‹ Traités de législation civile et pénale; ouvrage extrait des manuscrits de Jérémie BenthamChapitre 5 sur 125 · XIV DISCOURS PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

XIV DISCOURS PRELIMINAIRE

qu'il a en sa possession, et qu'il attend du génie ou du hasard la découverte d'un nouvel instrument qui étende ses opérations et ajoute à sa puissance.

Mais qu'est-ce qu'un instrument dans les sciences morales.'^ C'est un moyen de rapprocher et de comparer des idées : c'est une nouvelle méthode de raisonnement. Socrate en avait une qui lui était propre , et qui était une espèce d'analyse. Aristote y joignit des classifications. Il inventa le mécanisme du syllogisme si ingénieux, mais si peu utile. Ces méthodes ne sont pas moins des instrumens pour la raison, que le compas pour la main ou le microscope pour les yeux. Quand Bacon donnait à son grand ouvrage le titre singulier de Noi'uni organum, il considérait cette méthode philosophique comme une 7?^/2c/^me spirituelle, comme un 77zeîf«er logique qui devait perfectionner l'art du raisonnement et la fabrique des sciences.

M. Bentham s'est fait de même un appareil logique, qui a son principe, ses tables, ses catalogues, ses classifications, ses règles; et au moyen duquel il me paraît convertir en science des branches de morale et de législa-

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tion qui avaient été jusqu'à présent le domaine de l'érudition , de l'éloquence et du bel-esprit.

L'auteur lui-même est bien loin de penser qu'il ne doive rien à ses prédécesseurs.

Toute science est nécessairement l'œuvre du temps. On commence par des conjectures vagues. On observe des faits détachés. Il se fait un dépôt d'érudition , dans lequel le vrai et le faux sont mêlés ensemble. Lorsque la suite des évènemens a fourni à l'observation un grand nombre de faits , on aperçoit des analogies, on essaie de les réduire en systèmes. C'est le règne de l'imagination et de l'esprit qui précède celui de la raison et de la science. Il a fallu que Descartes ait fait des romans ingénieux sur la physique générale, avant que Newton l'ait soumise à des principes certains. Il a fallu que Leibnitz et Malebranche aient élevé leurs châteaux aériens de métaphysique, avant que Locke ait pu déterminer les premiers faits qui ont fourni une base solide à cette science. Platon et Aristote ont dû précéder Bodin, Grotius, Harrington, Hobbes et Puffendorf Tous ces degrés étaient nécessaires pour arriver jusqu'à Y Esprit des lois, et XEsprit des lois n'est lui-même qu'un in-

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termédiaire jusqu'au point ou la législation sera devenue un système complet et simple.

L'auteur, dans un essai intéressant, a indiqué la marche et l'acquisition de ses principales idées.

« Ce n'est pas, dit-il, dans les livres de droit que j'ai trouvé des moyens d'invention et des modèles de méthode : c'est plutôt dans les ouvrages de métaphysique , de physique, d'histoire naturelle , de médecine. J'étais frappé , en lisant quelques traités modernes de cette science , de la classification des maux et des remèdes. Ne pouvait-on pas transporter le même ordre dans la législation ? Le corps politique ne pouvait-il pas avoir son anatomie, sa physiologie , sa nosologie , sa matière médicale? Ce que j'ai trouvé dans les Trébonien, les Cocceji, les Blackstone, les Vattel, les Potier, les Domat, est bien peu de chose : Hume, Helvétius, Linnée, Bergman, Cullen m'ont été bien plus utiles. »

Il fallait d'abord chercher un principe général qui fût comme un point fixe auquel on pût attacher toute la chaîne des raisonnemens. Ce point fixe il le nomme principe d'utilité; mais ce n'est rien encore, parce que chacun

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peut appeler utilité tout ce qu'il lui plaît , et qu on n'a jamais rien fait ni rien proposé sans avoir en vue quelque utilité réelle ou imaginaire. Il fallait donner à ce terme une signification précise, et c'est là une tâche neuve.

L'auteur a ensuite séparé ce vrai principe d'avec deux principes faux qui lui font concurrence, et sur lesquels on a élevé tous les systèmes erronés en morale et en législation. Au moyen d'une seule distinction facile à saisir, on se trouve en état de signaler l'erreur et la vérité avec un degré de certitude qu'on n'avait pas encore obtenu.

