‹ Traitement rationnel de la phtisieChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il semble bien démontré aujourd'hui que la tuberculose se sème comme les plantes, par une graine. Et cette graine c'est le bacille de Koch. Les évaluations faites au microscope pour se faire une idée de la puissance avec laquelle ces bacilles pullulent dans le poumon malade dépassent presque la vraisemblance. C'est par quantités incommensurables que ces microorganismes sont contenus dans le moindre crachat d'un tuberculeux. Et malheureusement ces bacilles, sans cesse expectorés par milliards, offrent à la destruction une résistance désespérante. Il faut, pour les anéantir immédiatement, des agents chimiques très énergiques, de Faction desquels nos tissus ne s'accommoderaient guère; il faut pour les tuer une immersion de plusieurs minutes dans l'eau bouillante.

D'après cela on voit le danger inhérent aux crachats tuberculeux, car, une fois desséchés

La Phtisie; 2

18 ci rabilité de LA PHTISIE.

et réduits en poussière les bacilles qu'ils contiennent se disséminent partout, dans l'atmosphère, sur tous les objets du voisinage, où l'on peut dire qu'ils vivent indéfiniment.

Gomme le nombre des phtisiques est immense, et que jamais, dans la vie ordinaire, aucune précaution n'est prise pour la destruction des crachats, il en résulte que, dans les villes surtout, nous vivons tous dans une atmosphère plus ou moins chargée de bacilles de Koch.

Heureusement encore est-il à peu près démontré que, pour le phtisique ordinaire, l'expectoration est pour ainsi dire le seul procédé d'élimination des bacilles. Ni la respiration elle-même, ou mieux l'air expiré, ni la sueur, ni les urines ne contiennent de bacilles. Les matières intestinales en contiennent souvent, il est vrai, que le malade a déglutis, mais c'est là un faible danger relativement, car, d'une part, les matières fécales sont moins bénévolement répandues au dehors, et, d'autre part, il paraît établi que les fosses d'aisances sont assez puissantes dans leurs fermentations pour amener la destruction des bacilles.

Mais le danger des expectorations est déjà plus que suffisant pour donner la chair de poule.

Dans ces conditions, puisque le bacille de

Koch est partout autour de nous, comment se fait-il donc que tout le monde ne devienne pas tuberculeux? C'est que, comme presque tous les parasites, le bacille de Koch a besoin, pour s'implanter et végéter sur un organisme humain, que cet organisme soit, comme on dit en pathologie générale, en état de réceptivité morbide. Pour faire de la tuberculose il faut, il est vrai, le microbe, mais il faut au moins autant la préparation de l'individu. Il faut à cette graine un terrain préparé d'avance. Les gens robustes passent indemnes à travers ce milieu contagieux dont nous avons parlé; ils absorbent les agents de cette contagion, mais ils sont, suivant l'expression commune, taillés pour répondre aux attaques bacillaires. C'est qu'en effet nos tissus, quand nous sommes en belle santé, en parfait équilibre organique, portent en eux des moyens de défense naturelle contre les invasions microbiennes nocives. Il paraît démontré que certaines de nos cellules constituantes, cellules ambulantes, migratrices, forment comme une armée de gardiens vigilants qui, sur un ordre transmis par le système nerveux, se transportent en masses suffisantes vers le point de l'organisme assailli par les microbes pathogènes et en peu de temps absorbent ces assaillants dont il n'est plus bientôt question.

C'est ce qu'on appelle les phagocytes, dont la lutte victorieuse contre les parasites constitue le processus de la phagocytose.

Mais pour que cette lutte pour l'existence soit efficace, il faut que l'organisme humain soit capable d'entretenir cette armée de défenseurs vigoureux ; il faut qu'il soit en équilibre parfait de nutrition, il faut que son budget d'assimilation et de désassimilation soit solidement établi.

Mais que, pour une cause ou pour une autre, notre organisme faiblisse, que notre équilibre soit rompu, que nous tombions en un mot en déchéance organique, aussitôt nos moyens naturels de défense nous font défaut, et nous devenons une proie facile pour les ennemis extérieurs.

Le même individu qui antérieurement robuste vivait impunément dans un foyer de contagion, a toutes les chances de devenir tuberculeux s'il déchoit un beau jour pour un motif quelconque.

