‹ Traités de législation civile et pénale; ouvrage extrait des manuscrits de Jérémie BenthamChapitre 30 sur 125 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Analyse du bien et du mal politique. — Comment ils se répandent dans la société.

Il en est du gouvernement comme de la médecine; sa seule affaire est le choix des maux. Toute loi est un mal, car toute loi est une infraction de la liberté ; mais, je le répète, le gouvernement n'a que le choix des maux. En faisant ce choix, quel doit être l'objet du législateur? — Il doit s'assurer de deux choses; i°que, dans chaque cas, les incidens qu'il s'efforce de prévenir sont réellement des maux ; et i° que ces maux sont plus grands que ceux qu'il emploie pour les prévenir.

Il a donc deux choses à observer, le mal du délit et le mal de la loi : le mal de la maladie et le mal du remède.

Un mal vient rarement seul. Un lot de mal ne peut guère tomber sur im individu, sans s'étendre de là comme d'un centre. Dans le cours de sa marche, nous le verrons prendre différentes formes : nous verrons un mal d'une espèce sortir d'un mal d'une autre espèce ; et même le mal provenir du bien, et le bien du mal. Tous ces clian-

gemens sont importans à connaître et à distinguer ; c'est même en ceci qu'est l'essence de la législation. Mais heureusement ces modifications du mal sont en petit nombre, et les différences sont fortement marquées. Il nous suffira de trois distinctions principales et de deux subdivisions pour résoudre les problèmes les plus difficiles.

Mal du premier ordre.

MaJ du second ordre.

Mal du troisième ordre.

Mal primitif. — Mal dérivatif.

Mal immédiat. — Mal conséquentiel.

Mal extensif. — Mal répartible.

Mal permanent. — Mal évanescent.

Voilà les seuls termes nouveaux dont nous aurons besoin pour exprimer la variété des formes que le mal peut prendre.

Le mal résultant d'une mauvaise action peut se diviser en deux lots principaux : i° celui qui tombe immédiatement sur tel ou tels individus assignables, je l'appelle mal du premier ordre : 2° celui qui prend sa source dans le premier , et se répand sur la communauté entière, ou sur un nombre indéfini d'individus non assignables, je l'appelle mal du second ordre.

Le mal du premier ordre peut se distinguer en deux branches : 1° le vîïdX primitif ç^\ est particulier à l'individu lésé, au premier souffrant, à

celui, par exemple, qui est battu ou volé; i° le mal dérivatif, cette portion de mal qui tombe sur des individus assignables en conséquence du mal souffert par le premier, à raison de quelque liaison entre eux, soit d'intérêt personnel, soit de sympathie.

Le mal du second ordre peut également se dis^ tinguer en deux branches : i» V alarme , le danger. L'alarme est une peine positive , peine d'appréhension, appréhension de souffrir le même mal dont on vient de voir un exemple. Le danger est la chance que le mal primitif ne produise des maux du même genre.

Les deux branches du mal du second ordre sont étroitement liées, mais cependant elles sont tellement distinctes qu'elles peuvent exister séparément. L'alarme peut exister sans le danger, le danger peut exister sans l'alarme. On peut être dans l'effroi pour une conspiration purement imaginaire : on peut être dans la sécurité au sein d'inie conspiration prête à éclater. Mais ordinairement Talarme et le danger vont ensemble comme effets naturels de la même cause. Le mal arrivé fait attendre des maux du même genre en les rendant probables. Le mal arrivé fait naître le danger : la perspective du danger fait naître l'alarme. Une mauvaise action entraîne un danger par l'exemple : elle peut préparer les voies à une autre

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mauvaise action, i° en suggérant l'idée de la commettre; 2° en augmentant la force de la tentation.

