Suppression des places et des pensions sans
aSo QUELQUES ATTEINTES A LA SÛRETÉ.
dédommager les individus qui en étaient possesseurs. Ce genre d'atteinte à la sûreté mérite d'autant plus une mention particulière ^ qu'au lieu d'être blâmé comme une injustice, il est souvent approuvé comme un acte de bonne administration et d'économie. L'envie n'est jamais plus à son aise que lorsqu'elle peut se cacher sous le masque du bien public; mais le bien public ne demande que la réforme des places inutiles : il ne demande pas le malheur des individus réformés.
Le principe de la sûreté dans les réformes prescrit que l'indemnité soit complète. Le seul bénéfice" qu'on puisse en tirer légitimement se borne à la conversion de rentes perpétuelles en rentes viagères.
Dira-t-on que la suppression immédiate de ces places est un gain pour le public? Ce serait un sophisme. La somme en question serait sans doute un gain, considérée en elle-même, si elle venait d'ailleurs, si elleétait acquise par le commerce, etc.; mais elle n'est pas un gain quand on la tire des mains de quelques individus qui font partie du même public. Une famille serait-elle plus riche parce que le père aurait tout ôté à l'un de ses enfans pour mieux doter les autres? Et même, dans ce cas, le dépouillement d'un fils grossirait l'héritage de ses frères, le mal ne serait pas en pure perte, il produirait un bien quelque part. Mais quand il s'agit
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du public , le profit d'une place supprimée se répartit entre tous , tandis que la perte pèse lout entière sur un seul. Le gain répandu sur la multitude se divise en partie impalpable : la perte est toute sentie par celui qui la supporte à lui seul. Le résultat de l'opération , c'est de ne point enricbir la partie qui gagne et d'appauvrir celui qui perd. Au lieu d'une place supprimée , supposez-en mille, dix mille, cent mille. Le désavantage total restera le même. La dépouille prise sur des milliers d'individus doit se répartir entre des millions. Vos places publiques vous présenteront partout des citoyens infortunés que vous aurez plongés dans l'indigence : à peine en verrez-vous un seul qui soit sensiblement plus riche en vertu de ces opérations cruelles. Les gémissemens de la douleur et les cris du désespoir éclateront de toutes parts. Les cris de joie, s'il y en a de tels, ne seront pas l'expression du bonheur, mais de l'antipathie qui jouit du mal de ses victimes. Ministres des rois et des peuples , ce n'est pas par le malheur des individus que vous ferez le bonheur des nations. L'autel du bien public ne demande pas plus des sacrifices barbares que celui de la Divinité. Je ne puis encore abandonner ce sujet, tant il me paraît essentiel, pour l'établissement du principe delà sûreté, de poursuivre l'erreur dans toutes ses retraites.
aSa QUELQUES ATTEINTES A LA SURETE.
Que fait-on pour se tromper soi-même, ou pour tromper le peuple sur ces grandes injustices? On a recours à certaines maximes pompeuses qui ont un mélange de faux et de vrai, et qui donnent à une question simple en elle-même un air de profondeur et de mystère politique. L'intérêt des individus, dit-on, doit céder à l'intérêt public. Mais ici qu'est-ce que cela signifie? Chaque individu n'est-il pas partie du public autant que chaque autre? Cet intérêt public , que vous personnifiez, n'est qu'un terme abstrait : il ne représente que la masse des intérêts individuels. 11 faut les faire tous entrer en ligne de compte, au lieu de considérer les uns comme étant tout, et les autres comme n'étant rien. S'il était bon de sacrifier la fortune d'un individu pour augmenter celle des autres, il serait encore mieux d'en sacrifier un second, un troisième, jusqu'à cent, jusqu'à mille, sans qu'on puisse assigner aucune limite; car, quel que soit le nombre de ceux que vous avez sacrifiés, vous avez toujours la même raison pour en ajouter un de plus. En un mot , l'intérêt du premier est sacré , ou l'intérêt d'aucun ne peut l'être.
Les intérêts individuels sont les seuls intérêts réels. Prenez soin des individus. Ne les molestez jamais, ne souffrez jamais qu'on les moleste, et vous aurez fait assez pour le public. Conçoit-on
qu'il y ait des hommes assez absurdes pour aimer mieux la postérité que la génération présente, pour préférer l'homme qui n'est pas à celui qui , est, pour tourmenter les vivans, sous prétexte de faire le bien de ceux qui ne sont pas nés et qui ne naîtront peut-être jamais?
Dans une foule d'occasions, des hommes qui souffraient par l'opération de quelque loi n'ont pas osé se faire entendre ou n'ont pas été écoutés, à cause de cette obscure et fausse notion que l'intérêt privé doit céder à l'intérêt public. Mais si c'était une question de générosité, à qui convientil mieux de l'exercer? A tous envers un seul , ou à un seul envers tous ? Quel est donc le pire égoïste, celui qui désire de conserver ce qu'il a, ou celui qui veut s'emparer, et même par force, de ce qui est à un autre?
Un mal senti et un bienfait non senti , voilà le résultat de ces belles opérations où l'on sacrifie des individus au public.
Je finirai par une grande considération générale. Plus on respecte le principe de la propriété, plus il s'affermit dans l'esprit du peuple. De petites atteintes à ce principe en préparent de plus grandes. Il a fallu bien du temps pour le porter au point où nous le voyons dans les sociétés civilisées : mais une fatale expérience nous a montré avec quelle facilité en peut l'ébranler, et comment le sauvage
instinct du brigandage reprend l'ascendant sur les lois. Les peuples et les gouvernemens ne sont à cet égard que des lions apprivoisés : mais s'ils viennent à goûter du sang , leur férocité naturelle se rallume.
Si torrida parvus Venit in ora cruor, redeunt rabiesquc furorque : Admonitœque Uiment gustato sanguine fauces. Fercet et a trepido vix abstinet ora magistro.