CHAPITRE IX
Des circonstances qui influent sur la sensibilité.
Toute cause de plaisir ne donne pas à chacun le même plaisir : toute cause de douleur ne donne pas à chacun la même douleur. C'est en cela que consiste la différence de sensibilité. Cette différence est dans le degré ou dans l'espèce :"dans le degré, quand l'impression d'une même cause sur plusieurs individus est uniforme, mais inégale; dans l'espèce, quand la même cause fait éprouver à plusieurs individus des sensations opposées.
Cette différence dans la sensibilité dépend de certaines circonstances qui influent sur l'état physique ou moral des individus, et qui, venant à changer , produiraient un changement analogue dans leur manière de sentir. C'est là une vérité d'expérience. Les choses ne nous affectent pas de la même manière dans la maladie et dans la santé , dans l'indigence et dans l'abondance, dans l'enfance ou dans la vieillesse. Mais une vue aussi générale ne suffit pas : il fiaut entrer plus profondément dans l'analyse du cœur humain. Lyonet fit un volume in-4" sur l'anatomie d'une chenil ie :.
DANS LA SÉNSlBiLlïÉ. 6l
la morale n'a pas encore eu d'investigateur si patient et si philosophe. Le courage me manque pour l'imiter. Je croirai faire assez si j'ouvre un nouveau point de vue , et si je donne une méthode plus sûre à ceux qui voudront poursuivre ce sujet.
i'' La base de tout est le tempérament ou la constitution originelle. J'entends par là cette disposition radicale et primitive qu'on apporte en naissant, qui dépend de l'organisation physique et de la nature de l'esprit. '
Mais quoique cette constitution radicale soit le fondement de tout le reste , ce fondement est si caché qu'il est bien difficile d'arriver jusque-là , et de séparer ce qui appartient à Cfôtte cause dans
' Quoique bien des philosophes ne reconnaissent qu'une substance, et regardent cette division comme purement nominale, ils nous accorderont au moins que si l'esprit est une partie du corps, c'est une partie d'une nature bien différente des autres. Les altérations considérables du corps frappent les sens , les plus grandes altérations de l'esprit ne les frappent point. D'une ressemblance d'organisation on ne peut point conclure à une ressemblance intellectuelle. Les émotions du corps sont regardées, il est vrai, comme des indications probables de ce qui se passe dans l'âme, mais cette conclusion serait souvent trompeuse. Combien d'hommes peuvent revêtir toutes les apparences de la sensibilité sans rien sentir! Cromwell, cet homme inaccessible à la pitié, versait à son commandement des torrens de larmes.
6l CAUSES DES DIFFÉRENCES
la sensibilité, d'avec ce qui appartient à toutes les autres.
Laissons aux physiologistes à distinguer ces tempéramens , à en suivre le mélange, à en tracer les effets. Ce sont des terres trop peu connues jusqu'à présent pour que le moraliste ou le législateur ose s'y établir.
2° La santé. On ne peut guère la définir que négativement. C'est l'absence de toutes les sensations de peine et de malaise , dont on peut rapporter le premier siège à quelque partie du corps. Quant à la sensibilité en général, on observe que l'homme malade est moins sensible à l'influence des causes de plaisir , et qu'il l'est plus à celle des causes de doulctir que dans un état de santé.
3° La force. Quoique liée avec la santé, la force est une circonstance à part , puisqu'un homme peut être faible, dans la proportion des forces /noyennes de l'espèce, sans être malade. Le degré de force est susceptible d'être mesuré avec assez d'exactitude par les poids qu'on peut soulever, ou par d'autres épreuves. \jà faihlesse est tantôt un terme négatif, signifiant l'absence de force ; tantôt un terme relatif, exprimant que tel individu est moins fort que tel autre auquel on le compare.
4° Les imj^erfections coryorelles. J'entends par là quelque difformité remarquable, ou la privation de quelque membre et de quelque faculté dont
r>A«S LA SENSIBILITÉ. 63
jouissent les personnes communément bien organisées. Les effets particuliers sur la sensibilité dépendent du genre d'imperfection. L'effet général est de diminuer plus ou moins les impressions agréables , et d'aggraver les impressions douloureuses.
5° Le degré de lumières. On entend par là les connaissances ou les idées que possède un individu, c'est-à-dire, les connaissances ou les idées intéressantes, celles qui sont de nature à influer sur son bonheur et celui des autres. L'homme éclairé est celui qui gossède beaucoup de ces idées importantes; Xignorant, celui qui en possède peu et de peu d'importance.
6° La force des facultés intellectuelles. Le degré de facilité à se rappeler des idées acquises ou à en acquérir de nouvelles constitue la force de l'intelligence. Différentes qualités de l'esprit peuvent se rapporter à ce chef , telles que l'exactitude de la mémoire, la capacité de l'attention, la clarté du discernement, la vivacité de l'imagination, etc.
7° La fermeté de l'âme. On attribue celte qualité à un homme lorsqu'il est moins affecté par des plaisirs ou des peines immédiates que par de grands plaisirs ou de grandes peines éloignées ou incertaines. Quand Turenne, séduit par les prières d'une femme , lui dévoila le secret de l'état , il