‹ Traitement rationnel de la phtisieChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au point de vue scientifique l'acception du mot phtisie pulmonaire est susceptible d'être étendue, puisqu'on peut décrire des phtisies pulmonaires cancéreuses, syphilitiques, sans compter les autres dont le cadre est en train de s'élargir de jour en jour, à mesure qu'on distingue au moins anatomiquement des lésions pulmonaires ulcéreuses non causées par le tubercule vrai. Mais, au point de vue pratique, il n'en est pas moins établi que la phtisie pulmonaire, c'est la tuberculose vraie du poumon, causée par le microbe connu sous le nom de bacille de Koch, depuis que ce savant l'a découvert en 1883.

Pour le médecin, ces deux termes tuberculose pulmonaire et [jhtisie pulmonaire ont valeur indistincte, la tuberculose étant la cause de la phtisie. Pour les gens du monde il existe encore à l'heure actuelle une nuance entre ces deux expressions. Le phtisique ou le poi-

trinaire est le malade dont la tuberculose éclate aux yeux les plus profanes, tandis que le tuberculeux est le malade qui n'est encore phtisique que pour le médecin. Et comme le monde est accoutumé de croire à l'existence de la phtisie seulement lorsque la maladie est visible pour tous, il en résulte qu'il ne croit pas toujours à la gravité du cas quand un médecin affirme la maladie de poitrine chez un malade qui n'est encore phtisique que pour lui, médecin, c'est-à-dire qui n'est encore qu'un simple tuberculeux.

Comme c'est de toutes ces nuances que résulte la difficulté de faire soigner de bonne heure les phtisiques, il est donc de toute importance de bien préciser et de répandre celte saine notion que tuberculose et phtisie sont une seule et même maladie et que celleci n'est qu'un degré plus avancé de celle-là.

Aujourd'hui le médecin parle surtout de tuberculose, aussi n'est-il pas toujours compris d'emblée par son malade et par l'entourage de celui-ci. Et alors, le mot tuberculose n'éveillant souvent qu'une idée scientifique dans l'esprit des profanes, il peut en résulter une quiétude, une sécurité fâcheuses pour le malade qui s'imagine volontiers que ce sont là deux choses différentes, la tuberculose maladie insignifiante, la phtisie maladie fatale-

ment mortelle, ce qui peut amener des résultats désastreux.

La phtisie pulmonaire n'a plus aujourd'hui le caractère mystérieux de consomption sans cause immédiate évidente qu'elle avait autrefois. C'est une affection nettement classée dans ses origines, sa nature et ses effets. C'est une maladie parasitaire et son parasite est un microbe, le bacille de Koch, comme nous l'avons dit plus haut.

Ce bacille, implanté dans le poumon, y pullule, y produit des lésions dites tuberculeuses, à l'évolution desquelles contribuent bientôt une foule d'autres parasites, ceux de la suppuration en particulier. Pendant un temps variable, la lésion reste locale, le malade conservant un bon état général, paraissant avoir un simple rhume, un rhume négligé, suivant l'expression consacrée. C'est encore un tuberculeux. Puis les lésions s'étendent, se ramollissent, le poumon se creuse, l'état général devient mauvais, l'expectoration très abondante, la fièvre s'établit régulière, et le patient devient un phtisique pour tout le monde.

Tantôt c'est une maladie aiguë que la phtisie, débutant avec fièvre, prenant l'individu à l'instar d'une fièvre typhoïde, d'une fluxion de poitrine; tantôt et le plus souvent c'est

une maladie chronique se manifestant sous les dehors d'un simple rhume. Dans le premier cas, il n'y a point crainte de la voir négliger, car on appelle généralement le médecin près d'un malade fébrile.

Mais la tuberculose chronique a le triste privilège de se montrer la plupart du temps sous les apparences d'un rhume le plus vulgaire aux yeux des gens du monde. C'est la maladie insidieuse par excellence, car en général, nouveau privilège non moins funeste, elle ne fait point souffrir.

De là cette idée courante que le malade est devenu poitrinaire par suite d'un rhume négligé. Ce n'est pas un rhume qu'on a négligé, c'est le début de la tuberculose chronique.

A signaler encore à cette place cette vieille croyance que cracher dans le feu vous rend poitrinaire. Cette interprétation retardante de l'évolution de la maladie est bien curieuse. Le malheureux patient qui commençait sa tuberculose à la fin de l'été ou à l'automne, se tenait pendant l'hiver au coin du feu, et ne trouvait rien de plus simple que de cracher dans les cendres. Et quand, au printemps, ce tuberculeux était devenu un poitrinaire, on interprétait sa maladie de poitrine de la façon qui précède.

