PRÉVENIR CONNAISSANCES NUISIBLES
à isoler son intérêt de celui de ses semblables. Plus il est éclairé, plus il saui-a voir l'imioii de son intérêt personnel avec l'intérêt général.
Parcourez l'histoii'e : les siècles les plus barbares vous présentent l'assemblage de tous les crimes, et môme les crimes de foui'berie autant que ceux de violence. La grossièreté donne des vices et n'en exclut aucun. A qu.elle époque se sont multipliés plus que jamais les faux titres et les fausses donations ? Lorsque le clergé seul savait Ure, lorsque, par la supériorité de ses connaissances, il regai'dait les hommes à peu près comme nous regardons les chevaux que nous ne pom-rious plus soiunettre à la biide, si Iciu-s facultés intellectuelles étaient augmentées. Pourquoi, dans le même temps, avait-on recours aux duels juridiques, aux épreuves du feu et de l'eau, à tout ce qu'on appelait jugements du Ciel? C'est que, dans cette enfance de la raison, on n'avait pas de principe poiu' discerner le vrai et le faux dans les témoignages.
Comparez les effets dans les gouvernements qui ont gêné la publication des pensées, et ceux qui leur ont laissé un libre cours. Vous avez, d'un côté, l'Espagne, le Portugal, l'Italie ; vous avez de l'autre l'Angleterre, la- Hollande, l'Amérique septentrionale. Où y a-t-il plus de mœurs et plus de bonheiu- ? où se commet-il plus de crimes ? où la société est-elle i)lus douce et plus sûre ?
On n'a que trop célébré des institutions où les chefs avaient fait un monopole de leiu'S connaissances. Tels ont été les prêtres dans l'ancienne Egypte, les brames dans l'Hondoustan, les jésuites dans le Pai'ag-uay. Sur quoi il faut faii-e deux observations; la première que, si leur conduite mérite des éloges, c'est par rapport à l'iatérêt de ceux mêmes qui ont inventé cette forme de gouvernement, non par rapport à l'intérêt de ceux qui lui ont été soumis. Je veux admettre que les peuples ont été tranquilles et dociles sous ces théocraties : ont-Us été heureux ? Je ne le croirais pas, si du moins une servitude abjecte, de vaines terreurs, des obligations inutiles, des macérations, des privations pénibles, des opinions tiistes, sont des obstacles au bonheur.
La seconde observation, c'est qu'ils ont bien moins atteint leur but en maintenant l'ignorance natiu-elle, qu'en répandant des préjugés et en propageaJit des erreui's. Les chefs eux-mêmes ont toujoiu's fini par être les victimes de cette politique étroite et pusillanime. Des peuples retenus dans une infériorité constante, par des institutions qui s'opposent à toute espèce de progrès, sont devenus la proie des peuples qui avaient acquis ime supérioiité comparative. Ces nations, \-ieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui pi'olongent leur imbécilité, pour les gouverner plus aisément, ont toujours offert une
dOi' AUTRE MOYEN INDIRECT.
conquête facile, et une fois subjuguées n'ont plus fait que changer la couleiu' de leurs chaînes.
Mais, dira-t-on, il n'est pas question parmi nous de ramener les hommes à l'ignorance : tous les gouvernements sentent la nécessité des lumières. Ce qui leur inspire des craintes, c'est la liberté de la presse. Ils ne s'opposeront jamais à la publication des livres de sciences ; mais n'ont-ils pas raison de s'opposer à ceUe des écrits immoraux ou séditieux, dont il n'est plus temps de prévenir le mal quand une fois ils ont pris leur essor ? Punii- un auteur coupable, c'est prévenir peut-être ceux qui seraient tentés de l'imiter ; mais empêcher, par l'institution de la censm-e, la publication des mauvais livres, c'est arrêter le poison dans sa source.
La liberté de la presse a ses inconvénients. jS'éanmoins le mal qui peut en résulter n'est pas comparable à celui de la censure.
Où trouverez-vous ce génie rare, cette intelligence supérieure, ce mortel accessible à toutes les vérités, et inaccessible cà toutes les passions, pour lui confier cette dictature suprême sur toutes les productions de l'esprit humain ? Pensez-vous qu'un Locke, un Leibnitz, im Newton, eussent eu la présomption de s'en charger? Et quel est ce pouvoir que vous êtes forcé de donner à des hommes médiocres? C'est un pouvoir qui, par une singillarité nécessaire, rassemble dans son exercice toutes les causes de prévarication et tous les caractères de l'iniquité. Qu'est-ce qu'im censeui- ? c'est un juge intéressé, un juge uni(]ue, im juge arbitraii'c — qui fait ime procédui'e clandestine, — condamne sans ouïr, — et décide sans appel. Le secret, le plus grand des abus, est essentiel à la chose même. Faire plaider publiquement la cause d'un livre, ce serait le publier pour savoir s'il doit l'être.
Quant au mal qui peut en résulter, il est impossible de l'évaluer, car il est impossible de dire où il s'arrête. Ce n'est rien moins que le danger d'arrêter tous les progrès de l'esprit humain dans toutes les carrières. Toute vérité intéressante et nouvelle doit avoir beaucoup d'ennemis, par cela seul qu'elle est intéressante et nouvelle. Est-il à présumer que le censeur appartienne à cette classe infiniment peu nombreuse qui s'élève au-dessus des préjugés établis? Et quand il aurait cette force d'esprit si rare, aura-t-il le courage de se compromettre poui- des découvertes dont il n'aura pas la gloire ? Il n'y a poiu' lui qu'un parti sûr : c'est do proscrire tout ce qui sort des idées commîmes, de passer sa faux brûlante sur tout ce qui s'élève. Il ne risque rien à prohiber, il risque tout à permettre. Dans le doute, ce n'est pas lui qxii soufti-ira : c'est la vérité qui sera étouffée.
8'il n'avait tenu qu'aux liommcs constitués en aiitorité d'aiTêtcr