaient se décider à prendre leur café sans sucre la glycérine pure en manière d’édulcorant. Nous croyons qu il est plus facile de s’habituer à prendre le café sans sucre qu’à le prendre additionné de glycérine. Mais cela est affaire de goût individuel, et à doses modérées la glycérine nous parait sans inconvénient.

II n’en est pas de même de la saccharine ou sucre de houille, dont la découverte a fait naître des espérances vite déçues. Bien que la saccharine, trois cents fois aussi sucrée que le sucre, puisse être employée à très faibles doses, cinq centigrammes équivalant'comme pouvoir édulcorant à un morceau de sucre ordinaire, son emploi prolongé, même en si minime quantité, devient rapidement nuisible. Elle entrave la digestion, trouble l’appétit et devient dès lors une cause de dénutrition. Nous n’en conseillons pas l’usage.

On a voulu utiliser d’autres sucres, mannite et lévulose. Kulz conseillait de sucrer le café avec la mannite, qui, d’après lui, n’augmente pas la glycosurie. Mais la mannite est mal tolérée, et, comme la çaccharine, détermine promptement des troubles dyspeptiques. Quant à la lévulose, elle serait bien assimilée, et, même prise à hautes doses, elle ne passerait pas, d’après Worm-Muller, dans l’urine des diabétiques Mais son prix élevé ne permet guère son emploi dans l’alimentation usuelle.

B. Les fruits. — En règle générale, l’interdiction des fruits est le corollaire naturel de la prohibition du sucre et des aliments sucrés. Il est permis cependant de faire fléchir ici, dans certains cas, la sévérité de la règle. Voici, d’après Tollens, la teneur en sucre de quelques fruits :

Pêches... il \ |P- 100

Abricots.. "

Prunes....® ? *

Framboises, fraises, groseilles * a i —

Pommes et poires.. 7 ^ 8 — .

Cerises.. 10 à 11

Raisins, suivant l’espèce, l’année, etc..• tO a 30 —

Ce tableau peut servir de guide dans le choix des fruits à autoriser chez certains diabétiques. En raison de leur richesse en sucre, les cerises et les raisins doivent être absolument prohibés.

Bouchardat pensait que les fruits les moins dangereux sont les poires et les pêches. Il les permettait quand l’urine du diabétique ne contenait pas de sucre. Kulz croit que l’on peut autoriser les pommes et les poires en quantité modérée, ces fruits contenant surtout de la lévulose qui n’augmente pas le sucre de l’urine. Dujardin-Beaumetz dit que « le melon, les groseilles, les framboises et même l’orange peuvent être donnés dans une 'certaine limite ». Il est à noter, toutefois, que l’orange contient autant de sucre que les cerises, 10 p. 100.

Pour notre part, lorsqu’il n’y a pas lieu d’imposer un régime sévère au malade, nous permettons l’usage modéré des pommes, des poires et des pêches.

Les racines qui contiennent dusucre de canne, comme les betteraves, les carottes, les navets, les raves, les oignons, etc., doivent être placées, à côté des fruits parmi les aliments à interdire.

C. Le pain. — La question du pain est une des plus intéressantes du régime des diabétiques. En principe, le pain, comme tous les aliments riches en hydrates de carbone, est nuisible à ces malades et doit leur être interdit. Mais, si certains diabétiques se prêtent assez facilement à eette interdiction, pour l’immense majoi ité, elle constitue une privation presque intolérable et une véritable torture de tous les instants.

On s’est donc ingénié, comme pour le sucre, à trouver un succédané au pain..Il faut bien reconnaître que tous les essais tentés dans ce sens n’ont donné que des résultats incomplets.

Le pain de gluten est un des plus connus et des plus employés. « 200 grammes de ce pain, dit Bouchardat, avec une bonne nourriture animale, peuvent suffire et la proportion de fécule ingérée dans un jour se trouve rechute à 35 grammes environ. » Malheureusement, la proportion de fécule est bien plus considérable. D’après les recherches de Mazet et de Boussingault, le pain de gluten, en général, contient de 16 à 44 pour

100 de fécule (le pain ordinaire en renferme de 40 à 72 p. 100). Les diabétiques qui s’imaginent volontiers que ce pain est inoffensif en mangent souvent avec excès, tant qu’ils n’en sont pas dégoûtés, de façon que le résultat cherché, privation de féculents, est loin d’être obtenu 1 .

