‹ Traités religieuxChapitre 10 sur 21 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

J’ai exposé quelques-uns des grands faits qui touchent à l’origine du Christianisme, faits dont nous avons la preuve claire et complète. Nous savons quand et où cette religion prit naissance. Nous en connaissons l’auteur, et les premiers apôtres. Nous connaissons les grands traits de la religion telle qu’elle fut d’abord enseignée ; et bien plus, nous avons les écrits de ces premiers disci-

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pies, qui placent hors de doute le caractère précis de la religion. Je vais maintenant exposer quelques-unes des preuves du Christianisme qui sont comprises dans ces faits, ou qui s’en appuient. Je me bornerai à un petit nombre, et je choisirai celles qu’on peut traiter convenablement dans les limites d'un discours.

I. Je crois que le Christianisme est vrai, ou qu’il vient de Dieu, parce qu’il me semble impossible de lui donner une autre origine. Il a eu une cause, et l’on ne peut lui en assigner une autre qui soit à sa hauteur. Le contraste de cette religion avec le milieu où elle grandit est si remarquable, que nous sommes forcés d’en chercher l’explication au-delà et au-desssus de ce monde. Quand je remonte à l’origine du Christianisme, et que je me place à l’époque et au pays de sa naissance, je ne trouve ni dans les idées ni dans l’état de la société rien qui m’en explique la venue ou la propagation. Il n'y avait pas de puissance sur la terre qui pût créer ou maintenir un pareil système. Il n’y avait rien qui y ressemblât, ni dans le judaïsme, ni dans le paganisme, ni dans l’état des peuples les plus civilisés. Si vous étudiez les religions, les gouvernements et les philosophies de cette époque, vous n’y découvrirez pas même un penchant vers le Christianisme. Il parut tout d'un coup, en opposition avec tout cela, sans transiger avec les passions et les préjugés humains; et, dès sa naissance, il fut non seulement supérieur à tout ce qui existait, mais il posséda, dès lors, une perfection qui a fait l’admiration des siècles et qui, au lieu de s’effacer avec le temps, a brillé davantage, à mesure que l’esprit humain s’est développé.

Je sais qu’à l’origine de notre religion, le vieux culte païen était tombé en discrédit chez les classes éclairées

dans le monde romain, et qu’il perdait son empire sur la foule. Aussi a-t-on prétendu que le Christianisme était sorti des ruines de l’ancienne croyance. Mais cela n’est pas , car le déclin du paganisme fut amené par des causes contraires à rétablissement d’une religion comme le Christianisme. Une de ces causes, ce fut la dépravation monstrueuse qui conduisait des milliers d’hommes à un profond mépris de la religion sous toutes ses formes et dans toutes ses lois, et qui préparait le peuple à échanger son vieux culte contre des superstitions encore plus grossières et plus licencieuses, surtout contre les arts magiques de l’Égypte. Sans doute, cette corruption, cette peste morale qui ravageait le monde, ne sera condérée par personne comme le germe de la religion chrétienne.

Un autre agent qui mina les fondements du paganisme, ce fut la philosophie; noble effort, il est vrai, de l’intelligence humaine, mais qui ne fit rien pour préparer les voies du Christianisme. Les philosophies les plus populaires à la naissance du Christ, c’étaient le scepticisme et l’épicuréisme ; le premier tournait la religion en raillerie, niait la possibilité de parvenir à la vérité, et jetait l’esprit dans un océan de doute; le second mettait le bonheur dans le plaisir, enseignait l’indifférence pour tout ce qui touche ce monde ou l’autre, et aurait regardé, comme une folie la doctrine chétienne de l’abnégation et les souffrances endurées pour la vérité et le devoir. Maintenant, je le demande, quel rapport y a-t-il entre le Christianisme et ces systèmes, et comment auraient-ils pu contribuer à son invention? 11 y avait, il est vrai, une autre secte d’un caractère plus noble; celle des stoïciens. Elle soutenait que la vertu était le souve-

rain bien, et, malgré le despotisme qui écrasait tout dans la poussière, elle nourrissait dans son sein quelques esprits fermes et élevés. Mais, la confiance en soimême, la dureté, l’insensibilité et l’orgueil du stoïque, sa défiance et son mépris du genre humain , son défaut de sympathie pour la souffrance humaine, et les exagérations extravagantes de sa propre vertu, mettaient cette secte en opposition avec le Christianisme; de sorte que notre religion eût pu tout aussi bien sortir du scepticisme ou de la doctrine d’Épicure, que du stoïcisme.