La preuve en est qu'une foule de gens en pleine santé véhiculent dans leurs fosses nasales, dans leur gorge des masses de microbes très pathogènes, celui de la tuberculose comme celui de la pneumonie, et que, parmi ces individus, il n'y a que quelques élus pour servir de culture à ces parasites. Les bacilles

sont toujours là qui guettent leur porte d'entrée et le moment propice pour s'implanter efficacement.

Les causes de ces déchéances générales ou locales qui font de l'homme une proie facile pour le bacille de Koch, sont nombreuses. La tuberculose est l'agent le plus puissant de la sélection pathologique. C'est un carrefour fatal où les voies ne manquent pas pour arriver.

Il y a d'abord l'état d'infériorité native qui fait les chétifs d'origine, les malingres, lès atrophiés, tous individus voués pour ainsi dire à la tuberculose. Il en est parmi eux évidemment qui, élevés dans des conditions d'hygiène bien entendue, peuvent résister. Mais combien disparaissent dès le premier âge ou dans l'adolescence!

Pour l'individu qui en principe devait vivre, il y a toutes les causes d'affaiblissement général, toutes les maladies aiguës ou chroniques depuis longtemps reconnues comme maladies plus ou moins prédisposantes de la tuberculose. Tous les excès, toutes les usures physiques ou morales, tous les surmenages, tout ce qui est capable de rompre l'équilibre organique d'une façon soutenue, tout cela nous met en état d'infériorité et diminue nos moyens de défense naturelle

22 CURABILITÉ DE LA PITTTSIE.

contre la tuberculose. Les habitations mal aérées, l'encombrement, l'alimentation insuffisante, les veilles, etc., sont des facteurs puissants de la phtisie.

Et l'excès et le surmenage étant affaire toute relative suivant l'individu, il ne faudrait pas contredire ces affirmations en arguant que tel ou tel n'est jamais devenu tuberculeux, qui cependant toute sa vie s'est surmené, a fait des excès, et comme on dit dans le monde, a fait une noce perpétuelle. Il en est évidemment quelques-uns de ce genre, mais que d'autres dans le même cas qui sont emportés par des épidémies quelconques ! Et c'est tout un. Car la tuberculose n'est pas la seule maladie de sélection. Combien aussi de ces hommes robustes adonnés à l'alcool et à ses dérivés, qui commencent leur déchéance organique par une lésion d'origine alcoolique, sur laquelle vient se greffer la tuberculose pour leur donner le coup de grâce î

Oue de malheureux venus à l'hôpital pour une affection chronique non tuberculeuse, qui y séjournent, et à l'autopsie desquels on trouve une tuberculose toute neuve des sommets pulmonaires ! Tuberculose prise à l'hôpital dans une salle plus ou moins infectée de bacilles.

La tuberculose est la grande porte de sortie pour l'alcoolique.

La plupart des maladies aiguës, par la déchéance qu'elles produisent, nous prédisposent aussi à la tuberculose, mais les plus puissantes dans cette prédisposition sont les affections qui frappent l'appareil pulmonaire au milieu de tout leur cortège de symptômes. De là la réputation non surfaite des inflammations de la plèvre et des poumons, de la rougeole, de la fièvre typhoïde, de la grippe surtout. Depuis que Finfluenza, ancienne maladie épidémique à apparitions éloignées, s'est implantée presque à l'état permanent, on trouve cette affection au début d'une foule de tuberculoses.

De même pour la pleurésie, soit sèche, soit avec épanchement. On entend bien souvent les malades raconter que la cause de leur maladie est une pleurésie, ou bien qu'ils ont été traités antérieurement pour de la pleurésie sèche de l'un des sommets. Mais ici il faut distinguer.

Il existe des inflammations de la plèvre de causes variées, même si l'on n'admet plus les pleurésies simples a frigore d'autrefois. Et il est probable que toute lésion de la plèvre, quelle que soit sa cause, peut être une raison prédisposante de la tuberculose. Mais il paraît démontré à l'heure actuelle que les trois quarts des pleurésies sèches ou avec épanchement, lorsqu'il n'y a pas une origine palpable dans

le voisinage, sont de nature tuberculeuse. C'est donc à peu près sûrement une façon d'être frappé par le bacille de Koch, que de faire une inflammation pleurale sans cause évidente. Ces pleurésies sans étiquette sont la plupart du temps, comme on l'a si bien dit, fonction de tuberculose. Et les probabilités sont encore plus grandes si elles siègent au sommet des poumons ; c'est presque une certitude.