Pour avoir une connaissance précise du principe de l'utilité , il a fallu composer une table de tous les plaisirs et de toutes les peines. Ce sont là les premiers élémens, les chiffres du calcul moral. Comme en arithmétique on travaille sur des nombres qu'il faut connaître, en législation on travaille sur des plaisirs et des peines, dont il faut avoir une exacte énumération.

Il s'agissait ensuite d'indiquer le procédé à suivre pour mesurer la valeur d'un lot de plaisirs ou de peines, afin de les comparer

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avec justesse. Ici toute erreur serait de la plus grande conséquence. Ce calcul revient aux premières opérations de l'arithmétique : évaluer une action, c'est additionner tous les biens, tous les maux, qui en résultent, et trouver ce qui reste lorsqu'on a soustrait telle somme de plaisirs ou telle somme de peines.

Mais ce qui complique ce calcul, c'est que la sensibilité des hommes n'est pas uniforme : les mêmes objets les affectent plus ou moins , ou même les affectent différemment.

L'âge, l'éducation, le rang, la fortune, la religion , le climat , le sexe , et beaucoup d'autres causes , ont une influence marquée et pour ainsi dire constante. Il a fallu faire une table exacte de ces circonstances qui font varier la sensibilité, afin d'assortir les moyens de la législation , autant qu'il est possible , à la diversité des impressions que reçoivent les individus.

A l'aide du calcul des biens et des maux, il n'était pas difficile de trouver le vrai caractère du délit : il fallait encore mesurer la gravité de chaque délit. C'est ce que l'auteur a fait en analysant le progrès ou la marche du mal , c'est-à-dire en observant comment il affecte

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les individus, comment il se répand du premier souffrant jusqu'à d'autres personnes , comment il s'atténue dans certains cas en se divisant, comment dans d'autres cas il se multiplie.

Après avoir posé ces principes pour estimer la gravité des délits, il se présentait une classification aussi nouvelle que féconde. Dans cette classification, on voit d'un coup-d'œil ce qu'ils ont de commun, ce qu'ils ont de différent; on découvre des maximes générales qui s'appliquent sans exception à tel genre de crimes et à tel autre. Le chaos cesse, la lumière se répand, et l'on entrevoit le plan du législateur.... Je pourrais multiplier ces exemples,mais ceux-là suffisent pour expliquer ce que j'entends par ces instruniens logiques nécessaires à la législation , et qui lui ont manqué jusqu'à présent. Ces analyses , ces catalogues , ces classifications, sont autant de moyens d'opérer avec certitude, de ne rien omettre d'essentiel, de ne point s'écarter de ses propres principes par inadvertance, et de réduire même des travaux difficiles à une espèce de mécanisme. C'est ainsi qu'en parcourant le tableau des ^^vi\\^^ chimiques y le physicien raffermit l'en-

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chaînement de ses idées et gagne du temps par la promptitude des comparaisons et des réminiscences.

L'unité de poids et de mesures peut me servir d'objet de comparaison pour donner une idée plus claire du but de M. Bentham. Il a senti la nécessité d'établir un principe invariable qui pût servir de base à une mesure commune en morale, et donner cette unité j le plus important, mais le plus difficile de tous les problèmes de la philosophie.

Ce que j'appelle variété de poids et de mesures en morale , c'est la double diversité qui existe, l'une dans les jugemens des hommes sur les actions réputées bonnes ou mauvaises , l'autre dans les principes mêmes sur lesquels ces jugemens sont fondés. Il s'ensuit que les actions humaines n'ont point de tarif authentique et certain , que l'estimation morale varie chez tous les peuples et dans toutes les classes , et que, n'ayant point de règle commune, ceux qui s'accordent sont toujours prêts à se diviser, ceux qui disputent'ne tendent pas à se réunir : chacun , n'ayant que sa raison personnelle, ne gagne rien sur son antagoniste, et l'accusation réciproque d'opiniâtreté ou de

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mauvaise foi termine presque toujours une controverse d'opinions par une antipathie de sentiment.