Il y avait encore un système, s’il mérite ce nom, qui dominait en Asie, et qui n’était pas inconnu des Juifs, c’est ce qu’on a nommé la philosophie de l’Orient. Mais ce système, quoique en progrès sur le paganisme ordinaire, était visionnaire et mystique, et plaçait le bonheur dans une intuition ou une perception immédiate de Dieu, à laquelle on devait parvenir par la contemplation et l’extase, par la torture du corps et l’abandon du monde. Je n’ai pas besoin de vous dire combien l'esprit pratique et bienveillant du Christianisme était loin de cette fausse sainteté et de ce fanatisme inutile. Je répète donc que les différentes causes qui minaient secrètement le paganisme au temps du Christ, ne tendaient nullement à inspirer et à répandre une religion comme la religion chrétienne, elles lui étaient aussi véritablement contraires que les pires formes de l’idolâtrie.

Nous ne trouvons pas l’origine du Christianisme dans le monde païen. La chercherons -nous chez les juifs? Ce point est trop connu pour avoir besoin d’une longue explication. Vous savez quels étaient le caractère, les sentiments , les espérances des descendants d’Abraham à l’apparition de Jésus ; on ne peut imaginer une

religion plus opposée à l’esprit juif que celle du Christ. Il n’y avait rien qui lui fût favorable ni sur le sol, ni sous le climat de la Judée. Il serait tout aussi facile aux arbres touffus de nos forêts de pousser dans les sables d’Arabie. Jamais il n’y eut, peut-être, de caractère national plus fortement trempé que celui des Juifs. Des siècles de souffrances sans pareilles n’en ont pas effacé les traits indélébiles. Du temps de Jésus, toute l’influence de l’éducation et de la religion était employée à donner ce caractère à chaque individu. Ce fut au sein de cette société, parmi les classes les plus humbles, que naquit le Christianisme, religion aussi dégagée des préjugés juifs, aussi pure des vues terrestres et étroites de l’époque, que si elle fut venue d’un autre monde. Le judaïsme l’entourait partout, mais il ne la souilla pas d’une seule de ses taches, ni n’en ternit l’éclat d’un seul de ses souffles. Comment donc trouver la cause du Christianisme dans le monde juif à défaut du monde païen?

Le Christianisme, je le soutiens, ne fut pas le développement des circonstances, des principes, ou des sentiments du siècle ou il apparut. De fait, un des grands caractères de l'Évangile, c’est que ce ne fut pas un développement. L’idée qui remplit l’âme de Jésus, l’idée d’une religion plus spirituelle, plus généreuse, plus compréhensive et moins terrestre que le judaïsme, cette idée ne fut pas de formation graduelle. On n’en découvre aucun signe, on ne voit aucun effort pour la réaliser avant le moment où elle éclôt, et il n'y a même pas d’apparence qu'elle ait été mûrie peu à peu par Jésus luimême. Le Christianisme est d’un seul jet, et se montre tout entier dès le premier jour avec une liberté et une hardiesse singulière. Cette soudaineté avec laquelle la reli-

gion éclate, cette maturité du système au moment môme de sa naissance, cette absence de développement graduel, me semblent de fortes marques d’une origine divine. Si le Christianisme est une invention humaine , on doit me montrer dans le siècle où il vint le motif qui poussa son auteur à le produire; j’en trouverais quelque germe, quelque ébauche dans le milieu où il parut. Comment s’est-il fait que du fonds d’épaisses ténèbres soit sorti tout à coup la lumière du midi ? Si l’on me disait que les sciences du monde civilisé ont paru soudain et avec toute leur perfection au milieu d’une horde barbare, je déclarerais la chose incroyable. Je ne puis croire davantage que le Christianisme, la religion de l’amour infini, la religion qui a renversé la barrière entre les juifs et les gentils, et les barrières entre les nations, qui a proclamé un Père universel , qui a aboli les cérémonies pour y substituer le culte spirituel, qui a condamné également la fausse grandeur du Romain et la fausse sainteté du Juif, et qui a enseigné une vertu si haute que le progrès des siècles n’a fait que rendre cette grandeur plus admirable; je dis que je ne puis croire qu’une telle religion ait été soudainement, immédiatement produite par une invention humaine, au milieu d’un peuple remarquable par son bigotisme et son esprit étroit, par sa confiance superstitieuse dans un culte extérieur, par sa haine et son mépris des autres nations, et par l’espoir arrogant de plier bientôt tout les peuples à son joug.