En outre, le pain de gluten est d’un goût désagréable et d’une digestion difficile, et le malade ne peut en continuer longtemps l’usage sans présenter des troubles gastro-intestinaux qui dans le diabète peuvent toujours être le prélude des accidents redoutables de l’acétoné-

Il en est de même des autres variétés de pain.de son, d’amandes, de farine de sarrasin. Le pain de son, de Prout, fait avec du son débarrassé d’amidon par le lavage, Contient moins de fécule que le pain de gluten, mais il est beaucoup plus indigeste, parce qu’il ést formé presque uniquement de cellulose.

Les gâteaux de Camplin, confectionnés en ajoutant au son ainsi préparé des œufs, du beurre et. du lait, offrent les mêmes inconvénients digestifs; ils sont, d’ailleurs, d’après Pavy, fades de goût et secs. Le pain d’amandes de Pavy, fait avec une pâte d’amandes

1. On peut en dire autant de l’échaudé, que les diabéliques, en raison sans doute de la légèreté apparente de la pâte, croient sans inconvénient pour eux. L’échaudé renferme 54 p. 100 d’amidon, c’est-à-dire autant de fécule que le pain ordinaire.

débarrassées de sucre par la coction et le lavage à l’eau acidulée, ne renferme presque pas de fécule; il contient 24 p. 400 d’émulsine et 54 p. 400 de graisses; théoriquement, c’est donc un bon aliment. Mais, d’après Seegen, il est mal toléré par l’estomac, en raison de sa richesse en graisses, et d’ailleurs sa cherté en limitera toujours forcément l’emploi.

On a proposé de substituer la farine de sarrasin à la farine de froment; cela nous paraît au moins inutile, puisque la farine de sarrasin contient environ 70 p. 400 d’amidon. Quant au pain à la viande, sorte de galette faite d’un mélange de hachis de viande et de farine de sarrasin, le baron Luhdorf, qui l’a imaginé, déclare qu’il est d’un goût agréable et peut remplacer avantageusement le pain. Il reste toujours passible du reproche de contenir trop d’amidon et, quant au goût agréable, c’est affaire d’appréciation personnelle 1 .

1. Voici la recette du pain de viande du baron Luhdorf. On prend 2 livres de viande, moitié viande grasse de porc, moitié bœuf. On enlève les os et les cartilages, on hache finement et on fait cuire dans trois quarts de litre de bouillon, avec poivre et sel. On verse alors en remuant continuellement environ une livre de sarrasin, de façon que la masse au bout d’une demiheure à trois quarts d’heure soit devenue ferme et se détache de la casserole On en remplit des plats de faïence et on conserve dans un endroit frais. En été, onpeut le garder huîtjours,en hiver, seize jours . Quand on veut s’en servir, on le coupe en tranches de l’épaisseur du doigt et on fait frire au beurre ou à la graisse dans une casserole découverte jusqu’à ce qu’il devienne croustillant.

Parlerons-nous du pain de soja, qu’on a voulu introduire il y a trois ou quatre ans dans l’alimentation du diabétique? Ce pain est fabriqué avec une farine provenant d’une sorte de fève, graine de soja hispida, plante originaire de la Chine et du Japon. Mais cette farine contient près de 40 p. 100 d’hydrates de carbone. Elle n’offre donc pas de bien grands avantages au point de vue de la restriction des féculents. Mais elle renferme en outre une huile essentielle d’une saveur répugnante, et le goût désagréable du pain de soja n’est pas pour le faire accepter avec facilité aux diabétiques. Dès lors, à quoi bon leur imposer ce nouvel aliment dont l’inutilité n’est même pas compensée par l’agrément?

