Fiction n^est pas raison
J'entends par fiction un fait notoirement faux, sui' lequel on raisonne comme s'il était vrai.
Le célèbre Cocceiji, rédactem* du Code Frédéric, foiu-nit un exemple de cette manière de raisonner au sujet des testaments. Après bien des ambages sui* le droit naturel, il approuve que le législateur laisse aux individus le pouvoii* de tester. Pourquoi? — C^est que Vhéritier et le défunt ne sont qu'une même et seule personne, et par conséquent l'héintier doit continuer à jouir du droit de propriété du défunt. ( Cod. Fréd., part, ii, 1. 110, p. 156.) Il est vrai qu'il présente aillem-s quelques arguments qui tiennent un peu au principe de l'utilité, mais c'est dans la préface, lorsqu'il ne faisait que préluder. La raison sérieuse, la raison judiciaire, c'est l'identité du vivant avec le mort.
Les jimstes anglais, pour justifier en certains cas la confiscation des biens, se sont sei'vis d'un raisonnement assez semblable à celui : du chancelier du grand Frédéric. Ils ont imaginé ime corruption du '• sang qui arrête le coiu's de la succession légale : un homme a été puni de mort pour crime de haute trahison ; le fils innocent n'est pas seulement privé des biens du père, mais il ne peut pas même hériter de son grand-père, parce que le canal par lequel les biens devaient passer a été souillé. Cette fiction d'un péché originel politique sert de base à tout ce point de droit. Mais pourquoi s'arrêter là ? S'il y a corruption de sang, poui-quoi ne détruit-on pas les vils rejetons d'une tige criminelle ?
Dans le septième chapitre du premier livre, Blackstone, en parlant de l'autorité royale, s'est livi-é à toute la puérilité des fictions. Le roi a ses attributs, il est présent partout, il est tout parfait, il est immortel.
Ces pai-adoxes ridicules, finits de la servilité, bien loin de donner des idées plus justes sur les prérogatives de la royauté, ne sei-vent qu'à éblouir, à égarer, à donner à la réalité même un air de fable et de prodige. Ce ne sont pas de simples traits d'esprit. Il en fait la base de plusieiu's raisonnements. Il s'en sert pour expliquer des prérogatives royales qui poxirraient être justifiées par de très-bonnes raisons, sans s'apercevoir qu'on nuit à la meilleure cause lorsqu'on cherche à l'étayer par des arguments futiles. — Les juges, dit-il encore, sont des miroirs dans lesquels rimac/e du roi est réfléchie. Quelle puérilité ! N'est-ce pas exposer au ridicule les objets mêmes sur lesquels on se propose de jeter le plus d'éclat ?
Mais il est des fictions plus hardies et i^lus importantes qui ont joué un grand rôle dans la politique, et qui ont produit des ouvrages célèbres: ce sont les contrais.
Le Léviathan de Hobbes, aujourd'hui peu connu, et détesté par
préjugé, comme le code du despotisme, fait porter toute la société politique sur un contrat prétendu entre le peuple et le souverain. Le peuple, par ce contrat, a renoncé à sa liberté naturelle, qui ne produisait que du mal, et a déposé toute sa puissance dans les mains du prince. Toutes les volontés contraires sont venues se réunir dans la sienne, ou plutôt s'y anéantii*. Ce qu'il veut est censé la volonté de tous ses sujets. Quand Da^•id fit péiir Urie, il agit en cela par le consentement d'Urie. Urie avait consenti à tout ce que David pouvait ordonner de lui. Le prince, dans ce système, peut pécher contre Dieu, mais U ne peut pas pécher contre les hommes, parce que tout ce qu'il fait procède du consentement général. On ne peut pas avoir la pensée de lui résister, parce qu'il implique contradiction de se résister à soi-même.
Locke, dont le nom est aussi cher aux partisans de la liberté que celui de Hobbes leur est odieux, a posé de même la base du gouvernement sur un contrat. Il aifirme qu'il existe im conîi-at entre le prince et le peuple ; que le prince prend l'engagement de gouverner selon les lois pour le bonheur général, et que le peuple, de son côté, prend l'engagement d'obéir tant que le prince demeure, fidèle aiix conditions en vertu desquelles il a reçu la couronne.
Eousseau a rejeté avec indignation l'idée de ce contrat bilatéral entre le prince et le peuple. !Mais il a imaginé im Contrat social, par lequel tous s'engagent envers tous, et qui est la seule base légitime des gouvernements, La société n'existe que par cette convention libre des associés.
Ce qu'il y a de commim dans ces trois systèmes si directement opposés, c'est de commencer toute la théorie politique par une fiction ; car ces trois contrats sont également fictifs. Ils n'existent que dans l'imagination de leui's auteurs. Non-seulement on n'en trouve aucune trace dans l'histoire, mais elle foujTiit partout les preuves du contraire.
Celui de Hobbes est im mensonge manifeste. Le despotisme a été partout le résultat de la violence et des fausses idées religieuses. S'il existe un peuple qui ait remis, par un acte public, l'autorité suprême à son chef, il n'est pas vrai que ce peuple ait exprimé qu'il se soumettait à toutes les volontés cruelles ou bizarres du souverain. L'acte singulier du peuple danois, en 1660, renferme des clauses essentielles qm limitent la puissance suprême.