Le Christianisme, je le répète, n’est pas le produit du siècle où il parut. Il n’y avait pas sympathie entre lui et cette époque. Il ne fut l’écho d’aucune secte, d’aucun peuple. Il était isolé au moment de sa naissance. Il ne se servit pas d’une parole de conciliation. Il ne s’a-

baissa pas devant l’erreur ou la passion. Il avait un ton qui lui était propre, un ton d’autorité, de supériorité sur le monde. Il frappait à la racine ce que partout on nommait gloire, il cassait les jugements de tous les siècles passés, il condamnait Jes idoles que ce monde admire, et présentait, comme la perfection de la nature humaine, un esprit d’amour si pur et si divin , si libre et si riche, si doux et si miséricordieux, si invincible dans sa force, et Cependant si tendre dans ses sympathies, que peu de personnes, même aujourd’hui, en comprennent l’étendue et l’élévation. Une pareille religion n’a pas eu son origine dans ce monde.

Je viens d'exposer une des preuves du Christianisme. Son contraste avec l’époque de sa naissance , sa pureté de tout mélange terrestre , sa grandeur originaire, propre, unique , et la soudaineté avec laquelle il parut au milieu des ténèbres générales, ce sont là pour moi de fortes marques de sa divine origine. Je ne puis les concilier avec une invention humaine.

II. Après cet argument tiré de l’impossibilité où l’on est d’expliquer le Christianisme par l’état du monde au moment de sa naissance, je remarque qu’on ne peut l’expliquer davantage par aucun des motifs qui poussent les hommes à fabriquer des religions. Son but et son objet ne peuvent se concilier avec l’imposture. Ils sont purs, élevés, et dignes du plus noble envoyé du ciel. Cet argument demande quelque détail.

Les hommes agissent suivant des motifs. Les inventeurs de religions ont un but. Quelques systèmes ont été établis par le législateur pour faire respecter ses lois , pour plier l’esprit du peuple à une fin politique; d’autres

ont été inventés par des prêtres , pour établir leur empire sur la foule, pour former une caste dominante, et arracher aux travailleurs leurs richesses. Or, j’affirme qu’on ne peut attribuer au Christianisme aucun- motif égoïste, ambitieux, terrestre. Il ne sert à aucune fin particulière. La fin qu’il se propose est noble et élevée, et rend ainsi témoignage à son origine céleste.

Le grand objet qui a engagé certains hommes à se prétendre inspirés et à propager de fausses religions, a été le pouvoir, sous une forme ou une autre, quelquefois le pouvoir politique, quelquefois le pouvoir spirituel, quelquefois tous les deux. Le Christianisme peut-il s’expliquer par ce désir égoïste? Je disque non. J’affirme que l’amour du pouvoir est le dernier motif dont on puisse accuser le fondateur de notre religion. Rien ne distingue mieux le Christianisme que l’ardeur avec laquelle il recommande la douceur et l’humilité de l’esprit, que la réprobation absolue dont il frappe cette passion de dominer, qui , dans tous les temps , avait fait de la foule, la proie de quelques hommes, et qu’on honorait comme l’attribut et le mobile des plus grands esprits. Le ton que, dès l’origine, il prit à ce sujet n’appartient qu’à lui. Jésus sentait, comme personne ne l’avait senti auparavant, et comme peu d’individus le sentent aujourd’hui, quelle est la bassesse d’une ambition égoïste, et quelle est la grandeur de la bonté qui écarte toutes les marques de supériorité pour mieux servir les hommes. Non - seulement il enseignait cette leçon dans le langage le plus hardi, mais, empruntant à l’Orient son mode d’enseignement religieux par des emblèmes, il plaçait devant ses disciples un petit enfant comme leur modèle, et leur lavait lui-même les pieds. Toute sa vie fut