Suivez ce qui peut se passer dans l'esprit de tel ou tel individu , lorsqu'il entend parler d'un vol qui a réussi. Il ne connaissait pas ce moyen de subsister, ou il n'y pensait pas : l'exemple agit comme une instruction , et lui fait concevoir la première idée de recourir au même expédient. Il voit que la chose est possible, pourvu qu'on s'y prenne bien : exécutée par un autre , elle lui paraît moins difficile et moins périlleuse. C'est une trace qui le guide dans un sentier où il n'aurait pas osé se hasarder le premier. Cet exemple a un autre effet non moins remarquable sur son esprit; c'est d'affaiblir la puissance des motifs qui le retenaient ; la crainte des lois perd une partie de sa force tant que le coupable demeure impuni; la crainte de la honte diminue également , parce qu'il voit des complices qui lui offrent, pour ainsi dire, une association rassurante contre le malheur du mépris. Cela est si vrai, que partout où les vols sont fréquens et impunis, ils ne causent pas plus de honte que toute autre manière d'acquérir. Les premiers Grecs n'en concevaient aucun scrupule. Les Arabes d'aujourd'hui s'en font gloire.

AppHquons cette théorie.— Vous avez été battu, blessé, insulté, volé. La masse de vos peines personnelles considérées en vous seul forme le mal

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•primitif. Mais vous avez des amis : la sympathie les fait participer à vos peines. Vous avez une femme, des enfans, des parens : une partie de la honte dont vous a couvert l'affront que vous avez subi rejaillit sur eux. Vous avez des créanciers : la perle que vous avez faite vous oblige de les faire attendre. Toutes ces personnes souffrent un mal plus ou moins grave dérivé du vôtre; et ces deux lots de mal, le vôtre et le leur, composent ensemble le mal du premier ordre.

Ce n'est pas tout. La nouvelle de ce vol avec ses circonstances se répand de bouche en bouche. L'idée du danger se réveille, et par conséquent l'alarme. Cette alarme est plus ou moins grande, selon ce qu'on a appris du caractère des voleurs, des mauvais traitemens qu'ils ont faits , de leur nombre et de leurs moyens ; selon qu'on est plus ou moins près du lieu de l'événement, qu'on a plus ou moins de force et de courage , qu'on voyage seul ou avec une femme, qu'on porte avec soi plus ou moins d'effets précieux, etc. Le danger et cette alarme constituent le mal du second ordre. •

Si le mal qu'on vous a fait est de nature à se propager; par exemple, si on vous a diffamé par une imputation qui enveloppe une classe plus ou moins nombreuse d'individus, il ne s'agit plus d'un mal simplement privé, mais d'un mal exten-

sif. Il est augmenté à proportion du nombre de ceux qui y participent.

Si la somme qu'on vous a volée appartenait non à vous, mais à une société ou à l'état, la perte serait un mal répartible ou divisible. Au contraire du cas précédent, le mal se trouve ici diminué à proportion du nombre de ceux, qui y participent.

Si en conséquence de la blessure que vous avez reçue, vous souffrez quelque mal tout-à-fait distinct du premier, comme d'abandonner des affaires lucratives, de manquer un mariage, de ne pas obtenir un poste avantageux, c'est ce qu'on peut appeler mal conséquentiel.

Le mal permanent est celui qui, une fois fait, ne peut plus se changer; par exemple, une injure personnelle irréparable, une amputation , la mort, etc. Le mal passager ou évanescent est celui qui est susceptible de cesser tout-à-fait, comme ime maladie qui se guérit ou comme une perte qui peut être complètement compensée.

Ces distinctions, quoique en partie nouvelles, ne sont rien moins que des subtilités inutiles. Ce n'est que par leur moyen qu'on peut -apprécier la différence de malignilé entre différens crimes , et régler la proportion des peines.

Cette analyse nous fournira un critérium mord}, un moyen de décomposer les actions humaines , comme on décompose les métaux pour recon-

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naître leur valeur intrinsèque et la quantité précise d'alliage.

Si parmi les actions mauvaises ou réputées telles, il en est qui ne produisent point à' alarme , quelle différence entre ces actions et celles qui en produisent! L'objet du mal primitif est un seul individu; le mal dérivatif ne peut s'étendre qu'à un petit nombre. Mais le mal du second ordre peut embrasser la société tout entière. Qu'un fanatique, par exemple, commette un assassinat pour cause d'hérésie, le mal du second ordre, l'alarme surtout , peut valoir plusieurs millions de fois le mal du premier ordre.

