Traitement du rhumatisme de la goutte aiguë et chronique et de diverses affections du système nerveux par le salicylate de soude
Dès l’année 1830, Leroux, pharmacien à Vitry-le-Français, en cherchant un succédané du sulfate de quinine, découvrit dans l’écorce de saule une substance cristallisée, à laquelle il donna le nom de salicine.
Douée d’une amertume semblable à celle de l’alcaloïde du quinquina, elle semblait appelée, comme la quinine, à jouer un rôle important dans le traitement des maladies fébriles ; mais l’essai qu’on en fit dans divers services des hôpitaux de Paris ne réalisa point les espérances qu’on avait conçues. Les rares succès qu’on obtint par ce moyen inspirèrent des doutes sur son efficacité, et il ne tarda pas à tomber dans un oubli à peu près complet.
En 1831, Pagenstecher, pharmacien à Berne, trouva dans les fleurs de l’ulmaria ou reine des prés, de l’hydrure de salicyle, dont Dumas et Ettling démontrèrent l’identité avec l’huile essentielle des fleurs de cette plante.
Plus tard, Cahours en examinant une essence connue sous le nom d’essence de Gaultberia procumbens ou d’essence de Wintergreen, a reconnu son identité avec le salicylate de méthyle que l’on obtient en distillant un mélange de deux parties d’esprit de bois, deux parties d’acide salicylique et une partie d’acide sulfurique. Pour avoir l’acide salicylique, on fait bouillir l’essence de Wintergreen avec la potasse caustique, on pré-
cipite par l’acide chlorhydrique, on lave le précipité à l’eau froide, et on le fait cristalliser à nouveau dans l’eau bouillante ou dans l’alcool.
Aujourd’hui on se sert du procédé de Kolbe, qui repose sur la méthode synthétique ; on reconstitue l’acide salicylique en partant de l’acide phénique. En dirigeant un courant d’acide carbonique dans l’acide phénique, en même temps qu’on y fait dissoudre du sodium, il y a combinaison immédiate, formation de salicylate de soude et dégagement d’bydrogène.
L’histoire physiologique de ce remède remonte à 1855; à cette époque, Bertagnini fit sur lui-même des expériences remarquables par leur précision ; 2 à 3 grammes d’acide salicylique par jour, dit-il, ne produisent rien; mais si pendant deux jours on prend 6 à 7 grammes quotidiennement, on perçoit des tintements d’oreilles et un sentiment de stupeur. Une heure après l’ingestion de l’acide, celui-ci apparaît dans les urines, et, de plus, on constate dans le liquide excrété un acide azoté, qu’il décrit sous le nom à'acide salicylurique.
Tout cela est parfaitement exact.
Toutefois cette substance était oubliée, lorsqu’on 1874 Kolbe établit, par une série de Mémoires, l’analogie du dérivé avec l’acide phénique lui-même et fit connaître ses propriétés antiseptiques.
Les médecins s’emparèrent'dès lors de ce moyen nouveau, et en firent l’application à toutes les maladies septiques, putrides, zymotiques, ou dues à des ferments, à des parasites.— Les applications devinrent pour ainsi dire innombrables et les journaux scientifiques d’Allemagne, d’Angleterre, d’Amérique et d’Italie ne tarirent pas d’éloges sur les vertus incomparables de cette panacée. On l’appliqua, en effet, aux septicémies, puis à toutes les fièvres spécifiques, éruptives, typhiques ; puis aux fièvres symptomatiques des inflammations, et finalement au rhumatisme articulaire fébrile.