un commentaire de son enseignement. Dans le récit sans art de ses historiens , on ne découvre rien qui trahisse l’amour de la distinction et du pouvoir. Jésus ne portait aucun insigne de supériorité, n’exigeait aucun hommage, ne recherchait pas les attentions, et ne se plaignait point d’être négligé. Il repoussait l’homme puissant qui sc prosternait devant lui pour le flatter, mais il recevait avec affection, la pécheresse qui lui baignait les pieds de ses larmes. Il vivait comme un ami avec ses obscurs disciples, et se mêlait à tous les rangs de la société. Il bravait le mépris , et allait au devant d’une mort faite plus que tout le reste pour attacher l’infamie à son nom. On ne peut concevoir de signes plus grands d’une supériorité infinie sur ce que le monde appelle gloire, que ceux que nous trouvons dans l’histoire de Jésus.

J’ai nommé deux espèces de pouvoir, le pouvoir politique et le pouvoir spirituel, comme étant les objets ordinaires des fausses religions. Je voudrais vous montrer combien le Christianisme est au-dessus de cela. Que l’Évangile n’ait pas été donné dans une intention politique c’est chose trop évidente ; mais on n’a pas assez considéré ce qui lui est particulier en ce point. Dans l’antiquité, la religion était partout un intérêt national. En Judée, l’union de la religion et du gouvernement était des plus étroites; et la souveraineté politique était une des splendeurs dont l’imagination juive entourait le Messie attendu. Qu’à une pareille époque et dans un semblable pays, il se produisit une religion qui semble ignorer s’il y a des gouvernements ; qui n’y fait aucune allusion, si ce n’est dans quelques préceptes d’obéissance aux pouvoirs politiques; qui ne dit pas un mot, qui ne fait pas naitre la moindre idée d’une alliance possible

avec l’État; qui ne s’attribue aucun contrôle sur les affaires politiques, et ne se môle d’aucun intérêt public; qui n’a aucun penchant, même indirect, à concentrer le pouvoir dans des mains particulières; qui n’établit aucune forme de culte national pour remplacer celles qu’il vient détruire; et qui traite les distinctions de rang et d’emplois comme choses sans valeur auprès de V action morale et d’une humble charité; qu’une pareille religion paraisse dans un semblable état du rm.nde, c’est un fait inouï. Nous voyons là une ligne tranchée qui sépare le christianisme des autres religions et une preuve frappante de son originalité et de son élévation. Les autres religions ont été inventées pour des sociétés, le Christianisme s’adresse à l’individu. Il ne se propose pas la gloire de l’État, mais la perfection de l’âme. Loin de servir à édifier le pouvoir politique, le Christianisme tend à le réduire et à le supplanter par degrés, en enseignant aux hommes à substituer l’empire de la vérité et de l’amour à la menace et à la force, en répandant dans tous les rangs un sentiment de fraternité tout à fait opposé à l’esprit de domination, en établissant des principes qui entretiennent le respect de soi-même en chaque cœur et qui apprennent à l’individu le plus obscur à regarder les plus puissants sans en être ébloui.

Le Christianisme ne porte aucune marque d’une main politique. Une de ses fins principales, c’est d’éteindre l’esprit même que les politiques ambitieux favorisent, et sur lequel ils fondent leur succès. Il proscrit un patriotisme étroit , il traite sans pitié l’amour des conquêtes, il exige de ses disciples qu’ils aiment les autres pays autant que le leur, et il recommande l’esprit de paix et de douceur dans un langage si clair et si pressant, que plus d’un

chrétien considère comme un crime la guerre sous toutes ses formes et dans toutes les occasions. Aujourd’hui il est difficile de comprendre quelle opposition il y avait entre le Christianisme naissant et toutes les maximes politiques du temps. Nulle doctrine n’était plus enracinée que celle qui de la conquête faisait le principal intérêt d’une nation, et qui regardait un patriotisme exclusif comme la première et la plus noble des vertus sociales. Le Christianisme, en relâchant le lien qui attachait l’homme à l’État, afin de l’attacher à ses frères, renversait ce qui était considéré comme le principe de la sûreté et de la grandeur nationales; il commençait une révolution politique aussi extraordinaire et aussi radicale que la réforme religieuse et morale qu’il se proposait.