Récemment, Ebstein a expérimenté et recommandé chez les diabétiques un produit préparé par Hundhausen sous le nom A'aleuronat. L’aleurone est une variété de gluten renfermant 80 p. 100d’albumine. D après Hundhausen, sa composition serait constante, ce qui permet d’avoir un pain de composition fixe et définie. On peut avec l’aleurone faire un pain sans traces d’amidon,

en lui enlevant complètement sa fécule par une digestion

dans l’eau salée. Mais ce pain n’est plus alors ce ; que nous appeloûs « du pain » et le goût particulier de ce produit n’en permettrait qu’un usage restreint. Si l’on tient à avoir un pain utilisable pour l’alimentation, il faut toujours ajouter de la farine. Un pain contenant en poids sec 50 à 55 p. 100 d’albumine végétale est tout ce !

qu’on peut imposer aux diabétiques. D’après Ebstein, un mélange à parties égales d’aleurone de Ilundhausen et de farine de froment donne un pain renfermant 50 p. 100 de substances azotées. 250 grammes de ce pain par jour fourniront donc au diabétique 80 grammes d’albumine végétale et 74 grammes environ d’hydrates de carbone.

On peut ainsi graduer assez exactement, selon les circonstances, les quantités de substances azotées et amylacées-prises par les diabétiques. Ce pain serait en outre, d’après Max Gruber, digéré sans fatigue et sans trouble digestif; son goût est agréable. La supériorité d’un pareil produit sur le pain ordinaire de [gluten est évidente. Siles assertions d’Ebstein sontjustifiées, on aurait là un adjuvant utile pour l’alimentation des diabétiques.

Mais, abstraction faite de l’aleurone, dont la valeur n’est pas encore absolument établie, les autres variétés de pain imaginées pour remplacer le pain ordinaire nous paraissent plus nuisibles qu’utiles. Les unes sont trop coûteuses, les autres sont désagréables au goût ou entretiennent une confiance trompeuse ; toutes sont indigestes et à la longue troublent les fonctions de l’estomac.

Pour notre part, quand nous jugeons nécessaire de prescrire le pain de gluten, nous ne le faisons que d’une manière temporaire, en ayant toujours soin de préciser la durée du régime et la quantité de gluten qu’on doit prendre chaque jour.

Dans l’alimentation ordinaire du diabétique, nous préférons autoriser une quantité limitée de pain ordinaire, 40 à 50 grammes à chaque repas. Bien que, d’après Esbach, la croûte du pain renferme plus de fécule que la mie, mieux vaut permettre la croûte que la mie de pain rassis, non pour la raison qüe donne Dujardin-Beaumetz, parce que les diabétiques, ayant les gencives habituellement malades, seront ainsi moins portés à dépasser la quantité permise, mais simplement parce que la croûte est d’une digestion plus facile que la mie.

D. Les autres farineux. — Il est inutile d’insister sur la nécessité de supprimer tous les autres aliments riches en amidon. Il n’y a d’ailleurs de difficultés que pour le pain. Mais, de même que le froment, le seigle, le maïs, le riz, qui renferment de 60 à 80 p. 100 d amidon, les pois, les lentilles, les haricots, les fèves, qui en renferment 50 p. 100, les châtaignes, qui en contiennent 25 à 30 p. 100, toutes les fécules alimentaires, toutes les pâtes : vermicelle, semoule, macaroni, toutes les pâtisseries, etc., doivent être bannis de la table du diabétique.

On peut se montrer beaucoup moins sévère pour la pomme de terre. La pomme de terre ne renferme en effet que 17 à 20 p. 100 d’amidon, moins par conséquent que le meilleur pain de gluten, Boussingault disait déjà ; « D’après sa constitution, la pomme de terre

serait probablement le meilleur succédané du pain, dans le régime des diabétiques : d’abord elle n’a pas de saveur propre, ce qui est, dans le cas particulier, une qualité essentielle ; ensuite 200 grammes de ce tubercule cuit à l’eau ou rôti sous la cendre n’apportëraient pas sensiblement plus de fécule que 72 grammes de pain de boulanger, et il est vraisemblable que les malades le préféreraient à 100 grammes de pain de gluten; je rappellerai que, dans plusieurs contrées, la pomme de terre remplace pour une grande partie le pain dans l’alimentation normale. »

Nous ne comprenons pas pourquoi Ebstein déclare avec tant de raideur que « les pommes de terre, à son avis, doivent être absolument supprimées dans le régime des diabétiques ».

