‹ Traités de législation civile et pénale;Chapitre 257 sur 299 · DIMINUER LA SENSIBILITE, ETC · texte numérisé non relu

DIMINUER LA SENSIBILITE, ETC

qui liii est confiée. Cet excédant de salaii'e est comme une prime que vous payez pour le faire assurer contre sa propre improbité. Il a plus à perdi'e à devenii- ûipon qu'à rester honnête homme.

La naissance, les honneurs, les liaisons de famille, la religion, peuvent devenir autant de moyens de responsabilité, autant de gages de la bonne conduite dos individiLS. Il est des cas où des législateurs n'ont pas voulu se fier à des célibataires ; ils regardaient ime femme et des enfanta comme des otages que le citoyen avait donnés à la patrie.

CHAPITKE YIII.

DrararER la seîjsibilité à l'égard de la tentation.

Dans l'article précédent, il s'agissait de se précautionner contre l'improbité d'un individu. Dans celui-ci, il s'agit des moyens de ne pas altérer la probité de l'honnête homme en l'exposant à une trop forte influence des motifs séducteurs.

Parlons d'abord des salaires. L'argent, selon la manière dont il est appliqué, peut servir de poison ou d'antidote.

Abstraction faite du bonheur des individus, l'intérêt du service exige que les employés publics soient à l'abri du besoin dans tous les emplois qui leiu' donnent les moyens d'acquérir par des voies préjudiciables. On a vu naître en Eussie les plus grands abus dans toutes les administrations par l'insuffisance des salaires. Quand des hommes pressés pai- le besoin abusent de leur pouvoir-, de^dennent cupides, concussionnaires et voleurs, le blâme doit se partager entre eux et le gouvernement qui a tendu ce piège à leixr probité. Placés entre la nécessité de vivre et l'impossibilité de subsister honnêtement. Us doivent regarder l'extorsion comme un supplément légitime, tacitement autorisé par ceux qui les emploient.

Suffira-t-il, pour les mettre à couvert du besoin, de leui' fom-nir le nécessaire physique ? îs^on. S'il n'y a pas ime certaine proportion entre la dignité dont un homme est revêtu et les moyens de la soutenir, il est dans un état de soufii-ance et de privation, parce qu'il ne peut pas répondre à ce qu'on attend de lui, et rester au niveau de la classe qu'il est appelé à fréquenter. En un mot, les besoins croissent avec les honneiu's, et le nécessaire relatif varie avec les conditions. Placez un homme dans un rang élevé sans lui donner de quoi s'y maintenir, quel en sera le résultat ? Sa (hgnité lui foiu'nit im motif pour mal faire, et sa puissance lui en donne les moyens.

Charles II, trop gêné par l'économie du parlement, se vendit à

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Louis XIV, qui oftnt de fournil- à ses profusions. L'espoir de sortir des embarras où il s'était plongé le jeta comme im paiticiilier perdu de dettes dans des ressources criminelles. Cette misérable parcimonie valut aux i\jiglais deux guerres et une paix plus funeste. Il est vrai qu'on ne peut pa.s troj) savoir quelle somme il aurait fallu pour sei-vir d'antiseptique à im piince aussi corrompu: mais cet exemple suffit pour montrer que cette liste civile des rois d'Angleterre, qui paraît exorbitante à des calculateurs vulgaires, est aux yeux d'un politique une mesure de sûreté générale. D'ailleurs, par cette alliance intime qui existe entre la richesse et le pouvoir, tout ce qui augmente l'éclat de la dignité en accroît la force : et la pompe royale, sous ce rapport, peut être comparée à ces ornements d'architectui'e qui servent eu même temps d'appui et de Hen à l'édifice.

Cftte grande règle, de diminuer autant que possible la sensibilité par rapport à la tentation, a été singulièrement violée dans l'Église catholique. Imposer le célibat aux prêtres, en leur confiant les fonctions les plus délicates dans l'examen des conseienees et la -direction des familles, c'était les placer dans ime situation violente, entre le malheur d'observer xme loi inutile ou l'opprobre de la violer.

Quand Grégoire VII établit dans un concile de Rome que les clercs mariés ou concubinaires ne pourraient plus dire la messe, ils jetèrent des cris d'indignation, l'accusant d'hérésie, et disant, selon les historiens du temps : " 8'il persiste, nous aimons mieux renoncer à la prêtrise qu'à nos femmes ; il j^ourra chercher des anges pour gouverner les ÉgKses" (Hist. de France, jpar l'abbé MUlot, tome i, règne de Henri I^"^). De nos jours, on a voulu en France rendi-e le mariage aux prêtres ; mais il ne s'est plus trouvé d'hommes parmi eux, il n'y avait que des anges.