Le Christianisme n’a donc pas été établi dans une intention politique. Mais est-il également à l’abri d’une autre accusation qu’on a portée contre lui? a-t-il été destiné à obtenir le pouvoir spirituel? Son fondateur n’était-il pas poussé par l’ambition religieuse? N’avait-il pas pour but de subjuguer les âmes, de dicter la foi du monde, de se faire le chef d’une secte immense, d’inscrire son nom dans L’histoire comme prophète, et de s’assurer ainsi la soumission de la foule, soumission plus abjecte et plus entière que celle que les rois et les conquérants peuvent imposer ?

Je pourrais répondre par ce que j’ai déjà dit du caractère de Jésus et de l’esprit de sa religion. Il est évident que le fondateur du Christianisme avait une idée toute particulière de la beauté et de la grandeur morales qui distinguent l’esprit de désintéressement , de douceur et de sacrifice, et il est peu probable qu’une telle personne méditât de soumettre le monde à sa domination. Mais.

laissant ceci de côté, je ferai r emarquer que, dans le Christianisme on ne voit aucun des traits d’une religion faite pour la domination spirituelle. Un des signes infaillibles de ces religions c’est qu’elles font des concessions aux passions et aux préjugés. Elles ne provoquent pas et ne peuvent provoquer et liguer contre elles toutes les puissances du monde, politiques ou religieuses. Au contraire, le Christianisme ne faisait aucun compromis, bravait tout et se jetait au devant de la haine et du mépris. Ce n’est pas là un plan pour conquérir l’empire spirituel du monde.

Il y a un autre caractère qui indique une religion ambitieuse. Cette religion inspire un esprit servile. Son auteur, désireux d’imprimer son nom et son image sur ses sectateurs, a intérêt à courber leur âme; il leur impose des doctrines arbitraires, leur attache des marques qui les séparent d’autrui, et les entoure de règles, de formes et d’observances qui leur rappelent constamment leur dépendance d’un chef. Or, je ne vois rienjdans le Christianisme qui ressemble à cet asservissement. Le Christianisme n’a qu’un but, ce n’est pas d’élever le maître, c’est d’améliorer le disciple; ce n’est pas d’imprimer le nom du Christ sur le genre humain, c’est d’inspirer aux hommes son esprit d’amour universel. Le Christianisme n’est pas une religion de formes. Il n’a que deux cérémonies aussi simples qu’elles sont expressives; et elles tiennent si peu de place dans le Nouveau Testament que quelques-uns des meiileurs chrétiens révoquent en doute ou nient qu’elles soient d’obligation. Ce n’est pas non plus un symbole étroit, un amas de doctrines sans appui dans notre raison. On peut le résumer dans un petit nombre de principes immuables et universels, que la raison et la conscience

adoptent avec joie, comme leur loi éternelle, et qui ouvrent à l’esprit des perspectives immenses et toujours nouvelles.

Comme chrétien, je suis libre. Ma religion ne m’impose pas de chaîne. Elle ne prescrit pas un certain parcours à mon esprit, en dehors duquel il ne peut rien apprendre. Elle parle de Dieu comme du Père universel, et me renvoie à toutes ses œuvres pour m’instruire. Elle ne m’emprisonne pas dans un rituel mécanique, ne m’enjoint pas des formes, des attitudes et des heures de prière, ne descend pas à des détails de vêtement et de nourriture, ne me marque pas d’un signe extérieur. Elle enseigne l’amour de Dieu, mais elle ne prescrit aucune expression précise de ce sentiment. Elle commande la prière; mais elle donne le prix à la prière du cabinet, et n’estime que le culte qui vient de l’esprit et du cœur. Elle nous enseigne à faire le bien , mais nous laisse chercher nousmêmes les moyens de servir l’humanité. En un mot, toute la religion du Christ se résume dans l’amour de Dieu et des hommes, et elle laisse à chaque individu la liberté d’entretenir et d’exprimer cet esprit par les moyens les plus en harmonie avec sa condition et son intelligence. Le Christianisme est par excellence la religion de la liberté. Les vues qu’il nous donne de la bonté de Dieu, bonté paternelle, impartiale, universelle, le droit égal qu’il accorde à chacun de rechercher la volonté divine ; ses préceptes de franchise, de patience et de respect réciproque, contribuent également à affranchir la pensée, et à agrandir le cœur. Je le répète, le Christianisme ne m’impose point de chaîne. Ce n’est rien moins qu’un instrument de domination.