Qu’on ne permette pas aux diabétiques de manger des pommes de terre à leur guise et tous les jours, soit; mais nous ne voyons aucun inconvénient à leur permettre de temps à autre de remplacer leurs SO grammes de pain par 100 à ISO grammes dq pommes de terre, bouillies ou rôties sous la cendre et mangées avec du beurre.

E. Les légumes. — Les légumes, qui renferment de 85 à 95,p. 100 d’eau, ne fournissent pas grande ressource au point de vue .de la nutrition..même. Mais ils permettent de varier l’alimentation a carnée du diabétique, de satisfaire sa faim, de: combattre la

constipation; les légumes herbacés offrent en outre un moyen commode et agréable, par leur association à l’huile et au beurre, de faire prendre la quantité de graisses nécessaire pour compenser la suppression des féculents.

Ils contiennent cependant des sels alcalins et terreux qui peuvent être utilisés par l’organisme, et, d’autre part, des hydrates de carbone d’espèce différente qui peuvent être plus ou moins nuisibles. __

A ce point de vue, on pourrait avec Naunynles diviser en deux groupes, suivant qu’ils renferment des hydrocarbures utilisables par le diabétique, mannite, inuline, inosite, ou des hydrocarburestransformables en glycose.

Dans le premier groupe il faut ranger les racines de topinambour, qui, d’après Naunyn, ne contiennent avec des traces de sucre que de l’inuline ; mais la quantité de sucre, d’après Tollens, pourrait atteindre 3 à 6 p. 100; d’ailleurs, le topinambour a un goût fade qui déplaît vite au malade.

Les tubercules de stach ys, récemment importés de la Chine et du Japon et connus à Paris sous le nom de crosnes, offrent un aliment de goût plus agréable. Ils ne contiennent guère que de l’inuline, d’après Naunyn. Les crosnes sont d’une digestion facile et renferment plus de substances azotées que la pomme de terre. Ils se préparent comme la plupart de nos légumes, bouillis, frits. dans le beurre. *

On peut encore citer comme renfermant surtout de l’inuline la racine de chicorée, de pissenlit, le salsifis, l’artichaut, qui contiennent aussi de la mannite.

Les haricots verts sont encore un excellent légume pour le diabétique; ils contiennent principalement de l’inosite.

Pour les autres légumes, choux, choux de Bruxelles, choux-fleurs, épinards, laitues, asperges, salades de cresson, de romaine, de mâche, d’escarole, etc., il n’y a pas à tenir grand compte de la petite proportion de sucre qui entre dans leur constitution, 2 à 3 p. 100. Il faut seulement les accommoder avec une quantité plus grande que de coutume de corps gras, huile, beurre, graisses, et avoir soin de remplacer dans les sauces la farine par les jaunes d’œufs et les crèmes.

F. Les graisses. — Les féculents et les sucres représentent la plus grande partie de ce qu’on appelle les « aliments respiratoires » nécessaires aux combustions de l’organisme et à la production de la.chaleur. La ration moyenne d’hydrocarbonés est de 330 grammes par vingt-quatre heures pour un adulte ordinaire. Si chez le diabétique on supprime la plus grande partie des hydrates de carbone, il est logique de les remplacer par des substances capables de les suppléer dans leur rôle de matériaux de combustion.

A ce titre, l’utilité des graisses dans l’alimentation des diabétiques est de premier ordre. Rollo, qui lepre-

mier traita le diabète par la privation des féculents et lé régime azoté, avait eu, en quelque sorte, l’intuition de l’importance des graisses; car, en même temps que les viandes, il préconise les corps gras, le lard et lès graisses rances. Traube a montré dès 4852 que les diabétiques supportaient et assimilaient parfaitement de grandes quantités de graisses. Il n’est pas prouvé que les graisses ne puissent servir à former le glycogène du foie, mais il est certain en tout cas que leur aptitude à cette transformation glycogénique est bien inférieure à celle des féculents et des albuminoïdes, et que dès lors elles ne favorisent pas la production du sucre dans l’organisme.