Ce rhume, qu'on appelle bientôt un rhume

négligé, c'est donc le début de la tuberculose. Alors la triste odyssée commence.

Le malade tousse plus ou moins, crache peu ou prou, mais ne se tourmente nullement, son entourage non plus. Il a un rhume, voilà tout, et ça se passera. Ce tuberculeux au début n'est guère inquiétant en effet; il va, vient, travaille, mange, boit et dort comme tout le monde. Mais peu à peu la fatigue arrive, avec un peu de maigreur, l'appétit s'en va et, voyant que cela ne se passe pas, on va chez le médecin.

Aujourd'hui les choses se sont quelque peu modifiées, depuis que l'on sait que souvent la tuberculose guérit. Mais il y a quelques années le drame se continuait presque invariablement, et se continue, hélas ! trop souvent encore, de la façon suivante. Le tuberculeux arrivait chez le médecin, accompagné d'un de ses proches. L'homme de l'art diagnostiquait ou non la maladie, suivant le degré des lésions. Mais il gardait soigneusement son diagnostic pour lui, ou ses doutes s'il en avait. Pourquoi cela? Simplement parce qu'il était imbu de ce terrible préjugé que la tuberculose était incurable et qu'il était moralement forcé de cacher à son client la nature de sa maladie. Quelquefois il en causait avec la famille, mais, par suite du même principe, il était

1 i CURA.BILITÉ DE LA PIITISIi:.

bien entendu que le secret serait gardé visà-vis du malade. Puis il faisait son ordonnance et renvoyait la victime avec cette parole de consolation, que ce n'était qu'un rhume, un peu de bronchite, et que cela se passerait. Parfois, si c'était l'hiver, le client riche était expédié au pays du soleil. Envoyé dans le Midi ou demeuré chez lui, neuf fois sur dix cela ne se passait pas. Les semaines se passaient, les mois aussi, suivant les formes de la maladie, suivant la résistance organique des patients, suivant les conditions hygiéniques plus ou moins favorables dans lesquelles ils se trouvaient. Et ce tuberculeux devenait enfin un poitrinaire, un phtisique évident pour son entourage. Alors on prenait une grande décision, la famille faisait un grand sacrifice, le malheureux patient mangeait ses dernières économies pour aller mourir quelques semaines plus tard dans un climat plus doux, illusion ultime des poitrinaires.

Grande décision, mais bien inutile, car il n'y avait plus rien à faire. On ne rend pas à un phtisique les poumons qu'il a crachés; on ne peut pas changer pour des neufs ses poumons partout infiltrés de tubercules.

Aujourd'hui, disions-nous plus haut, les choses ont quelque peu changé. Nombre de médecins, convaincus qu'on guérit La phtisie,

luttent contre le préjugé des familles et obtiennent que leur client soit mis au courant de sa maladie. C'est en effet le seul moyen à peu près de le forcer à se soigner sérieusement et quand il est temps de le faire. Mais que de fois les parents s'y opposent absolument! que de fois nous avons reçu des malades avec une lettre de la famille nous suppliant de cacher la nature de la maladie ! Le terrible préjugé est évidemment difficile à déraciner. Quelquefois, il faut le dire aussi, le médecin fait la même demande, ce qui ne s'explique guère à l'heure actuelle. C'est un devoir absolu de prévenir son client qu'il est tuberculeux, pour peu qu'il ait des chances de guérison. Car laissé dans l'ignorance, il mourra huit fois sur dix, tandis qu'averti de la gravité de son état, et averti à temps, il guérira huit fois sur dix, s'il a une résistance organique suffisante, et si son état de fortune lui permet de tout quitter pour se soigner. Et les familles dans l'aisance seraient bien coupables qui, par une sentimentalité d'antan, feraient perdre à, leur malade la seule chance qu'il a de se guérir. Car plus tard il faudra bien lui avouer qu'il est poitrinaire, et d'ailleurs il l'apprendra de lui-même, quand il sera trop tard. Et tout le temps que ce malheureux aura traîné sa maladie, et partout où il l'aura traînée, il aura

répandu autour de lui les germes de la phtisie. Non seulement son ignorance, son inconscience de la maladie qu'il porte l'auront tué la plupart du temps, mais encore ce n'est pas tout. Il aura, avant de mourir, distribué bénévolement sa peste à ses parents, pour ne parler que de ceux-là.

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