Au milieu de ces merveilles innombrables et des affirmations les plus hardies, j’entrepris, dès le mois de novembre 1876, de soumettre les faits à une critique sévère, et de faire passer toutes les assertions, toutes les statistiques, par le contrôle de l’expérimentation à la fois clinique et physiologique. Ces recherches me conduisirent à la négation de bien des opinions hasardées.
mais aussi à des applications nouvelles; les effets de l’acide salicylique dans le rhumatisme aigu me frappèrent par leur simplicité et leur constance ; de là les essais que j’instituai dans le traitement du rhumatisme chronique, et surtout de la goutte sous toutes ses formes, soit douloureuses, soit lentes et chroniques. La suppression de la douleur dans ces diverses et graves maladies me suggéra ensuite l’idée de traiter par ce moyen un certain nombre d’affections douloureuses dépendant des maladies de la moelle, ou des nerfs périphériques.
C’est le résultat de ces nombreuses recherches que je soumets à l’Académie en indiquant tout d’abord les propriétés chimiques de l’acide, en étudiant les préparations pharmaceutiques, puis le groupe de ses dérivés, c’est-à-dire des salicylates qui lui sont supérieurs.
CMMIE DE l’acide SALICYLIQUE.
Les recherches chimiques et pharmaceutiques que je vais exposer sur ce sujet m’ont été singulièrement facilitées par la collaboration d’un pharmacien distingué, M. Gallois; de mon préparateur de chimie, M. Hardy, et de mon interne en pharmacie, M. Valmont.
Pour préparer l’acide salicylique, on dissout du phénol dans son équivalent de lessive de soude concentrée; on évapore, on chauffe le résidu jusqu’à ce que la masse soit devenue pulvérulente. On obtient ainsi du phénate de soude, qu’on chauffe à 100 degrés, qu’on traite par un courant d’acide carbonique sec; on élève ensuite graduellement la température jusqu’à ce que, sous l’influence du courant d’acide carbonique, le phénol cesse de se produire.
Le salicylate de soude se trouve ainsi formé, sous l’aspect d’une liqueur brune, alcaline, qu’on précipite par l’acide chlorhydrique.
L’acide salicylique, mis en liberté, est mélangé avec un peu d’acide phénique, et se prend en une masse cristalline, qu’on purifie par des cristallisations successives.
Pour l’avoir plus pur, il y a les procédés de Kolbe, de Rautert, de Thresh, sur lesquels je ne puis insister.
Cristallisé dans une solution aqueuse, l’acide salicylique se présente sous la forme de longues aiguilles.
Soluble seulement dans 1000 fois son poids d’eau, il se dissout dans 130fois son poids d’eau bouillante; il est très-soluble dans l’alcool, dans l’éther et la glycérine.
Le réactif de Millon colore la solution aqueuse en rouge ; avec les sels ferriques, il prend une coloration violette, trèsremarquable, qui est sensible même dans une solution au millionième. C’est là un moyen à peu près certain pour en déceler la présence dans les urines, où il passe en quelques minutes.
L’acide salicylique se combine facilement avec les bases, avec la soude, l’ammoniaque, et forme des sels très-solubles, qui sont dépourvus de toute causticité; ces sels ont des compositions très-diverses que nous indiquerons.
Diverses 'préparations salicyliques ; doses et mode d'emploi. — Parmi les préparations salicyliques employées jusqu’à ce jour, il faut compter : 1° l’acide salicylique ; 2® le salicylate de soude ; 3® le salicylate de quinine; 4° le salicylate de lithine, que j’ai fait composer pour l’employer dans le traitement de la goutte ; 5® la salicine, anciennement usitée, et recommandée à nouveau par des médecins anglais.
1° Acide salicylique. — C’est l’acide qui a été mis en usage dès le début; c’est à lui, du reste, que revient l’action principale des salicylates; mais l’acide, même pur, présente de graves inconvénients ; son insolubilité presque complète dans l’eau, le peu de solubilité dans l’alcool dilué, l’impossibilité de le faire prendre avec la glycérine, tout cela constitue une série de difficultés pour l’administration de ce médicament; il fallut l’employer en poudre, et c’est ce que j’ai fait. Au début de mes recherches je prescrivais chaque jour 5 à 6 grammes, divisés en dix ou douze parties à prendre dans du pain azyme ou dans des cachets, de deux en deux heures.
