CHAPITRE IL
Principe de l'ascétisme. ^
Ce principe est précisément le rival, l'antagoniste de celui que nous venons d'exposer. Ceux qui le suivent ont horreur des plaisirs. Tout ce qui flatte les sens leur paraît odieux ou criminel. Ils fondent la morale sur les privations, et la vertu sur le renoncement à soi-même. En un mot, à l'inverse des partisans de Vutilité , ils approuvent tout ce qui tend à diminuer les jouissances , ils blâment tout ce qui tend à les augmenter.
Ce principe a été plus ou moins suivi par deux classes d'hommes , qui d'ailleurs ne se ressemblent guère, et qui même affectent de se mépriser réciproquement. Les uns sont des philosophes, les autres des dévots. Les philosophes ascétiques , animés par l'espérance des applaudissemens , se sont flattés de paraître au-dessus de l'humanité en dédaignant les plaisirs vulgaires. Ils veulent être
* Ascétisme signifie, par son étymologie, exercice : c'était un mot appliqué aux moines , pour désigner leurs menues pratiques de dévotion et de pénitence.
8 PRINCIPE 1>E l'ascétisme.
payés en réputation et en gloire de tous les sacrifices qu'ils paraissent faire à la sévérité de leurs maximes. Les dévots ascétiques sont des insensés, tourmentés de vaines terreurs. L'homme n'est à leurs yeux qu'un être dégénéré qui doit se punir sans cesse du crime de sa naissance, et ne distraire jamais sa pensée de ce gouffre éternel de misères ouvert sous ses pas. Cependant les martyrs de ces opinions folles ont aussi un fonds d'espérances. Indépendamment des plaisirs mondains attachés à la réputation de sainteté, ces pieux atrabilaires se flattent bien que chaque instant de peine volontaire ici-bas leur vaudra lui siècle de bonheur dans une autre vie. Ainsi le principe ascétique repose sur quelque idée fausse d'utilité. Il n'acquiert de l'ascendant qu'à la faveur d'une méprise. '
Les dévots ont poussé l'ascétisme plus loin que les philosophes. Le parti philosophique s'est borné
* Cette méprise consiste à représenter Dieu en paroles , comme un être d'une bienveillance infinie , tandis que , dans ses défenses et ses menaces , ils supposent tout ce qu'on peut attendre d'un être implacable qui ne se sert de sa toute-puissance que pour satisfaire sa malveillance.
On peut demander aux théologiens ascétiques à quoi la vie serait bonne, si ce n'était pour les plaisirs qu'elle nous procure, et quels gages nous pourrions avoir de la bonté de Dieu dans une autre vie , s'il nous avait défendu les plaisirs dans celle-ci.