DÉLITS
Noirs avons vu que la législation ne peut opérer qu'en influant sur le pouvoir, la connaissance et l'incUnation. Nous avons parlé des moyens indirects d'ôter le pouvoir de nuire : nous venons de montrer que la politique qui voudi'ait empêcher les hommes d'acquérir des lumières, serait plus nuisible qu'avantageuse. Tous les moyens indirects qu'on peut employer se rapportent donc à diriger les inclinations des hommes, à mettre en pratique les règles d'une logique trop peu connue jusqu'à présent, la logique de la volonté, logique qui paraît souvent en opposition avec celle de V entendement, comme l'a si bien exprimé un poëte :
video meliora proh(jque, Détériora seqtwr.
Les moyens que nous allons présenter sont de nature à faire cesser, en plusieurs cas, cette discorde intériem-e, à diminuer cette contrariété entre les motifs, qui n'existe souvent que par la maladresse du législateur, par ime opposition qu'il a créée lui-même entre la sanction natui'elle et la sanction politique, entre la sanction morale et la sanction religieuse. S'Q peut faire concom-ii* toutes ces puissances vers le même but, toutes les facultés de l'homme seront en harmonie, et la volonté de nuire n'existera pas. Dans les cas où l'on ne peut atteindi'e à ce but, il faut du moins que les forces des motifs tutélaires l'emportent sur celles des motifs séductciu's.
Je vais proposer les moyens indirects par lesquels on peut influer sur la volonté sous la forme de problèmes politiques ou moraux, et j'en montrerai la solution par divers exemples.
I^"" Problème. Détoiu-ncr le coui-s des désirs dangereux, et diriger les inclinations vers les amusements les plus conformes à l'intérêt public.
11^ Faire en sorte qu'xiii désir donné se satisfasse sans préjudice ou avec le moindre préjudice possible.
III« Éviter de fournir des encouragements aux crimes.
IY« Augmenter la responsabilité des personnes à mesure qu'elles sont plus exposées à la tentation de nuire.
V^ Diminuer la sensibUité cà l'égard de la tentation.
"VT^ Fortifier l'impression des peines sur l'imagination.
YII^ Faciliter la connaissance du corps du délit.
YIII^ Empêcher im délit en donnant à plusieurs personnes un intérêt immédiat à le prévenir.
IX« Faciliter les moyens de reconnaître et retrouver les individus.
X^ Augmenter pour les déUnquants la difficulté de l'évasion.
XP Diminuer l'incertitude des procédui'es et des peines.
XII^ Prohiber les délits accessoires pour prévenir le délit principal.
Après ces moyens, dont l'objet est spécial, nous en indiquerons d'autres plus généraux, tels que la culture de la bienveillance, la culture de l'honneiu', l'emploi du mobile de la religion, l'usage qu'on peut tirer de la puissance de l'iostiTiction et de celle de l'éducation.
CHAPITKE IV.
DÉTOTTRÎTEE LE COtTES DES DÉSIBS DANGEREUX, ET DIRIGEE LES lîTCLryA- TIONS VERS LES AMUSEMENTS PLUS CONEOEMES À l'eNTÉRÊT PUBLIC.
L'objet de la législation dii-ecte est de combattre les désirs pernicieux par des prohibitions et des peines dirigées contres les actes nuisibles auxquels ces désii's peuvent donner naissance. — L'objet de la législation indirecte est de contre-miner leui' influence, en augmentant la force des désii's moins dangereux qui peuvent entrer en rivalité avec eux.
On a deux objets à considérer. — Quels sont les désii's qu'il serait convenable d'aSaiblir ? — Par quels moyens peut-on arriver à ce but ?
Les désii's pcraicieux sont de trois classes : 1° les passions malveillantes ; 2° la passion des liqueurs enivrantes ; 3° l'oisiveté.