Mais la poudre développe une saveur âcre, irritante, et si elle n’est pas bien enveloppée elle peut produire, en adhérant à la muqueuse, des érosions au pharynx ou à l’œsophage ; on a même signalé des petites hémorrhagies provenant de cet organe (Wolfberg), et plusieurs fois on a trouvé à l’autopsie des ulcérations stomacales; il est vrai que dans quelques-uns de ces cas la dose était exagérée ; ainsi, chez un tuberculeux cité par Goldstammer, la dose avait été de 42 grammes.
En limitant la dose à 5 ou 6 grammes fractionnés et en en-
veloppant bien le médicament je n’ai jamais observé le moindre accident. Buss a fait 30 autopsies ; l’acide salicylique n’avait pas laissé de traces dans l’estomac. Il n’en est pas moins vrai qu’à cause de ces dangers l’acide doit désormais faire place aux salicylates.
On s’est efforcé d’augmenter la solubilité de l’acide à l’aide du borax, du citrate d’ammoniaque et du phosphate de soude. Mais le moyen le plus simple c’est de transformer l’acide en salicylate.
2° Salicylate de soude. — Ce sel est dépourvu de toute saveur caustique et présente une grande solubilité dans l’eau. Comme l’acide salicylique, selon toute apparence, est uni dans l’organisme à la soude qu’il rencontre dans le sang, le salicylate de soude doit être employé de préférence aux sels de potasse ou d’ammoniaque qu’on avait également cherché à utiliser.
Ce sel, contrairement à ce qu’on a imprimé récemment, n’est pas formé d’acide et de sel par parties égales, loin de là. L’analyse que j’ai fait pratiquer par mon interne en pharmacie, M. Valmont, m’a démontré que 10 grammes de ce sel renferment, en chiffres ronds, 8 grammes d’acide ; il contient donc 4/5® d’acide salicylique et 1/5® de soude ; c’est en réalité l’acide salicylique qu’on administre sous la forme soluble, et réduit d’un cinquième environ.
La dose doit varier selon qu’il s’agit d’une maladie fébrile, d’une affection apyrétique subaiguë ou d’une maladie chronique. Dans le premier cas il est nécessaire, pour obtenir les effets thérapeutiques, de prescrire 9 à 10 grammes par jour; dans le deuxième cas, la dose peut ne pas dépasser 7 à 8 grammes au début, à moins de douleurs vives ; dans ce cas la dose doit être également de 10 grammes; si enfin il s’agit d’une maladie chronique, il est utile de ne pas débuter par des doses trop fortes qui peuvent, à cause de leurs inconvénients, décourager le malade.
Deux précautions sont indispensables à observer; la dose étant fixée, il faut dissoudre le sel dans une grande quantité de liquide, aussi je prescris 10 grammes de sel dans 100 grammes d’eau à prendre par cuillerées à bouche, dont chacune sera délayée dans un demi-verre d’eau. Une deuxième précaution non moins indispensable, c’est de répartir la dose d’une
manière à peu près égale dans la journée; il importe surtout de ne jamais faire prendre de dose massive, comme le prescrivent certains médecins allemands, ce qui est le plus sûr moyen de provoquer des accidents toxiques. Une troisième précaution est à prendre en considération lorsqu’il s’agit de continuer longtemps le remède : c’est, autant que possible, de le faire prendre aux repas.
Enfin, s’il est mal toléré par l’estomac, je le fais délayer dans l’eau de Vichy ou dans l’eau commune additionnée d’eaude-vie.
3o Salicylate de lithine. — Dans la goutte aiguë, et surtout dans les affections goutteuses chroniques, il m’a paru rationnel de combiner l’acide salicylique avec la lithine, qui a des avantages incontestables dans le traitement de cette maladie; le salicylate de lithine, dont je me suis servi, renferme 5 parties d’acide sur 6, de sorte qu’en prescrivant 6 grammes de sel on donne à la fois 5 grammes d’acide et 1 gramme de lithine ; je n’ai pas encore pu m’assurer des avantages de ce sel sur le salicylate de soude.
