CHAPITRE V
DES LOIS EELATITEMEM À l'aBONDANCE.
Fera-t-on des lois pour prescrire aux individus de ne pas se borner à la simple subsistance, mais de chercher l'abondance ? Non, ce serait un emploi bien supei-flu des moyens artificiels, lorsque les moyens naturels suffisent. L'attrait du plaisir, la succession des besoins, le désir actif d'ajouter au bien-être, produiront sans cesse, sous le régime de la sûi^eté, de nouveaux efforts vers de nouvelles acquisitions. Les besoins, les jouissances, ces agents universels de la société, après avoir fait éclore les premières gerbes de blé, élèveront peii à peu les magasins de l'abondance, toujours croissants et jamais remplis. Les désii's s'étendent avec les moyens: l'horizon s'agrandit à mesure qu'on avance, et chaque besoin nouveau, également accompagné de sa peine et de son plaisir, devient un nouveau pi-incipe d'action ; l'opulence, qui n'est qu'un terme comparatif, n'arrête pas même ce mouvement une fois qu'il est imprimé; au contraire, plus on a de moyens, plus on opère en gi-and, plus la récompense est grande, et, par conséquent, plus est grande aussi la force du motif qui anime l'homme au travail. Or, qu'est-ce que la richesse de la société, si ce n'est la somme de toutes les richesses individuelles? Et que faut-il de plus que la force de ces motifs natm-cls poui' porter successivement la richesse au plus haut degré possible ?
On a vu que l'abondance se fonne peu à peu par l'opération continuée des mêmes causes qui ont produit la subsistance. H n'y a donc point d'opposition entre ces deux buts. Au conti'aire, plus l'abondance augmente, plus on est sûr de la subsistance. Ceux qui blâment l'abondance, sous le nom de luxe, n'ont jamais saisi cette considération.
Les intempéries, les gueiTcs, les accidents de toute espèce attaqiient si soxivent le fonds de la subsistance, qu'ime société qui n'aui-ait pas du superflu, et même beaucoup de superflu, serait sujette à manquer souvent du nécessaii'e. C'est ce qu'on voit chez les peuplades sauvages. C'est ce qu'on a vu fréqxiemment chez toutes les nations, dans les temps de l'antique pau\Teté. C'est ce qui arrive encore de nos jours dans les pays peu favorisés de la natiu'e, t<"ls que la Suède, et dans ceux où le gouvernement contrarie les opérations du commerce au lieu de se borner à le protéger. Mais les pays où le luxe abonde, et où l'administration est éclairée, sont à l'abri de la famine. Telle est riieureuso situation de l'Angleterre. Avec xm
commerce libre, iin colifichet inutile en lui-même a son utilité comme gage du nécessaire. Des manufactures de luxe deviennent des bm-eaux d'assurance contre la disette. Une fabrique de bière ou d'amidon se convertira en moyens de subsistance. Que de fois n'at-on pas déclamé contre les chevaux et les chiens, comme dévorant la subsistance des hommes ! Ces profonds politiques ne s'élèvent que d'im degré au-dessus de ces apôtres du désintéressement qui, pom- ramener l'abondance des blés, courent incendier les magasins.