CHAPITEE IX.

FORTIFIER l'impression DES PEINES SUR L'IMAGINATION.

C'est la peine réeUe qui fait tout le mal ; c'est la peine apparente qui produit tout le bien. Il faut donc tii-cr de la première tout le paiti possible pour augmenter la seconde. L'humanité consiste dans le semblant de la cruauté.

Parlez aux yeux si vous voulez émouvoir le cœur. Le précepte est aussi ancien qu'Horace, et l'expérience qui l'a dicté est aussi ancienne que le premier homme. Chacun en sent la foioe et chercha

SUR l'imagination. 329

à la toiu'uer à son profit : le comédien, le charlatan, l'orateur, le prêtre, tous savent se prévaloir de cette puissance. Rendez vos peines exemplaires: donnez aux cérémonies qui les accompagnent ime sorte de pompe lugubre. Appelez à votre secours tous les arts imitatifs, et que les représentations de ces importantes opérations soient parmi les premiers objets qui frappent les yeux de l'enfance.

Un échafaud tendu de noir, cette livrée de la douleur, — les officiers de la justice en habit de deuil, — l'exécuteur revêtu d'un masque qui serve à la fois à augmenter la terreur et à dérober celui qui le porte à une indignation mal fondée, — des emblèmes du crime placés sur la tête du criminel, afin que les témoins de ses souffrances soient instruits du délit qui les lui attire. — Yoilà une partie des décorations principales de ces tragédies de la loi. Que tous les personnages de ce di'ame terrible se meuvent dans une procession solennelle, — qu'ime musique grave et religieuse prépare les cœurs des auditeurs pour l'importante leçon qu'ils vont recevoir. Que le juge ne croie pas qu'il est au-dessous de lui de présider à cette scène publique, et que sa sombre dig-nité soit comme consacrée par le ministère de la religion.

Je ne rejetterais pas l'instmction quand elle me serait ofîerte par mes plus cruels ennemis. Conseil wehmique, inquisition, chambre étoilée, je consulterais tout, j'examinerais tous les moyens, je comparerais tout ce qu'on a fait, je prendrais un diamant, fût-U couvert de boue. Si les assassins se servent d'un pistolet pour commettre un meurtre, est-ce une raison de ne pas m'en servii- pour ma défense ?

Les robes emblématiques de l'inquisition poiuTaient s'appHquer utilement dans la justice criminelle. Un incendiaire, sous un manteau où l'on représente des flammes, offiii-ait à tous les yeux l'image de son crime, et l'indignation du spcctateiu- serait fixée sur l'idée du délit.

Un système de peines accompagnées d'emblèmes appropriés autant que possible à chaque crime aurait un avantage additionnel. Il fom-nirait des allusions à la poésie*, à l'éloquence, aux auteui-s dramatiques, aux conversations ordinaires. Les idées qui en dérivent seraient, pour ainsi dire, réverbérées par mille et mille objets, et se dissémineraient de toutes parts.

Les prêtres catholiques ont su tirer de ce fonds les plus grands secours pour augmenter l'efficace de leurs opinions reKgieuses. Je me souviens d'avoir vu, à Gravelines, une exposition frappante :

* Voyez Ji'.vénal, son allusion à la peine des parricides. Ci'jus siqyplicio non âchidt una parari Simia, non serpens unus, etc.

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un prêtre montrait au peuple un tableau où l'on voyait une multitude de malheureux au milieu des flammes, et l'un d'eux faisait un signe pour demander une goutte d'eau, en montrant sa langue brûlée. C'était un jour de prières publiques pour tirer les âmes du purgatoire.— Il est évident qu'une pareille exposition devait inspirer moins l'horreur du crime, que l'horreur de la pamTcté, qui ne permet pas de le racheter. La conséquence est qu'il fallait avoir à tout prix de quoi payer une messe ; car où tout s'expie pour de l'argent la misère seule est le jjIus grand de tous les crimes, le seul qui n'ait point de ressource*.

Les anciens n'ont pas été plus heureux que les modernes dans le choix des peines. On n'aperçoit aucun dessein, aucune intention, aucune liaison naturelle entre la peine et le délit: le caprice a tout fait.