Il y a une grande classe de délits dont tout le mal consiste en danger. Je parle de ces actions qui, sans blesser aucun individu assignable, sont nuisibles à la société entière. Prenons pour exemple un délit contre la justice. La mauvaise conduite d'un juge , d'un accusateur ou d'un témoin, fait absoudre un coupable. Voilà un mal sans doute, car voilà un danger, le danger d'enhardir par l'impunité le délinquant lui-même à réitérer ses crim.es; le danger d'encourager d'autres délinquans par l'exemple et le succès du premier. Cependant il est probable que ce danger, tout grave qu'il peut être , aura échappé à l'attention du public, et que ceux qui , par l'habitude de la réflexion, sont capables de le démêler, n'en con-

cevront point d'alarme. Ils ne craignent pas de le voir se réaliser sur personne.

Mais l'inîportance de ces distinctions ne peut se faire sentir que dans leur développement. Nous en verrons bientôt une application particulière.

Si nous portons la vue encore plus loin, nous découvrirons un autre mal qui peut résulter d'un délit. — Quand l'alarme arrive à un certain point, quand elle dure long-temps, son effet ne se borne pas aux facultés passives de l'homme ; il passe jusqu'à ses facultés actives , il les amortit, il les jette dans un état d'abattement et de torpeur. Ainsi , quand les vexations, les déprédations sont devenues habituelles, le laboureur découragé ne travaille plus que pour ne pas mourir de faim ; il cherche dans la paresse la seule consolation de ses maux : l'industrie tombe avec l'espérance, et les ronces s'emparent des terreins les plus fertiles. Cette branche du mal peut s'appeler le mal du troisième ordre.

Que le mal arrive par le fait d'un homme , ou qu'il résulte d'un événement purement physique, toutes ces distinctions seront également applicables.

Heureusement , ce n'est pas au mal seul qu'il appartient de se propager et de se répandre. Le bien a les mêmes prérogatives. Suivez l'analogie, vous verrez sortir d'une bonne action un bien du

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premier ordre , également divisible en primitif et dérivatif; et un bien du second ordre qui produit un certain degré de confiance et de sûreté.

l^ehien du troisième ordre se manifeste dans cette énergie, cette gaîté de cœur, cette ardeur d'agir qu'inspirent les motifs rémunéra toires. L'homme, animé par ce sentiment de joie , trouve en lui-même des forces qu'il ne se connaissait pas.

La propagation du bien est moins rapide, moins sensible que celle du mal. Un grain de bien, si j'ose parler ainsi , est moins productif en espérances qu'un grain de mal ne l'est en alarmes. Mais cette di fférence est abondamment compensée ; car le bien est un résultat nécessaire de causes naturelles qui opèrent toujours, tandis que le mal ne se produit que par accident et par intervalle.

La société est tellement constituée , qu'en travaillant à notre bonheur particulier , nous travaillons pour le bonheur général. On ne peut augmenter ses propresmoyens'de jouissance sans augmenter ceux d'autrui. Deux peuples, comme deux individus, s'enrichissent parleur commerce réciproque, et tout échange est fondé sur des avantages respectifs.

Heureusement encore les effets du mal ne sont pas toujours en mal. Ils revêtent souvent la qualité contraire. Ainsi les peines juridiques , appliquées aux délits, quoiqu'elles produisent un mal du pre-

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mier ordre, cessent dans la société d'être regardées comme un mal, parce qu'elles produisent un bien du second ordre. Elles entraînent de l'alarme et du danger ; mais pour qui ? Ce n'est que pour une classe d'hommes malfaisans, qui veulent bien s'y exposer: qu'ils soient tranquilles, il n'y a plus pour eux ni danger ni alarme.

Nous n'aurions jamais pu parvenir à subjuguer jusqu'à un certain point ce vaste empire du mal, si nous n'avions appris à nous servir de quelques maux pour en combattre d'autres. Il a fallu façonner des auxiliaires parmi les peines , pour les opposer à d'autres peines qui fondaient sur nous de toutes parts. C'est ainsi que, dans l'art de guérir une autre classe de maux , les poisons bien ménagés sont devenus des remèdes.

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