PRINCIPE DE L ASCÉTISME
à censurer les plaisirs : les sectes religieuses ont fait un devoir de s'infliger des peines. Les stoïciens ont dit que la douleur n'était point un mal : les jansénistes ont avancé qu'elle était un bien. Le parti philosophique n'a jamais réprouvé les plaisirs en masse, mais seulement ceux qu'il appelait grossiers et sensuels, tandis qu'il exaltait ceux du sentiment et de l'esprit : c'était plutôt préférence pour les uns, qu'exclusion totale des autres. Toujours dédaigné ou avili sous son nom propre, le plaisir était reçu et applaudi sous ceux ôihonnêtefé , àe gloire, de réputation, dC estime de soi-même y et de bienséance.
Pour n'être pas accusé d'outrer l'absurdité des ascétiques, je chercherai l'origine la moins déraisonnable qu'on puisse assigner à leur système. On a reconnu de bonne heure que l'attrait des plaisirs pouvait être séducteur dans certaines circonstances , c'est-à-dire, porter à des actes pernicieux, à des actes dont le bien n'était pas équivalent au mal. Défendre ces plaisirs en considération de ces mauvais effets, c'est l'objet de la saine morale et des bonnes lois ; mais les ascétiques ont fait une méprise, ils se sont attaqués au plaisir lui-même, ils l'ont condamné en général, ils en ont fait l'objet d'une prohibition universelle, le signe d'une nature réprouvée , et ce n'est que par égard pour la faiblesse humaine qu'ils ont eu
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l'indulgence d'accorder des exemptions particulières. *
4 II n'est pas besoin de citer des exemples d'ascétisme religieux ; mais pour faire mieux comprendre ce qu'on entend par ascétisme philosophique , je transcrirai quelques passages de Pline le naturaliste et de Sénèque. — Pline , qui n'aurait dû cherclier dans l'étude de la nature que des moyens d'étendre les jouissances des hommes , semble penser au contraire que tout usage agréable de ses productions est un abus et même un crime. En parlant des parfums, il déclame contre l'emploi qu'on en fait; c'est un plaisir horrible, un goût monstrueux. 11 raconte qu'un Plotius , proscrit par les triumvirs , fut décelé dans sa retraite par l'odeur de ses parfums, et il ajoute ces mots extravagans : « Une telle infamie absout la proscription « entière: de tels hommes ne méritaient- ils pas de périr»? ( Quo dedecore tota absoluta proscriptio. Quis enim nen mérita j'udicet periisse taies ? 1. xiii, c. 3.)
Voici une autre pensée digne de lui : Pessimum vitœ scelus fecit qui aurum primus induit digitis, 1. xxxiii, c. i. « Celui « qui a mis le premier une bague d'or à son doigt a commis « le plus affreux de tous les crimes. »
Il s'irrite ailleurs de ce que les Egyptiens ont inventé l'art de composer des liqueurs fortes avec un extrait de grains. « Etrange raffinement du vice! on a trouvé le secret d'enivrer « même avec l'eau ». Heu ! mira vitiorum solertia ! inventum est quemadmodùm aqua quoque inehriaret.
Sénèque n'est pas toujours ascétique, mais il l'est souvent. Il est rempli de pensées puériles et fausses. Qui croirait que sous le règne de Néron il lui restait le loisir de s'indigner contre l'invention récente de conserver la glace et la neige jusqu'au milieu de l'été. Voyez dans ses Questions naturelles,
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livre IV, c. i3, quelle profusion d'éloquence amère sur la perversité de boire à la glace dans les ardeurs de la canicule. « L'eau que la nature donnait gratuitement à tout le monde « est devenue un objet de luxe , elle a un prix qui varie comme « celui du blé ; il y a des entrepreneurs qui la vendent en gros « comme les autres denrées ! O honte ! ô pudeur ! — Non , ce « n'est pas une soif, c'est une fièvre , une fièvre qui n'est pas « dans le sang, mais dans nos désirs. — Le luxe a détruit tout « ce qu'il y avait de tendre dans nos cœurs , et les a rendus « plus durs que la glace même. »
Diderot avait saisi cette liaison entre l'ascétisme religieux et l'ascétisme philosophique : « D'où vient, dit-il, l'intolérance des stoïciens? de la même source que celle des dévots outrés. Us ont de l'humeur, parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins austère , ils s'avoueraient qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient, et qu'ils se sont interdit sans croire aux récompenses qui les dédommageraient de leur sacrifice. » Vie de Sénèque, p. 443.
a Le stoïcien était valétudinaire toute sa vie. Sa philosophie était trop forte. C'était une espèce de profession religieuse qu'on n'embrassait que par enthousiasme, un état d'apathie auquel on tendait de toutes ses forces, et sous le noviciat duquel on mourait sans être profès. Sénèque se désespère de rester homme. » Ih. p. 4i4-