Je ne veux pas insister sm' un point qui a depuis longtemps frappé tous ceux qui sont capables de réflexion : nos modes de punir, en Angleterre, forment un contraste parfait avec tout ce qui peut inspirer du respect ; — une exécution capitale n'a point de solennité ; — le pilori est, tantôt une scène de bouifonnerie, tantôt ime scène de cruauté j^opulaire, un jeu de hasard, où le patient est exposé aux caprices de la multitude et aux accidents du jour ; — la rigueur du fouet dépend de l'argent donné à l'exécuteur ; — la brûliu'e dans la main, selon que le bourreau et le criminel ont pu s'accorder, se fait, soit avec un fer froid, soit avec im fer rouge ; et si c'est avec le fer rouge, il n'y a de brûlé qu'une tranche de jambon. Pom* jouer la farce, le criminel pousse les hauts cris pendant que la graisse brûle

* Dans le commencement des rois de Pologne, il existait un usage trèssingiUier.

" Un évêque de Cracovie, assassiné par son roi dans le onzième siècle, cite à son tribunal, c'est-à-dire à la cbaj^elle où son sang fut versé, cite le nouveau roi comme s'il était coupable de ce forfait. Jean s'y rendit à pied, et répondit comme ses prédécesseurs que ce crime était atroce, qu'il en était innocent, qu'il le détestait et en demandait pardon en implorant la protection du saint martyr sur lui et siu* le royamne. Il serait à souhaiter que dans tous les États on conservât ainsi les monmnents des crimes des rois. La flatterie ne leur trouve que des vertus." {Histoire de Jean Sobieski/, par rahbé Coi/cr. tome ii. p. lui.)

Voilà un fait singidier et qui fait preuve de la gi-ande habileté du clergé à saisii* l'imagination et à faire impression siu' l'esprit des hommes. Combien tout était calcidé avec art dans cette cérémonie pour rendre la personne d'un évèque sainte et sacrée aux yeux d'un roi et d'une nation ! Ce crime que le temps n'efface point, ce sang qid crie toujours, ce nouveau roi qui semble hériter la malédiction du forfait jusqu'à ce qu'il l'ait désavoué; ce premier acte d'un règne, espèce d'amende honorable d'imc violence commise quelques siècles auparavant, voilà ime solennité bien entendue pom* son but. Quant au vœu qu'exprime l'abbé Coyer, il est très-bon sans doute, mais il aiu'ait dû nous enseigner les moyens de l'accomplir.

et fume. Les spectateurs, qui eu sont instruits, ne font que rire de cette parodie judiciaire.

On dii'a peut-être, car tous les objets ont deux faces, que ces représentations réelles, ces scènes terribles de la ju.stice pénale répandraient l'ef&'oi parmi le peuple, et feraient des impressions dangereuses.— Je ne le crois pas. Si elles présentaient aux malhoixnêtes gens l'idée du danger, eUes n'offriraient qu'une idée de sécmité à ceux qui sont honnêtes. — Quand on menace de peines éternelles, quand on décrit d'une manière effrayante les flammes de l'enfer, poui* des espèces de délits indéfinis et indéfinissables, on peut allumer l'imagination et produire la folie. Ici au contraii-e nous supposons un déHt manifeste, im délit prouvé, un délit que chacun est le maître de ne pas commettre, et jiar conséquent la terreur de la peine ne saïu'ait s'élever à im degré dangereux. Toutefois il faut prcndi'e garde à ne pas produire des associations d'idées fausses et odieuses.

Dans la première édition du code Thérèse, le portrait de l'impératrice était entouré de médaillons, représentant des gibets, des roues, des chevalets de fer, d'autres instruments de supplice. Quel contre-sens que d'offrir l'image du souverain avec ces emblèmes hideux, comme une tête de Méduse agitant ses serpents ! Ce frontispice scandaleux fut supprimé ; mais on laissa subsister ime estampe qui représentait toits les instniments de la torture. Tableau sinistre qu'on ne pouvait considérer sans se dire à soi-même : voilà les maux auxquels je puis être exposé, quoique innocent. Mais si un tableau abrégé du code pénal était accompagné d'estampes rejirésentant les peines caractéristiques affectées à chaque crime, ce serait un commentaire imposant, une image sensible et parlante de la loi. Chacun peut se dire : voilà ce que je dois souffrir si je deviens coupable. C'est ainsi (ju'en matière de législation ime seule nuance sépare quelquefois le bien d'avec le mal.

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