On dira que si l’on juge le Christianisme par son his-

toire, îl n’a aucun droit à ce titre de religion de la liberté. On dira que jamais le paganisme ne pesa de façon plus oppressive sur l’âme de l’homme; que le ministère chrétien a dressé des tyrans qui ont torturé le corps par le feu matériel, et l’âme par la crainte de flammes plus terribles, qui ont proscrit et puni la liberté de la pensée et de la parole comme le plus grand de tous les crimes. Je ne nie pas l'oppression des prêtres; mais je dis que le Christianisme n’en est pas responsable. Le Christianisme ne donne pas un pareil pouvoir à ses ministres. Ils l’ont usurpé malgré les défenses les plus sévères, et en opposition à l’esprit de leur maître. Le Christianisme n’institue pas de prêtrise dans le sens propre et primitif du mot. Il n’a pas le nom de prêtre parmi ceux de ses ministres, et il ne confère pas l’ombre d’un pouvoir sacerdotal. 11 n’investit aucune classe d’homme d’une sainteté particulière en attribuant à leur intercession une influence spéciale, en attachant le salut du fidèle à des cérémonies que les prêtres seuls peuvent accomplir. Jésus, il est vrai, choisit douze de ses disciples pour être les principaux instruments de la propagation de sa religion, mais rien de plus simple que leurs fonctions. Ils partirent pour annoncer à toutes les nations, la vie, la mort, la résurrection et les enseignements de Jésus-Christ; cette vérité ils la répandirent et sans réserve. Ils ne la confièrent pas comme un mystère, à quelques privilégiés qui devaient leur succéder, et instruire les autres comme ils le jugeraient convenable. Ils la communiquèrent au corps entier des convertis comme une propriété égale et commune, assurant ainsi à chacun les droits inappréciables de l’esprit. Il est vrai qu’ils nommèrent des ministres ou des maîtres dans les congrégations qu’ils formèrent; et, à

cette époque où la religion était nouvelle et inconnue, où l’enseignement oral était la seule manière de la communiquer, il semble qu’il n’y avait pas d’autre moyen de la propager qu’en désignant ainsi les plus éclairés d’entre les disciples pour l'œuvre de l’enseignement. Mais nulle part le Nouveau Testament ne leur donne le monopole de l’étude, ni de l’enseignement de la religion. Personne, dans le Christianisme, ne peut prétendre au droit d’interpréter exclusivement l’Évangile, ou d’imposer son interprétation à ses frères. Le ministre chrétien ne jouit pas d’un accès plus grand auprès de Dieu , et n’a pas reçu de promesse d’une lumière plus immédiate. L’histoire chrétienne ne lui a pas été confiée de préférence aux autres, et, d’après cette histoire, c’est le droit et le devoir de tous que d'examiner son enseignement. Je viens d’indiquer une des nobles distinctions du Christianisme. C’est la religion de la liberté. Elle n’est point souillée par l’ambition spirituelle. « N’appelez aucun homme maître, car vous ôtes tous frères, » tel est son noble et généreux précepte; elle est l’amie et la protectrice de la liberté sous toutes ses formes.

Nous avons vu qu’on ne peut attribuer la prédication du Christianisme à l’amour du pouvoir, cette maîtresse passion des fondateurs de fausses religions. J’ajoute que nul autre motif égoïste ne pouvait l’inventer. L’Évangile n’est pas de ce monde. Au temps de son origine, rien n’eût pu le mêler à un intérêt privé ou terrestre. Son esprit, c’est l’abnégation. Fortune, jouissances, honneurs, il range tout cela parmi les dangers de la vie, et il n’insiste sur aucun devoir avec plus de force que sur celui de mettre ces biens au hasard et de les jeter loin de nous, si la cause de la vérité et de l’humanité l’exige. Et ces