Pour toutes ces raisons, les graisses sont un adjuvant précieux au régime azoté des diabétiques. Nous avons vu que cette association était la base du traitement de Cantani. Mais l’exclusivisme de ce traitement’ en rend l’application impossible. Ici comme pour la suppression des féculents, il faut tenir compte des exigences de .l’organisme humain. Gorger les diabétiques de matières grasses ne servirait à rien. En supposant que l’estomac pût se faire à cette surcharge graisseuse, il est probable que l’intestin ne pourrait absorber un excès trop considérable de corps gras et que la majeure partie passerait dans les selles sans être utilisée. La ration physiologique est de 90 grammes de graisse pour un adulte. On peut admettre qu’une dosa

double peut être absorbée sans difficulté par un diabétique. Il est donc inutile de lui faire prendre plus de 180 à 200 grammes de corps gras par jour.

Il est en outre indispensable de les faire tolérer sans dégoût et de ne pas fatiguer l’estomac. Le corps gras le plus facilement accepté est le beurre ; la petite quantité de sucre de lait qu’il contient n’offre pas d’inconvénient.

La graisse de porc, le lard, les huiles, sont aussi bien supportés, à condition d’être associés à d’autres aliments. Les légumes et les salades fournissent à cet égard un moyen agréable de les faire prendre en notables quantités.

Les œufs sont à ce point de vue un aliment avantageux. Un œuf contient, pour 6 grammes d’albumine, près de 4 grammes de graisse.

Le fromage renferme aussi beaucoup de matières grasses, de 20 à 30 p. 100; comme il contient en outre 30 à 40 p. 100 de matières albuminoïdes et pas de substances hydrocarbonées, il représente un aliment parfait pour le diabétique.

Les fruits huileux, les noix, les olives, les amandes, les pistaches, les noisettes, sont aussi à recommander comme un moyen d’augmenter la dose des corps gras ingérés.

G. Les viandes. — La viande est l’aliment par excellence du diabétique. Toutes les viandes sont per-

LE RÉGIME ET l’hYGJÈXE DES DIABÉTIQUES 51

mises, — de bœuf, de veau, de mouton, de porc, les volailles, le gibier, etc., — sous toutes les formes et en toutes préparations, bouillies, rôties, grillées et avec tous les assaisonnements de l'art culinaire, pourvu que dans les sauces il n’entre pas de farine. Les charcutéries, boudins, saucisses, les viandes fumées ou salées et en particulier le jambon, conviennent très bien. Les cervelles, les ris de veau, sont très utiles en raison de la graisse qu’ils contiennent. On pourrait, à l’exemple de Cantani, donner le pancréas de veau, d’agneau, de mouton. Boucliardat dit aussi l’avoir prescrit avec avantage. Cet aliment trouve dans les recherches de Mering et de Minkowski sa justification expérimentale, et si la thyroïde légèrement frite ou crue a pu, d’après divers auteurs, amender les symptômes du myxœdème, on peut se demander si l’usage du pancréas ne pourraitavoir des effets avantageux chez le diabétique (?)

Les poissons de rivière comme les poissons de mer, sont une excellente nourriture pour le glycosurique, surtout accommodés avec des sauces où entre beaucoup d’huile et un peu de vinaigre.

De même tous les crustacés, homards, crevettes, etc., et les mollusques, moules et même huîtres, malgré le glycogène qu’elles contiennent en assez grande quantité.

H. Les boissons. — Ici, deux questions soulèvent une légère discussion :

1» Le diabétique doit-il boire à sa soif ?

2° L’usage des boissons alcooliques est-il sans inconvénient pour le diabétique ?

Sur le premier point, personne, je crois, n’approuve plus l’opinion de Fonssagrives qui conseillait la diète sèche. En privant le diabétique de boissons suffisantes, on l’expose aux dangers de la déshydratation des tissiis. En restreignant la quantité des boissons, on diminue l’excrétion du sucre, mais non sa formation, et le sucre s’accumule dans les tissus. L’eau prise en abondance augmente la proportion du sucre excrété, en même temps qu’elle augmente la proportion des urines ; mais, sous l’influence du régime et du traitement, le sucre formé ne tardant pas à diminuer, la polydipsie s’atténue simultanément et le malade diminue de lui-même la quantité d’eau ingérée. Tout en lui conseillant la modération, il faut donc laisser le diabétique boire à sa guise.