S'il existe, comme on n'en peut douter, tm intérêt commun dans les sociétés nationales et dans la grande société du genre humain, Tart d'établir l'unité de poids et de mesures en morale ne sera que l'art de découvrir cet intérêt commun, et l'art du législateur consiste à le rendre dominant par l'emploi des peines et des récompenses.

Cet intérêt commun ne peut se manifester que par l'étude approfondie du cœur humain. Comme on cherche les vérités physiques dans l'observation des phénomènes de la nature , il faut chercher les vérités morales dans les sentimens de l'homme. Cette recherche expérimentale , conduite méthodiquement , produirait deux nouvelles sciences : l'une que M. Bentham di^^^Q pathologie mentale , l'autre dynamique spirituelle.

La pathologie mentale consiste à étudier la sensibilité de l'homme considéré comme être passif, c'est-à-dire comme soumis à l'influence de divers objets qui lui font éprouver des impressions de plaisir ou de peine. L'auteur a

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jeté les fondemens de cette science dans le catalogue des peines et des plaisirs, et dans celui des circonstances qui influent sur la sensibilité.

La dynamique est la science des forces motrices : la dynamique spirituelle serait donc la science des moyens d'agir sur les facultés actives de l'homme. L'objet du législateur étant de déterminer la conduite des citoyens , il doit connaître tous les ressorts de la volonté ; il doit étudier la force simple et composée de tous les motifs; il doit savoir les régler, les combiner, les combattre, les exciter ou les ralentir à son gré. Ce sont les leviers, les puissances dont il se sert pour l'exécution de ses desseins.

Ces deux sciences ont une correspondance marquée dans la médecine. Il faut d'abord étudierrêtrepassif,rétatphysique de l'homme, et toutes les variations que cette machine animée peut éprouver par l'influence des causes internes ou externes. Il faut ensuite connaître les principes actifs, les forces qui résident dans l'organisation , pour ne pas les contrarier, pour ralentir celles qui seraient nuisibles, pour exciter celles qui sont propres à amener les changemens favorables.

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A considérer cet ouvrage dans son ensemble, il me paraît renfermer un antidote nécessaire contre deux espèces de poisons politiques ; l'un répandu par les sceptiques^ l'autre par les doginatistes.

J'entends par sceptiques ceux qui pensent qu'il n'y a point en législation de principes sûrs et universels , que tout est conjectural , que la tradition est le guide unique , qu'il faut laisser les lois comme elles sont; et qu'en un mot les écrivains politiques ne sont que des romanciers dangereux , qui peuvent toujours détruire, mais qui ne peuvent rien établir, parce qu'il n'y a point de base de certitude morale.

Cette décourageante doctrine, si favorable à l'égoisme et à la paresse , ne se soutient que par des idées vagues et des termes mal définis ; car, dès qu'on réduit l'objet des lois à une expression unique, — prévenir un mal^ il en résulte que la nature humaine, étant la même partout, soumise aux mêmes maux, dirigée par les mêmes motifs, il doit y avoir des principes généraux qui seront la base d'une science. Ce qu'on a fait prouve ce qu'on peut faire. L'empire du mal n'a-t-il pas été soumis en

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partie , resserré , affaibli par les conquêtes successives de la prudence et de l'expérience ? N'a-t-on pas vu la législation suivre à pas lents les progrès de la civilisation , se développer, s'adoucir, reconnaître ses méprises, s'améliorer par le temps ? Pourquoi les erreurs dans cette carrière prouveraient-elles plus que dans les autres ?

Tous les arts , toutes les sciences , ont eu les mêmes gradations. La véritable philosophie ne fait que de naître. Locke est le premier qui l'ait appliquée à l'étude de l'homme, Beccaria à quelques branches de législation , et M. Bentham à son système entier. Dans l'état où la science paraît aujourd'hui, munie d'instrumens nouveaux, avec des définitions, des nomenclatures, des classifications, des méthodes , il ne faut plus t la comparer avec ce qu'elle était dans son état '^^^^•^^de bégaiement, de pauvreté, d'incertitude; lorsqu'elle n'avait pas même une division générale, lorsque ses différentes parties étaient confondues les unes dans les autres, et que les délits , ces premiers élémens de la loi , étaient entassés pêle-mêle sous les dénominations les plus vagues.

Quant aux doginatistes ^ ils forment des

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