Les moyens de les diminuer se réduisent à trois chefs : 1° encourager les mouvements honnêtes ; 2° éviter de forcer les hommes à un état de paresse ; 3° favoriser la consommation des liqueurs non enivrantes, par préférence à celles qui ont cet eflfet.
Quelques personnes s'étonneront que le catalogue des penchants vicieux soit si borné : mais je leur ferai observer que le coeur humain n'a point de passion absolument mauvaise. Il n'en est aucime qui
n'ait besoin d'être dirigée, aucune qu'on doive détruire. Lorsque l'ange Gabriel préparait le prophète Mahomet pour sa divine mission, il lui arracha du cœiu- une tache noii-c qui contenait la semence du mal. ilalheureusement cette opération n'est pas praticable dans le cœur des hommes ordinaires. Les semences du bien et les semences du mal sont inséparablement mêlées. Les inclinations sont gouvernées par les motifs. Mais les motife sont toutes les peines et tous les plaisirs, toutes les peines à éviter, tous les plaisirs à poursuivre. Or, tous ces motifs peuvent prodxiire toutes sortes d'effets, depuis les meilleurs jiLsqu'aux plus mauvais. Ce sont des arbres qui portent des fniits excellents ou des poisons, selon l'exposition où ils se trouvent, selon la culture du jardinier, et même selon le vent qui règne et la températiu-e du joui*. La plus pure bienveillance, trop resserrée dans son objet, ou se méprenant dans ses moyens, produira des crimes. Les affections personnelles, quoiqu'elles puissent devenir occasionnellement nuisibles, sont constamment les plus nécessaires : et malgré leur difformité, les passions malveillantes sont tout au moins utiles, comme moyens de défense, comme sauve-gardes contre les invasions de l'intérêt personnel. D. ne s'agit donc de déraciner aucune des affections du cœur humain, puisqu'il n'en est aucime qui ne joue son rôle dans le système de l'utilité. Tout doit se réduire à travailler sur ces inclinations en détail, selon la direction qu'elles prennent et les effets qu'on en prévoit. On peut encore établir une balance convenable entre ces inclinations, en fortifiant celles qui sont sujettes à manquer de force, et en affaiblissant celles qui en ont trop. C'est ainsi qu'un cultivateur diiige le cours des eaux, de manière à ne point appauviir ses arrosements et à prévenir leure inondations par des digues. L'art des digues consiste à flatter le eoiu'ant qui entraînerait par sa violence tous les obstacles qu'on lui oppose de fi'ont.
La passion des liqueurs enivrantes est, à proprement parler, la seule qu'on pût extirper sans faire aucun mal; car les passions irascibles, comme je l'ai dit, sont un stimulant nécessaire dans le cas où les individus ont à se garantir des injiu'es, à repousser les attaques de leurs ennemis. L'amour du repos n'est pas nuisible en luimême ; l'indolence est surtout un mal, en ce qu'elle favorise l'ascendant des passions malfaisantes. Toutefois on peut considérer ces trois désirs comme devant être également combattus. Il n'est guère à craindi-e qu'on puisse avoir un succès trop grand contre le penchant à la paresse, ni qu'on puisse réduire les passions vindicatives au-dessous du point de leur utilité.
Le premier expédient, ai-je dit, c'est d' encouj-ager des anuisements innocents. C'est une branche de cette science très-compliquée et
assez peu définie, qui consiste à avancer la civilisation. L'état de barbarie diffère de la civilisation par deux traits caractéristiques : 1° par la force des apjjétits irascibles ; 2° par le petit nombre des objets de jouissance qui s'offrent d'eux-mêmes aux appétits coneitpiscibles*.