Quant à l’alcool, Bouchardat avait insisté d’abord sur Futilité des boissons alcooliques comme aliments de calorification, et il admettait que 150 grammes d’alcool par vingt-quatre heures représentaient un adjuvant important aux corps gras pour remplacer la suppression des féculents. Mais dès 1865 il mettait beaucoup plus de réserve dans laprescription des alcooliques 'et conseillait la modération en diminuant de moitié la dose permise.

le régime et l’hygiène des diabétiques 53 D’autre part, Ebstein est d’avis que le diabétique doit éviter l’alcool, parce que ses tissus et ses organes offrent encore moins de résistance à cette substance que ceux d’un homme bien portant.

Pour nous, nous ne défendons pas les boissons alcooliques, mais nous pensons qu’on doit en user avec modération. Le diabétique n’est que trop porté à l’abus, d’une part par la soif qui le tourmente, de l’autre par son asthénie générale, qu’il espère combattre par des vins soi-disant toniques et réconfortants. Or, il ne faut pas oublier que le foie du diabétique est un organe en état de suractivité constante et par conséquent d’imminence morbide et que l’action irritante de l’alcool, siéatogène ou sclérogène, s’exercera d’autant plus facilement sur ce foie surmené. Nous avons montré par une série d’observations que la cirrhose atrophique du foie, le foie des buveurs d’alcool, n’est pas une complication rare du diabète 1 .

On doit donc permettre au diabétique de boire de l’eau à sa guise, mais il faut lui mesurer son vin; une demi-bouteille à chaque repas est une quantité suffisante. Les vins vieux doivent être recommandés de préférence; mais tout vin de table, rouge ou blanc, coupé d’eau est autorisé.

Ebstein attache une grande importance aux eaux

1. Lecorché, De la cirrhose atrophique du foie chez les diabétiques. — Académie de médecine, 1881.

chargées à’acide carbonique, l’insuffisance d’acide carbonique dans les tissus jouant théoriquement, d’après lui, un rôle important dans la pathogénie du diabète. Nous ne voyons pas d’inconvénient àl’emploi de l’eau de seltz; d’après Bouchardat, toutefois, l’usage journalier des eaux gazeuses augmenterait la glycosurie; mais nous conseillons d’ordinaire plutôt les eaux légèrement alcalines, les eaux de Vittel, d’Eviàn, de Pougues.

Les vins sucrés, de Malaga, de Madère, de Hongrie, de Porto, doivent naturellement être interdits. Il en est de même des vins mousseux, des vins de Champagne, qui contiennent jusqu’à -12 p. 100 de sucre.

La bière, et en particulier la bière allemande, est aussi à éviter. Elle renferme 10 p. 1000 de sucre et une grande quantité de dextrine.il n’y a pas moins de 41 grammes de sucre et de dextrine dans un litre de bière de Strasbourg. La bière anglaise est plus alcoolisée, mais moins sucrée que les bières allemandes. D’une manière générale, nous ne permettons à nos malades que le pale-ale et le stout,, et d’une manière modérée.

Les liqueurs alcooliques, proprement dites, cognac, rhum, kirsch, genièvre, whisky, ne contiennent pas de sucre; il n’est pas nécessaire d’en interdire l’usage. Quant aux liqueurs douces, chartreuse, curaçao, etc., il ne saurait en être question; la proportion de sucre qu’elles renferment atteint et dépasse 30 p. 100.

Il n’y a rien à objecter contre l’usage du thé ou du

café, qui ne contiennent pas de substances hydrocarbonées, pris au déjeuner du matin ou après les repas, à condition, bien entendu, qu’ils soient pris sans sucre. L’infusion légère de thé ou de café est une bonne boisson contre la soif.

Pour le lait, si on veut imposer un régime très sévère, on doit l’exclure, à moins qu’on ne constate directement que le diabétique brûle complètement la lactose, comme Kulz l’a montré pour certains de ces malades. Mais, dans le régime mitigé qui convient a l’immense majorité des diabétiques, ce n’est pas un aliment à interdire, à condition qu’il ne soit pas pris en trop grande quantité, abstraction faite, bien entendu, du régime lacté exclusif sur lequel nous nous sommes déjà expliqué- Un demi-litre de lait par jour ne parait pas augmenter la glycosurie. Naunyn conseille de préférence le koumys ou le kéfir, qui sont des laits fermentés et ne contiennent plus de sucre.