4° Salicylate de quinine. — Ce sel, connu depuis deux ans, n’avait pas été expérimenté; celui que j’ai mis en usage renferme 7/10“ de quinine. Brown {Edinburgh medical Journal, novembre 1876), qui l’a expérimenté comme un moyen antipyrétique, le considère comme supérieur au salicylate de soude ; nous en reparlerons à l’occasion des fièvres intermittentes.
5° Salicine. — Quant à la salicine prescrite par Maclagan à la dose de 1 à 2 grammes toutes les deux heures, elle n’agit pas, à beaucoup près, aussi favorablement que les salicylates, mais elle présente quelques avantages, d’après M. Gubler, à cause de ses propriétés toniques.
ACTION DE l’acide SALICYLIQUE SUR LES FERMENTS ET LES FERMENTATIONS.
Comme l’acide salicylique dérive de l’acide phénique, on a été porté à rechercher s’il partageait avec lui les propriétés désinfectantes et antipudrides ; les résultats ne se sont pas fait attendre et ont confirmé les prévisions théoriques.
Ainsi on a appris qu’une petite quantité d’acide salicylique ajoutée à un mélange d’amygdaline et d’émulsion d’amandes douces s’oppose au développement de l’odeur d’essence d’amandes amères.
On sait aussi que la glycose, additionnée d’nne trace d’acide salicylique, ne fermente plus au contact de la levure, et qu’une fermentation commencée s’arrête rapidement en présence d’une minime quantité de cette substance. L’acide salicylique s’oppose également au développement des champignons à la surface de la bière; il vient d’être employé par certains industriels pour empêcher le vin de tourner. Nous avons maintenant du vin salicylé; qu’on s’en défie.
De la viande fraîche imprégnée d’acide salicylique peut rester exposée à l’air pendant plusieurs semaines sans se putréfier.
On peut conserver le pain pendant l’été en introduisant une petite quantité de cet acide dans le levain, et en humectant le pain, à la sortie du four, avec une solution étendue de ce corps. 1 gramme d’acide salicylique suffirait, selon Kolbe, pour assurer la conservation de 20 litres d’eau, à bord des navires. Réduit en vapeurs sur une plaque chauffée, il purifie l’air et désinfecte les murs de la chambre dans laquelle il a été volatilisé. Il a, dans ce cas, sur l’acide phénique, l’avantage d’être inodore.
Si l’acide salicylique jouit de la propriété de neutraliser les ferments et de retarder l’apparition des champignons microscopiques, on pouvait espérer qu’il serait tout-puissant contre les intoxications attribuées au développement d’organismes inférieurs, et qu’en annihilant ces substances toxiques encore peu connues, qu’on a désignées sous les noms de sepsine et de zymase, il deviendrait l’antiseptique par excellence.
C’est sous l’empire de ces idées que le professeur Thiersch a préconisé, pour le pansement des plaies, un mélange d’amidon et d’acide salicylique, ou encore du coton imprégné d’une solution au 300' de cet acide. Mais, tout en se félicitant des résultats qu’il a obtenus, il a été forcé de reconnaître que le micrococcus se développait parfois à la surface des plaies.
J. Müller, Bucholtz, ont été témoins de faits' analogues en étudiant le développement des bactéries et des moisissures.
Toutefois, d’après les expériences de Zurz, l’action de l’acide salicylique sur le développement du micrococcus, des bactéries, des infusoires est inférieure à celle de l’acide phénique employé à l’état de solution à 1 ou 2 millièmes.
D’une autre part, Salkowski, comparant les propriétés antiputrides de l’acide salicylique avec celles de l’acide benzoïque, conclut à la supériorité de cette dernière substance.