Les occupations d'un sauvage, quand il s'est procm-é le nécessaire physique, le seul qu'il connaisse, sont bientôt décrites. La poursuite de quelque vengeance, — le plaisir de s'enivrer, s'il en a les moyens, — le sommeil ou l'indolence la plus complète, — voilà toutes ses ressources. Chacun de ces penchants est favorable au développement et à l'action de chaque autre. Le ressentiment trouve aisément accès dans un esprit vide : l'oisiveté le porte à s'enivrer ; et l'ivresse produit des querelles qui nourrissent et multiplient les ressentiments. — Les plaisirs de l'amoui-, n'étant poiat compliqués par les raffinements sentimentaux qui les embellissent et les fortifient, ne paraissent pas jouer un gi'and rôle dans la vie du sauvage, et ne vont pas loin pour remplir les intervalles de ses travaux.
Sous un gouvernement régulier, la nécessité de la vengeance est supprimée par la protection légale, et le plaisir de s'y li\Ter est réprimé par la crainte de la peine. Le pouvoir de l'indolence est affaibli, mais l'amour des liqueurs fortes n'est point diminué. Une nation de sauvages et une nation de chasseiu-s sont des expressions convertibles, La vie du chasseur donne de longs intei'valles de loisir, ainsi que celle du pêcheui", pourvu que l'on connaisse les moyens de conserver les espèces de noui-ritm-e qui en résultent. Mais dans un état civilisé, la masse de la commimauté est composée de laboiu'eui's et d'artisans qui n'ont guère de loisir que ce qu'il en faudrait poui* le sommeil et le délassement. Le malheur est que la passion des Htiueui-s fortes peut se satisfaii'e dans une vie très-laborieuse, et qu'elle prend sur les heures attribuées au repos. La pauvi'eté la restreint dans les conditions inférieui-es, mais les artisans, dont le travail est mieux payé, peuvent faire de grands sacrifices à ce goût funeste, et les classes opulentes peuvent y dévouer tout leui* temps. Aussi voyons-nous, dans les siècles de grossièreté, que les classes supériem-es ont partagé toute leiu' A-ie entre la guerre, la chasse, qui est une image de la guerre, les fonctions imimales, et les longs repas dont l'ivresse est le plus grand attrait. Telle est toute l'histoire d'un grand propriétaire, d'un grand soignciu- féodal dans les âges gothiques. Le pri%*ilége de ce noble guerrier ou de ce noble chas-
* Cette distinction des anciens scolastiques est assez complète: àl a première classe appartiennent les plaisirs de la malveillance ; à la seconde, tous les autres plaisirs.
seur semble être d'avoir prolongé, dans une société pliis civilisée, les occupations et le caractère d'un sauvage.
Cela étant ainsi, tout amusement innocent que l'art humain peut inventer est utile sous im double point de vue : 1" pour le plaisir même qui en résulte ; 2° par sa tendance à affaiblir ces penchants dangereux que l'homme tient de sa nature. Et quand je parle d'amusements innocents, j'entends tous ceux dont on ne peut pas prouver qu'ils soient nuisibles. Leur introduction étant favorable au bonheur de la société, il est du devoir" du législateiu' de les encourager, ou au moins, de n'y point mettre d'obstacle. Je vais en faire mention, en commençant par ceux qu'on regarde comme les plus grossiers, et allant de suite à ceux qui supposent pliLs de raffinement.
1. L'introduction d'une variété d'aliments et les progrès de l'art des jardins, appKqué à la production des végétaux nourriciers.
2. L'introduction des liqueru-s non enivrantes, dont le café et le thé sont les principales. Ces deux articles, que des esprits superficiels seront étonnés de voir figurer dans un catalogue d'objets moraux, sont d'autant plus utiles, qu'ils viennent directement en concurrence avec les liqueui-s enivrantes*.
3. Les progrès dans tout ce qui constitue l'élégance, soit des habillements, soit des ameublements, les embellissements des jardins, etc.
4. L'invention de jeux et de passe-temps, soit athlétiques, soit sédentaires, parmi lesquels les jeux de cartes tiennent im rang distingué. J'exclus seulement les jeux de hasard. Ces jeux tranquilles ont rapproché les sexes et ont diminué l'ennui, cette maladie particulière de l'espèce humaine, surtout de la classe opulente et de la vieillesse.