P.ARIS
Par M. le docteur Jacques Bertillon.
(Mémoire communiqué à la Société de médecine publique.)
Conclusions. — Au cours de cette étude, nous avons dû adopter l'ordre suivi dans les différentes nomenclatures de profession adoptées par.les statistiques. Nos conclusions seront plus faciles à formuler et prendront un caractère plus général si nous suivons un ordre plus approprié aux vues de l’hygiène.
Les professions, considérées au point de vue de leur degré de salubrité, peuvent être classées sous les chapitres suivants (1) :
1. Professions exposant l'homme aux intempéries, tout en le contraignant au repos. — Telles sont notamment les professions de cocher, et, à un moindre degré, de charretier. Nous avons vu que ce sont les plus malsaines de toutes.
2. Professions exposant l’homme aux intempéries, mais sans le contraindre au repos. — Autant les précédentes sont dangereuses, autant celles-ci sont généralement salubres; telles sont les professions de cultivateur, maraîcher, pépiniériste, garde-chasse, etc. Les pêcheurs sur mer, les bateliers rentrent à certains égards dans cette catégorie.
3. Professions exposant l’homme à respirer des poussières dures, mais ü l’air libre. — Tels sont les tailleurs de pierre, marbriers, praticiens-sculpteurs, etc., les carriers, dont la mortalité est très élevée. Les maçons, les couvreurs en tuile et ardoise, etc., qui se rattachent jusqu’à un ceitain point à cette catégorie, ont une mortalité un peu moindre que les précédents.
4. Professions exposant l’homme à respirer des poussiè7'es dures, mais dans l'air confiné. — Ces professions exposent à une mortalité au moins aussi élevée que celle de la catégorie précédente, quelle que soit la nature de la poussière respirée, que celle-ci soit métallique (machines et outils, serruriers, armuriers, instruments de précision ou de chirurgie, couteliers, fabricants d’aiguilles, etc.), ou qu’elle soit rocheuse (potiers, etc.), ou qu’elle
(1) M. Ogle, devant le Congrès de démographie de Londres (1891), a admis les sept catégories suivantes ; l'" travaux qui s’exécutent dans une position ramassée, et spécialement ceux qui opposent un obstacle à l'action des organes thoraciques; 2» surmenage, et spécialement efforts musculaires et mouvements soudains; 3° industries qui emploient des substances nuisibles telles que le plomb, le phosphore, le mercure, des objets souillés, etc. ; 3® travaux qui s’exécutent dans des locaux mal ventilés et surchauff'és; 5“ excès alcoohques; 6° probabilité d’accident; 9® exposition à l’inhalation des poussières de diverses natures.
Cette division du sujet s’éloigne peu de celle que nous adoptons.
M. le professeur Proust (Traité d'hygiène) divise les professions suivant la nature des accidents pathologiques qu'elles peuvent provoquer. Quoique cette classification soit très logique, surtout au point de vue médical, nous n’avons pu la suivre que d’assez loin dans cette étude, parce que nous avons surtout recherché le degré de nocivité des différentes professions.
GAZETTE DES HOPITAUX
soit d’origine animale (brossiers, poils et crins, coiffeurs, etc.). Notre secrétaire général, M. Napias, a montré quels dangers faisaient courir aux ouvriers les poussières dures, de quelque nature qu’elles fussent, et il a montré comment on peut les en garer soit par la ventilation, soit par l’emploi de Teau. L’excellence de ce moyen de protection est prouvée par les courbes saisissantes que M. Napias a jointes à son travail (1).
b. Professions exposant l'homme à respirer des poussières molles. — Ces professions sont généralement moins insalubres que les précédentes (meuniers, boulangers, filateurs, ramoneurs, etc.).
6. Professions exposant l'homme à une chaleur exagérée, à la fumée, à la vapeur, etc. — Les forgerons jouissent d’un état sanitaire satisfaisant à Paris, moins satisfaisant en Angleterre et surtout en Suisse. Les mécaniciens ont une mortalité moyenne. Les boulangers doivent sans doute leur mortalité un peu élevée aux poussières qu’ils respirent; les verriers et cristalliers aux substances qu’ils travaillent.
7. Professions exposant l’homme à absorber des substances nuisibles. — Telles sont les professions qui exposent au saturnisme (tels sont, selon la fréquence de l’empoisonnement ; les fabricants de limes, les peintres, les potiers, les plombiers, les imprimeurs, etc.), les professions qui exposent à l’absorption du phosphore, du mercure et autres poisons minéraux ou à l’absorption de poisons végétaux (tobacconists), ou encore celles qui mettent l’homme en contact avec des matières corrompues (bouchers, tanneurs, etc.). La mortalité dans ces différentes professions est 4;énéralement considérable.
8. Professions exposant l'homme à la tentation de l’alcool. — En premier lieu, il faut classer ici les marchands de vin et hôteliers, dont la mortalité à Paris paraît moindre qu’en Suisse ou en Angleterre. Les brasseurs anglais ont une mortalité moindre, .quoique encore très élevée.
9. Professions exposant l'homme à de nombreux accidents. — Les mineurs de charbons et de fer auraient une mortalité extrêmement favorable sans les nombreux accidents qui les déciment. 11 en est de même des pêcheurs sur mer. Les mineurs cornouans et les carriers sont très exposés aux accidents, mais d’autres causes de mort très actives élèvent leur mortalité.
10. Professions sédentaires. — Parmi elles, il en est de très favorisées, et d’autres au contraire qui sont très frappées par la mort. L’état sanitaire de ces professions paraît dépendre notamment de ce que beaucoup d’entre elles sont exercées dans l’air confiné; il dépend aussi de ce que ceux qui les exercent sont recrutés parmi les plus faibles de la population. Parmi les professions sédentaires où la mortalité est faible, il faut citer les fruitiers, les épiciers, etc.; au contraire les marchands de nouveautés, les marchands de poisson, etc., sont soumis à une mortalité moyenne. Les tailleurs sont soumis à une mortalité élevée, qui paraît moindre pour les cordonniers, les horlogers, les graveurs, etc.
Les banquiers, changeurs et leurs employés seraient soumis, d’après les quatre tables, à une mortalité supérieure à la moyenne, mais nous n’avons cependant admis ce résultat qu’avec ré- .serve.
10. Professions libérales. — En général l’exercice de ces professions suppose une certaine aisance; aussi sont-elles presque toutes soumises à une mortalité faible. Les prêtres, les magistrats, les instituteurs publics ont une mortalité des plus modérées. Les avocats, les officiers ministériels et leurs clercs, les architectes, les ingénieurs, ont une mortalité inférieure à la moyenne. Les médecins de Paris ont une mortalité très faible, tandis qu’en Suisse et en Angleterre leur mortalité dépasse la moyenne.
La table de mortalité par professions que nous avons calculée d’après les documents parisiens, et qui est la première qui ait été faite en France, ne peut être acceptée qu’avec réserve, étant soumise, comme les autres tables de mortalité, à de notables
<(1) H. Napias. Note sur les poussières industrielles. Principes d’assai- •nissement des industries à poussières. [Bull, de la Soc. industrielle de Rouen, 1884 )
chances d’erreur. Cette table confirme presque en tout points les résultats obtenus d’après les documents anglais et suisses.