G CULTURE DE LA BIENVEILLANCE
Les écrivains satiriques affaiblissent ce sentiment. Quand a ou lu Voltaire, se sent-on disposé en faveiir des Juifs ? S'il avait eu plus de bienveillance à lem- égard, en exposant ra%ilissement où on les tient, il aurait expliqué les traits les moins favorables de leur caractère, et montré le remède à côté du mal.
La phis grande atteinte à la bienveillance a été portée par les religions exclusives, par celles qui ont des rites incommunicables, par celles qui inspirent l'intolérance et re^îrésentent les non-croyants comme des infidèles, comme des ennemis de Dieu.
En Angleterre on connaît mieux qu'ailleurs l'art d'exciter la bienfaisance par la publicité qu'on lui donne. Yeut-on entreprendi-e une fondation, une charité qui demande lui grand concours, un comité se forme des bienfaiteurs les plus actifs, les plus distingués : la valeur des contributions est annoncée dans les papiers publies : les noms des souscripteurs y sont impiimés joui' à jonr. Cette publicité répond à plusieurs fins. Son objet immédiat est de garantir la recette et l'emploi des fonds, mais c'est un appât pour la vanité, dont la bienveillance profite.
Dans les étabKssements de charité, tous les souscripteui's annuels sont nommés gouverneiu-s : la manutention qu'ils exercent, le petit État qu'ils forment, les intéressent à leiu' gestion : on aime à suivre le bien qu'on fait, à jouir du pouvoir qu'il confère ; et en rapprochant les bienfaiteurs de la classe des malheiu-eux, en les mettant sous leiu's yeux, on fortifie la bienveillance, qui se refi-oidit par l'éloignement de l'objet, et s'échauffe par sa présence.
Il y a plus de ces associations de bienfoisance à Londres qu'il n'y avait de couvents à Paiis.
Plusieurs de ces charités ont des objets particuliers, les aveugles, les oi-phelins, les estropiés, les veuves, les matelots, les enfants des ecclésiastiques, etc. Chaque individu est plus touché d'une espèce de misère que d'une autre, et sa sympathie tient toujours à quelque circonstance personnelle : il y a donc bien de l'art à diversifier les charités, à les séparer en plusieui's branches, afin de leur appliquer toutes les espèces de sensibilité et de n'en perdre aucune.
D est étonnant qu'on n'ait pas tii'é plus de pai-ti de la disposition des femmes, chez qui le sentiment de la pitié est plus fort que chez les hommes. Il y avait deux institutions en Prance bien adaptées à ce but : les filles de la charité qui se dévouaient au service des hôpitaux, et la société de la charité maternelle à Paris, formée ])ar des dames qui A^isitaicnt les femmes pauvres dans leur grossesse, et prenaient soin du premier âge de l'enfance*.
'J. Les sentiments de bienveillance sont sujets à s'écarter du * Cette dernière association rient d'être rétablie.
EMPLOI DU MOBILE DE l'hONNEUR, ETC. 357
principe de l'utilité générale : on ne peut parvenir- à les régler que par l'instmetion : on ne commande pas, on ne force pas, mais on persuade, on éclaii'e, on apprend peu à peu aux hommes à distinguer les différents degrés d'utiHté, à proportionner leur bienveillance à l'étendue de son objet. Le plus beau modèle est tracé par Fénelon, dans ce mot qui peint son cœui" : "Je préfère ma famille à moi, ma patrie à ma famille, et le genre humain à ma patrie."
On s'attachera donc, dans les enseignements publics, à diriger vers ce but les affections des citoyens, à réprimer les écarts de la bienveillance, à leur faire sentir" leiu' propre intérêt dans l'intérêt général. On les fera rougir de cet esprit de famille, de cet esprit de corps qui milite contre l'amour de la patrie, de cet amour injuste de la patrie qui se change en haine contre les autres nations. On les détournera de se jeter, par une pitié mal entendue, dans le parti des déserteiu-s, des contrebandiers et autres délinquants qui pèchent contre l'État. On les désabusera de cette fausse notion qu'il y a de l'humanité à favoriser l'évasion d'un coupable, à procurer rimpunité au crime, à encourager la mendicité au préjudice de l'industrie. On s'attachera enfin à donner à tous leurs sentiments la proportion la plus avantageuse au tout, en leur montrant la petitesse et le danger des caprices, des antipathies, des attachements momentanés qui emportent la balance contre l'utilité générale et les intérêts permanents.
Plus on s'éclaii'e, plus on contracte un esprit de bienveillance générale, parce qu'on voit que les intérêts des hommes se rapprochent par plus de points qu'ils ne se repoussent. Dans le commerce, les peuples ignorants se sont traités comme des rivaux qui ne pouvaient s'élever que siu' les mines les uns des autres. L'ouvrage d'Adam Smith est un traité de bienveillance universelle, parce qu'il fait voir que le commerce est également avantageux pour les différentes nations ; que chacune en profite à sa manière, à proportion de ses moyens naturels ; que les penj^les sont associés et non pas rivaux dans la grande entreprise sociale.