CHAPITRE XII
Sûreté. Egalité. Moyen de les concilier.
Falt-il donc qu'entre ces deux rivales , la sûreté el X égalité, il y ait une opposition , une guerre éternelle? Jusqu'à un certain point, elles sont incompatibles; mais avec un peu de patience et d'adresse , on peut les rapprocher par degrés.
Le seul médiateur entre ces intérêts contraires , c'est le temps. Voulez-vous suivre les conseils de l'égalité sans contrevenir à ceux de la sûreté ? attendez l'époque naturelle qui met fin aux espérances et aux craintes , l'époque de la mort.
Lorsque des biens sont devenus vacans par le décès des propriétaires , la loi peut intervenir dans la distribution qui va s'opérer, soit en limitant à certains égards la faculté de tester, afin de prévenir une trop grande accumulation de fortune dans les mains d'un seul, soit en faisant servir les successions à des vues d'égalité, dans le cas où le défunt n'aurait laissé ni conjoint ni parens en ligne droite, et n'aurait pas fait usage du pouvoir de lester. Il s'agit alors de nouveaux acquéreurs dont les attentes ne sont pas formées, et l'égalité
2l6 SURETE. ÉGALITÉ.
peut faire le bien de tous, sans tromper les espérances de personne. Je ne fais ici qu'indiquer un principe. On en verra les développemens dans le second livre.
Lorsqu'il s'agit de corriger un genre d'inégalité civile, tel que l'esclavage, il faut apporter la même attention au droit de la propriété, se soumettre à une opération lente, et s'avancer vers l'objet subordonné sans sacrifier l'objet principal. Les hommes que vous aurez rendus libres par ces gradations seront bien plus capables de l'être, que si vous leur aviez appris à fouler aux pieds la justice pour les introduire dans un nouvel ordre social.
Observons que chez une nation qui prospère par son agriculture, ses manufactures et son commerce, il y a un progrès continuel vers l'égalité. Si les lois ne faisaient rien pour la combattre , si elles ne maintenaient pas de certains monopoles , si elles ne gênaient pas l'industrie et les échanges, si elles ne permettaient pas les substitutions, on verrait sans effort, sans révolution, sans secousse, les grandes propriétés se subdiviser peu-à-peu, et un plus grand nombre d'hommes participer aux faveurs modérées de la fortune. Ce serait le résultat naturel des habitudes opposées qui se forment dans l'opulence et dans la pauvreté. La première, prodigue et vaine, ne demande qu'à jouir sans rien faire : la seconde , accoutumée à l'obscu-