‹ Traités de législation civile et pénale;Chapitre 285 sur 299 · EMPLOI DU MOBILE DE L^HOXXEUK, ETC · texte numérisé non relu

EMPLOI DU MOBILE DE L^HOXXEUK, ETC

Pour augmenter la puissance do l'opinion en étendue, il y a plusieurs moyens: les principaux sont la liberté de la presse et la publicité de tous les actes qui intéressent la nation : — publicité des tribunaux, — publicité des comptes, — publicité des consultations d'État qui n'exigent pas le secret par- quelque raison particulière. Le public éclairé, déiwsitairc des loLs et des arcliives de rhonneur, administrateur de la sanction morale, fonne un tribunal suprême qui décide sui- toutes les causes et sur toutes les personnes. Par la publicité des aflaii-es, ce tribimal est en état de recueillir les preuves et de juger : par la Liberté de la presse, il prononce et fait exécuter son jugement.

Poui" augmenter la puissance de l'opinion en intensité, il y a de même uue diversité de moyens, soit des peines qui porteront quelque caractère d'ignominie, soit des récompenses qui aiu'ont pom* objet principal de faire paraître avec plus d'iionneiu' ceux qui en seront revêtus.

Il y a un art secret de gouverner ropinion sans qu'elle se doute, pour ainsi dire, de la manière dont on la mène. Yoici comment. Disposez les choses de façon que, pour parvenii- à l'acte que vous voulez empêcher, il fallût absolument passer par un autre que les notions populaires condamnent déjà.

S'agit-il de faii-e payer lui impôt, on peut, selon les cas, exiger du contribuable un serment ou im certificat de l'avoii- payé.

Prêter un faux serment, fabriquer un faux certificat, ce sont des délits que le public est préparé d'avance à marquer du sceau de l'opprobre, quelle qu'en puisse être l'occasion. Yoilà un moyen sûr de rendre infamant un délit qui, sans cet acccssoii-e, ne le serait pas*.

Quelquefois un simple changemeiit dans le non des objets suffira pour changer les sentiments des liommes. Les Romains abhorraient le nom de roi, mais ils souffraient ceux de cUctahio- et d'cmj3ireu):

* Je ne sais si l'anccclole suivante a jamais été imprimée ; je la tiens d'une bonne autorité.

Il y eut une émeute à ^ladrid. sous Charles III, occasionnée par la défense de porter des chapeaux ronds. Cette défense n'était pas une afl'aire de caprice. Ces chapeaux à bords larges et rabattus servaient avec le manteau jeté sur les épaides à roder complètement un honnne. Sous cet abri, lui voleiu-, un assassin faisaient leur coup, et ne pouvaient pas être reconnus. La défense était donc convenable, mais elle n'était pas préparée, elle heurtait im usage général, elle parut un attentat à la liberté. Le peuple s'assembla autour du palais, les gardes voulurent le repousser, le tumidte devint violent, d y eut du sang versé : la cour intimidée sortit de Madrid et le ministre fut obligé de céder. — Peu de temps après ce triomphe des chapeaux ronds, le comte d'Aranda, apjielé au ministère, enjoignit aux bom-rcaux dans toutes les villes d'Espagne de les porter. —En quinze jom-s on n'en vit jdus. Voilà un exemple de législation indirecte qui se rapporte à ce chef.

Cromwell n'aurait pas réussi à se placer sur le trône d'Angleterre ; mais il eut, sous le titre àç protecteur, une autorité plus illimitée que celle des rois. Pierre I^"' abdiqua le titre de desjîote pour lui-même, et il ordonna que les esclaves des seigneurs ne fussent plus appelés que sujets.

Si le peuple était pliilosoplie, cet expédient ne vaudi-ait rien ; mais sur ce point, les philosophes mêmes sont peuple. Quelle déception dans les mots de liberté et à! égalité 1 — Quelles contradictions dans ce luxe que tout le monde condamne, et dans cette prospérité des États que tout le monde admire !

Le législateur doit prendi'e garde à ne pas foumii- des armes à l'opinion publique dans les cas où elle se trouve contraii'e au principe de l'utilité. C'est poiu' cela qu'il doit effacer des lois tous ces vestiges de prétendus crimes d'hérésie et de sortilège, pour ne pas donner un fondement légal à des idées superstitieuses. S'il n'ose pas heurter une erreur trop répandue, il ne doit pas au moins lui prêter une nouvelle sanction.

Il est bien difficile d'employer le mobile de rhonneiu* pour engager les citoyens au serWce des lois contre les délinquants. Les récompenses pécuniaii'es accordées à la délation ont manqué leur but. Le motif de gain a été combattu par celui de la honte : la loi, plutôt que de gagner en force, en offrant un appât réprouvé par l'opinion, s'est affaiblie. On a peur d'être soupçonné d'agh' par un motif avilissant, La récompense mal choisie repousse au lieu d'attii'cr, et ôte à la loi plus de protectem's gratuits qu'elle ne lui prociu'e de serviteurs mcrcenaii'es.

Le moyen le plus puissant pour opérer ime rév'olution importante dans l'opinion publique c'est de frapper l'esprit du peuple par quelque gi-and exemple. Ainsi Pierre le Grand, en passant lui-même lentement par tous les grades, apprit à sa noblesse à porter le joug de la subordination militaire. Ainsi Catherine II surmonta le préjugé populaii'e contre l'inoculation, non pas en l'essayant sur des criminels, comme avait fait la reine Anne, mais en s'y soumettant ellemême.

Page 1