Aussi quand les malades accusent une pleurésie quelque temps avant réclusion de la tuberculose franche, cela veut dire simplement qu'ils n'en sont pas à leur première attaque de bacillose. La vérité, qu'on ne saurait trop répéter, c'est que la plupart du temps ces petites attaques prémonitoires, ces avertissements de la phtisie, guérissent parfaitement tout seuls ou avec le traitement suivi. Il n'y a pas eu d'étiquette mise sur la maladie, et le patient, dès qu'il s'est senti mieux, a repris la vie ordinaire sans se douter qu'il venail de faire connaissance avec la tuberculose.

Tout ce que nous venons de dire de la pleurésie, surtout de celle des sommets, est à répéter pour les petits incidents si fréquents qu'on appelle des congestions pulmonaires des sommets également. Ce sont encore là des attaques bacillaires, «les avertissements de la

phtisie. Si par bonheur ces petites bronchites des régions supérieures s'accompagnent de crachement de sang, l'avertissement n'est pas perdu. Dans le cas contraire ces congestions guérissent sans étiquette, et trop souvent, après un temps variable, la tuberculose franche s'installe avec plus ou moins de fracas.

La phtisie pulmonaire, nous ne parlons que de celle-là, s'implante vraisemblablement par l'introduction du bacille à travers les voies respiratoires. Il est bien probable que maintes fois des bacilles circulent dans les poumons d'un individu sain, sans trouver à s'implanter efficacement. Mais si le terrain est préparé, cette graine prend racine.

Il est inutile, croyons-nous, de se demander s'il faut une lésion vraie, une solution de continuité dans le tissu pulmonaire pour servir de porte d'entrée au microbe. Car neuf fois sur dix la tuberculose débute par les sommets, et neuf fois sur dix également, les lésions de bronchite ordinaire, qu'on pourrait invoquer comme cause accidentelle de localisation bacillaire, siègent dans les régions inférieures et moyennes. C'est pourquoi il est convenu que les sommets des poumons, à respiration moins active, à circulation peut-être moins énergique, constituent un lieu de moindre résistance. Quoi qu'il en soit, et le fait est de la

plus haute importance, presque toujours la tuberculose frappe le sommet des poumons.

Il ne faudrait pas croire qu'avant la découverte de Koch on fût dans l'ignorance de ce qui précède. On savait fort bien que la phtisie était une maladie de déchéance, de consomption, et que nombre de causes, misère physiologique et diverses affections y conduisaient. Depuis cette découverte rien n'est changé, mais nous savons au moins l'ennemi dont il faut nous garer, et qu'il faut combattre lorsqu'il nous a attaqués.

Jusqu'à présent, nous n'avons pas dit un seul mot de l'hérédité de la phtisie. Et cependant, jusqu'à ce que Villemin eût démontré que la ^tuberculose était contagieuse, les causes de cette maladie se résumaient à peu près en cette affirmation, que la phtisie était héréditaire. C'était le mot fatal. Partout on trouvait une hérédité quelconque, et sans aucune difficulté pour une affection aussi commune, cela se comprend. On est heureusement venu à des notions plus saines.

Il parait établi à la vérité que le bacille peut être apporté en nature par le nouveauné. Mais ce sont là des raretés dont il ne faut guère tenir compte. Ce qu'on hérite en général de ses parents phtisiques, c'est une constitution débile, un terrain organique propice

à la culture des bacilles. Et cela rentre dans l'étiologie générale exposée plus haut. Et la tuberculose des parents agit alors comme toutes les autres cachexies dont ils pouvaient être atteints lorsqu'ils ont engendré. A mesure que les médecins se sont livrés à des enquêtes sérieuses sur les petites épidémies locales de tuberculose, il a été démontré que le plus grand nombre des séries de phtisies dites héréditaires étaient dues purement et simplement à la contagion. Nous reviendrons un peu sur ce sujet dans un chapitre ultérieur.

Ce qu'il faut bien retenir de ce qui précède, c'est que nous devenons tuberculeux parce que nous nous trouvons, à un moment donné, enfant, adulte ou vieillard, dans un état de déchéance organique qui fait de notre économie un terrain propre à la culture du bacille qui est partout autour de nous. Et cet état de déchéance nous l'apportons en venant au monde, ou nous le devons à quelque maladie affaiblissante, ou bien à la misère physiologique.

Page 1