Le cacao et le chocolat renferment trop d’hydrocarbones pour être autorisés au repas du matin. On a fabriqué un cacao sacchariné ; mais, sans parler des inconvénients digestifs de la saccharine, ce produit renfermeencore 13 p. 100 d’amidon etmalgrésa richesse en graisses et en matières azotées il ne nous paraît pas à recommander.

I. Combinaisons alimentaires. — La variété des aliments qui restent permis aux diabétiques nous

semble assez grande pour qu’il n’y ait pas lieu de redouter pour eux le dégoût et les troubles digestifs qu’il faut éviter à tout prix. Les menus de Bouchardat sont trop connus pour que nous les reproduisions ici ; ils montrent bien combien il est facile au diabétique doté d’une bonne cuisinière de varier son alimentation. Nous citerons seulement la partie qui a trait aux desserts, pour lesquels les malades se montrent souvent etnbarrassés.

Desserts permis d’après Bouchardat :

Fromage à la crème sans sucre. Crème épaisse. Fromage Gervais.

Fromage de Neufchâtel, bondon raffiné.

Fromage de Brie, d’Auvergne, du Mont-Dore.

Fromage de Gruyère ou de Hollande.

Fromage de Roquefort ou de Pont-l’Évêque.

Fromage de Chester, de parmesan, de Stilton.

Tous les fromages frais, sans sucre, bien égouttés. Amandes fraîches, noix fraîches, noisettes fraîches, cerneaux.

Amandes sèches, noix sèches, noisettes sèches, pistaches.

Olives à l’huile ou dessalées.

Dans les diabètes légers ou moyens, avec régime mitigé, nous permettons aussi une poire ou une pomme.

Mais Je diabétique bien endoctriné et bien instruit des aliments, qu’il doit éviter, est-il nécessaire de lui dresser

LE RÉGIME ET L’HYGIÈNE DES DIABÉTIQUES o7

une carte culinaire pour son déjeuner et son dîner, carte à laquelle il doit s’astreindre comme à une ordonnance pharmaceutique? Nous n’en voyons ni l’utilité, ni la possibilité dans la pratique ordinaire. Ces cartes, qui ont une certaine vogue en Allemagne,ne sont guère applicables que dans des maisons de santé, où le diabétique est soumis à une surveillance quotidienne. Elles peuvent tout au plus servir d’indications générales. Nous citerons comme exemple les cartes d’Ebstein.

Premier déjeuner. — Une tasse de café ou de thé (100 à 130 grammes) sans lait et sans sucre. — 30 à 50 grammes de pain blanc avec beaucoup de beurre, 20 à 30 grammes. On ajoute de temps à autre un jaune d'œuf, du jambon gras ou de la saucisse.

Dîner de 1 heure. — Bouillon aux jaunes d’œuf ou moelle d’os, additionné d’une petite quantité de peptones.

180 à 200 grammes de viande, rôtie ou avec des

sauces ne contenant que de la crème ou des jaunes d’œuf au lieu de farine. — On peut remplacer la viande par du poisson. — Légumes avec beaucoup de graisse ou de beurre. — Salades.

Souper. — Tasse de thé. — Viande rôtie, jambon, fromage. Ou bien œufs, poisson, caviar. — 30 à 50 grammes de pain. — 20 à 30 grammes de beurre. — En petites quantités, poires ou pommes, surtout si le diabète est léger.

En fait, comme nous le dirons plus loin, ces près-

criptions rigoureuses'et à la lettre nous paraissent inutiles. Nous ne les imposons jamais que d’une manière tout à fait passagère, et dans des cas que nous préciserons. La première condition d’un régime est d’être tolérable. Condamner le diabétique à une alimentation qu’il ne peut supporter sans un dérangement profond de ses fonctions digestives, c’est l'exposer à des accidents bien autrement graves que ceux qui peuvent résulter de la persistance d’une glycosurie même assez prononcée.

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