Le Contrat social de Rousseau n'a pas été jugé si sévèrement, parce que les hommes ne sont pas difficiles sur la logique d'un système qui établit tout ce qu'ils aiment le mieux, la liberté et l'égalité. Mais où s'est formée c^tte convention imiverselle ? quelles en sont les clauses ? dans quelle langue est-elle rédigée ? pourquoi a-t-eUe
été toujours ignorée ? Est-ce en sortant des forêts, en renonçant à la vie sauvage qu'ils ont eu ces grandes idées de morale et de politique, sur lesquelles on fait porter cette convention piimitive ?
Le Contrat de Locke est plus spécieux, parce qu'en effet il y a des monarchies dans lesquelles le souverain prend quelques engagements à son avènement au trône, et reçoit des conditions de la part de la nation qu'il va gouverner.
Cependant ce contrat est encore une fiction. L'essence d'un contrat est dans le consentement libre des parties intéressées. Il suppose que tous les objets de l'engagement sont spécifiques et connus. Or, si le prince est libre, à son avènement, d'accepter ou de refuser, le peuple l'est-il également? quelques acclamations vagues sont-eUes un acte de consentement individuel et universel ? Ce contrat peut-il lier cette multitude d'individus qui n'en ont jamais entendu parler, qui n'ont pas été appelés à le sanctionner, et qui n'auraient pas pu refuser leur consentement sans exposer leur fortime et leur vie ? — D'ailleurs, dans la plupart des monarchies, ce contrat prétendu n'a pas même cette faible apparence de réalité. On n'aperçoit pas l'ombre d'un engagement entre les souverains et les peuples.
n ne faut pas faii-e dépendre le bonheiu- du genre humain d'une fiction. Il ne faut pas élever la pp-amide sociale sur des fondements de sable et sur ime argile qui s'écroule. Qu'on laisse ces jouets à des enfants, des hommes doivent parler le langage de la vérité et de la raison.
Le véritable lien poKtique est dans l'immense intérêt des hommes à maintenir un gouvernement. Sans gouvernement, point de sûi-eté, point de famille, point de propriété, point d'industrie. C'est là qu'il faut chercher la base et la raison de tous les gouvernements, quelles que soient leur- origine et lem- fonne ; c'est en les comparant avec leur but, qu'on peut raisonner soUdement sur leurs droits et leurs obligations, sans avoir recom-s à de prétendus contrats qui ne peuvent servir qu'à faire naître des disputes interminables. 7. Raison fantastique n'est pas raison.
Rien de plus commun que de dii'e, la raison veut, la raison éternelle prescrit, etc. ; mais qu'est-ce que cette raison? Si ce n'est pas la vue chstincte d'un bien ou d'im mal, c'est une fantaisie, un despotisme qui n'annonce que la persuasion intérieure de celui qui parle.
Examinons sur quel fondement un jurisconsulte célèbre a voulu établir l'autorité paternelle. Un homme d'un bon sens ordinaii'e ne verrait point de difficulté dans cette question, mais un savant doit trouver partout quelque mystère.
" Le di'oit d'un père sur ses enfants," dit Cocceiji, " est fondé sur la raison ; car, 1° Les enfants sont procréés dans la maison dont le père est le maître. 2° Ils naissent dans ime famille dont il est le chef. 3° Ils sont de sa semence et lUie partie de son corps." YoUà les raisons dont il conclut, entre autres choses, qu'un homme de quarante ans doit attendi-e pour se marier le consentement d'un vieillard qui radote. Ce qu'U y a de commun entre ces trois raisons, c'est qu'aucune d'elles n'a aucun rapport à l'intérêt des parties : l'auteui- ne consulte ni l'utilité des pères ni celle des enfants.
Le droit d'un jpère est d'abord une expression qui manque de justesse : il ne s'agit poLat d'un droit illimité, d'un droit indivisible : il y a plusieurs espèces de droits qu'on poui-rait accorder ou refuser au père, chacune pour des raisons particulières.
La première raison qu'U allègue est fondée siu' un fait qui n'est vrai que par accident. Qu'un voyageur ait des enfants qui naissent dans ime auberge, dans un vaisseau, dans la maison d'un ami, voilà donc la première base de l'autorité paternelle qui n'existerait pas pour le père. Les enfants d'un domestique, ceux d'im soldat, ne de^Taient pas être soumis à leiu's pères, mais à celui dans la maison duquel ils sont nés.
La seconde raison n'a point de sens déterminé ou ne serait qu'une répétition de la première. L'enfant d'im homme qui demeure dans la maison de son père, de son frère aîné ou de son patron, est-il né dans ime famille dont son père soit le chef?
La troisième raison est aussi futile que peu décente. " L'enfant est né de la semence du père et fait partie de son coi-ps." Si c'est là le principe d'un di-oit, il faut convenir qu'il doit mettre la puissance de la mère bien au-dessus de celle du père.
Remarquons ici une différence essentielle entre les faux principes et le ATi'ai. Le principe d'utilité, ne s'appUquant qu'à l'intérêt des parties, se pUe aux circonstances et s'accommode à tous les besoins. Les faux principes, se fondant stu" des choses étrangères à l'intérêt des individus, seraient inflexibles, s'ils étaient conséquents. Tel est le caractère de ce prétendu droit, fondé sur la naissance. Le fils appartient naturellement au père, parce que la matière dont le fils est formé a ciix-ulé autrefois dans le sang dn père : qu'il le rende malheureux, n'importe ; ou ne saïu'ait anéantir son di'oit. puisqu'on ne saurait faire que son fils ne soit pas son fils. Le blé dont votre corps est formé a cru autrefois dans mon champ : se peut -il que vous ne soyez pas mon esclave ?