Définition arbitraire n'est pas raison
Rien n'est plus commun parmi les jmisconsiiltes et les écrivains politiques, que de fonder des raisonnements et même de construire de longs ouvrages sur des définitions purement arbitraires. Tout l'artifice consiste à prendi'c un mot dans un sens particulier, éloigné de son usage vulgaire, à employer ce mot comme on ne l'a jamais employé, et à dérouter les lecteurs par ime apparence de profondeur et de mystère.
* Voyez le Traité des Sophismcs politiques que j'ai publié d'après les manuscrite de M. Bentham (à la suite de la Tactique des assonNées législatives. 1816, 'i vol. in-8).
Montesquieu lui-même est tombé dans ce vice de raisonnement, dès le début de son ouvrage. Voulant définir la loi, il procède de métaphore en métaphore : il rapproche les objets les plus disparates, la Di^sinité, le monde matéiiel, les intelligences supérieures, les bêtes et les hommes. On apprend enfin, que les lois sont des rapports, et des rapports éteriuls. Ainsi la définition est plus obscure que la chose à définir. Le mot hi, dans le sens propre, fait naître une idée passablement claire dans tous les esprits : le mot rapport n'en fait naître aucune. Le mot loi, dans le sens figuré, ne produit que des équivoques, et Montesquieu, qui devait dissiper ces ténèbres, les redouble.
Le caractère d\me fausse défijiition, c'est de ne pouvoir pas être employée d'ime manière fixe. Uu peu plus loin (ch. iii.) l'auteur définit la loi autrement : La loi en gé)iéral, dit-il, est la raison humaine, en tant qiCeJle gouverne tous les peuples de la terre. Les termes sont plus ' familiers, mais il n'en résulte pas ime idée plus claire. S'ensuit-il que tant de lois contradictoii'cs ou féroces ou absurdes, dans un état perpétuel de changement, soient toujours la raison humaine ? Ll me semble que la raison, loin d'être la loi, est souvent en opposition avec elle.
Ce premier chapitre de Montesquieu a produit bien du galimatias. On s'est creusé l'esprit poiu' chercher des mystères métaphysiques où il n'y en a point. Beccaria lui-même s'est laissé entraîner par cette notion obscure des rapports. Literroger im homme pour savoii' s'il est innocent ou coupable, c'est le forcer, dit -il, de s'accuser lui-même. Ce procédé le choque, et pourquoi ? parce que, selon lui, c'est confondre tous les rapports*. Que veut dire cela ? — Jouir, souffrir, faire jouir, faire souiïiir, voilà des expressions dont je connais le sens ; mais suivre des rapports et confondre des rapports, c'est ce que je n'entends point du tout. Ces tenues abstraits n'excitent en moi aucune idée, ne réveillent aucim sentiment. Je suis d'une indifférence absolue sur les rapports; — le?, plaisirs et le?, peines, voilà ce qui m'intéresse.
Eousseau n'a pas été content de cette définition de Montesquieu : il a donné la sienne, qu'il annonce comme ime grande découverte : La loi, dit-U, est V expression de lu volonté générale. Il n'y a donc point de loi partout où le peuple en corps n'a pas parlé : il n'y a de loi que dans xine démocratie absolue : U a suppiimé par ce décret suprême toutes les lois existantes. H a frappé de nullité toutes celles qui se feront dans la suite chez tous les peuples du monde, excepté peut-être dans la république de Saint-Marin.