DU PRINCIPE DE L^UTILITÉ
sur les jugements des hommes. Si on peut parvenir à les signaler et à les exclure, le vrai principe restera seul dans sa pureté et dans sa force.
Ces trois principes sont comme trois routes qui se croisent souvent, et dont une seule mène au but. Il n'est point de voyagem- qui ne se soit souvent détourné de l'une à l'autre, et n'ait perdu dans ces écarts plus de la moitié de son temps et de ses forces. La bonne route est pourtant la plus facile ; elle a des pierres milliaires qu'on ne saurait transposer ; elle a des inscriptions inefiPaçables dans ime langue universelle, tandis que les deux fausses routes n'ont que des signaux contradictoires et des caractères énigmatiques : mais sans abuser du langage de l'allégorie, cherchons à donner des idées claires sur le vi'ai principe et sui* ses deux adversaires.
La natm-e a placé l'homme sous l'empire du plaisir et de la douleur. Xous leur devons toutes nos idées ; nous leur rapportons tous nos jugements, toutes les déterminations de notre vie. Celui qui prétend se soustraire à cet assujétissement, ne sait ce qu'il dit : il a pour unique objet de chercher le plaisir, d'éviter la douleur, dans le moment même où il se refuse aux plus grands plaisirs, et où il embrasse les plus vives douleurs. Ces sentiments étemels et irrésistibles doivent être la grande étude du moraliste et du législateur. Le principe de V utilité subordonne tout à ces deux mobiles.
Utilité est un terme abstrait. Il exprime la propriété ou la tendance d'une chose à préseiTer de quelque mal ou à procurer quelque bien. Mal, c'est peine, douleur ou cause de doxileur. Bien, c'est plaisir ou cause de plaisir. Ce qui est conforme à l'utilité ou à l'intérêt d'im individu, c'est ce qui tend à augmenter la somme totale de son bien-être. Ce qui est conforme à l'utilité ou à l'intérêt d'une communauté, c'est ce qui tend à augmenter la somme totale du bien-être des individus qm la composent.
Un principe est une idée première dont on fait le commencement ou la base de ses raisonnements. Sous une image sensible, c'est le point fixe auquel on attache le premier anneau d'une chaîne. Il faut que le principe soit évident ; il suffit de Véclaircir, de V expliquer pour le faire reconnaître. Il est comme les axiomes de mathématiques : on ne les prouve pas directement, mais on montre qu'on ne peut les rejeter sans tomber dans l'absurde.
La logique de Vutilité consiste à partir du calciil, ou de la comparaison des peines et des plaisirs dans toutes les opérations du jugement, et à n'y faire entrer aucime autre idée.
Je suis partisan du principe de l'utilité, lorsque je mesure mon approbation o\i ma désappprobation d'un acte privé ou public sur sa tendance à produire des peines et des plaisirs ; lorsque j'emploie les
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termes juste, injuste, moral, immorcd, bon, mauvais, comme des termes collectifs qui renfennent des idées de certaines peines et de certains plaisirs, sans lem- donner aucun autre sens: bien entendu que je prends ces mots, peine et plaisir, dans leur signification vulgaire, sans inventer des définitions arbitraires pour donner l'exclusion à certains plaisirs ou pour nier l'existence de certaines peines. Point de subtilité, point de métaphysique; il ne faut consulter ni Platon ni Aristote. Peine et plaisir, c'est ce que chacun sent comme tel, le paysan ainsi que le prince, l'ignorant ainsi que le philosophe.
Pour le partisan du priiicipe de Viitilitê, la vertu n'est un bien qu'à cause des plaisirs qui en dérivent : le vice n'est un mal qu'à cause des peines qui en sont la suite. Le bien moral n'est bien que par sa tendance à produire des biens physiques : le mal moral n'est mal que par sa tendance à produire des maux physiques; mais quand je dis physiques, j'entends les peines et les plaisii's de l'âme, aussi bien que les peines et les plaisii's des sens. J'ai en vue l'homme tel qu'il est dans sa constitution actuelle.
Si le partisan du principe de V utilité trouvait, dans le catalogue banal des vertus, une action dont il résultât plus de peines que de plaisirs, il ne balancerait pas à regarder cette prétendue vertu comme un vice ; il ne s'en laisserait point imposer par l'erreur générale ; il ne croirait pas légèrement qu'on soit fondé à employer de fausses vertus pour le maintien des véritables.
S'il trouvait aussi dans le catalogue banal des délits quelque action indifférente, quelque plaisii- innocent, il ne balancerait pas à transporter ce prétendu délit dans la classe des actes légitimes ; il accorderait sa pitié aux prétendus criminels, et il réservei'ait son indignation pour les prétendus vertueux qui les persécutent.