maximes n’étaient pas de simples théories ou des lieux communs de rhétorique au temps du Christ et des apôtres. Les premiers propagateurs du Christianisme étaient appelés à pratiquer ce qu’ils enseignaient, à sacrifier tout intérêt à leur foi. Comment n’auraient-ils pas prévu qu’une religion si pure, qui faisait si peu de concessions, soulèverait contre eux le monde? Ils ne couraient pas seulement la chance de souffrir, ils étaient sûrs que tout le poids du mépris, des douleurs et des persécutions du monde tomberait sur leur tête. Comment donc expliquer le Christianisme par un objet égoïste ou un but méprisable ?

L’Évangile n’a qu’un objet, et il est trop visible pour qu’on s’y trompe. En lisant le Nouveau Testament nous voyons la plus grande simplicité de but. Il n’y a point d’intention cachée, point d’intérêt particulier qui se trahisse par les efforts mêmes qu'il fait pour se déguiser. Une unité de dessein parfaite se fait remarquer d’un bout à l’autre des Évangiles, et ce n’est pas une faible preuve de leur vérité. Ce but du Christianisme, c’est la perfection morale de l’âme humaine. Dans toutes ses doctrines, dans tous ses préceptes et dans toutes ses promesses, il cherche à délivrer les hommes du mal moral , à les unir à Dieu par l’amour filial, les uns aux autres par les liens de la fraternité; à leur inspirer une charité aussi douce et aussi inébranlable que celle du Christ; à exciter en eux Tardent désir, l'espérance et la poursuite de la vertu céleste et immortelle.

Et maintenant, je le demande, quelle est la conséquence de tout ceci? Si le Christianisme ne peut être attribué à des motifs égoïstes ou terrestres, s’il n’a pas été fait pour la domination , pour atteindre à un but particulier,

mais pour élever les hommes au-dessus d’eux-mêinos, et les rendre conformes à Dieu, pouvons-nous ne pas déclarer qu’il est digne de Dieu? Et à qui, si ce n’est à Dieu, pouvons -nous en rapporter l’origine? Ne faut-il pas reconnaître dans les premiers apôtres d’une pareille foi les plus saints des hommes, les amis de l’humanité, et les messagers du ciel? Le Christianisme, par sa nature même, repousse l’accusation d’imposture. Il porte en soi la preuve d’une intention pure. Des méchants n’auraient pu le concevoir, encore moins l’adopter comme l’objet de leur vie. Supposer que des égoïstes renoncent à tout intérêt privé pour répandre un système qui les condamne, et qui ne va qu’à purifier le genre humain, c’est une absurdité qu’on ne trouverait pas dans la religion la moins raisonnable. Le Christianisme donc, quand on l’examine dans ses motifs, montre qu’il vient de Dieu.

III. Je passe à une autre raison très-importante de la foi que j’ai dans l’origine divine du Christianisme. Des miracles en ont attesté la vérité. Les premiers apôtres ont prouvé par des œuvres surnaturelles qu’ils étaient les ministres de Dieu. Ils ont fait ce que les hommes ne peuvent faire, ce qui portait l’empreinte d’une puissance divine, ce qui scellait la divinité de leur mission. Une religion qui a de pareils témoignages doit être vraie. C’est là un sujet qui réclame toute votre attention.

Je sais que dans quelques esprits il y a un grand préjugé contre ce genre de preuve. Un miracle leur paraît porter sa réfutation avec lui. La présomption contraire semble absolue. En ce point nous différons de nos ancêtres. Il fut un temps où l’on croyait tout; et plus une histoire était extraordinaire, plus la crédulité l’acceptait

avec empressement. Avec les progrès de la science on a vu que la plupart des prodiges auxquels croyaient nos aïeux n’étaient que les fictions de l’imagination, de la crainte ou de l’imposture. Les lumières de la science ont mis en fuite les revenants et les sorciers, qui furent autrefois des objets de terreur. Nous savons maintenant qu’un grand nombre de signes célestes, qui effrayaient les nations , et qu’on regardait comme des précurseurs de la vengeance' divine, n’étaient que des phénomènes naturels. Nous avons appris aussi qu’une imagination fortement excitée peut opérer des cures autrefois attribuées à la magie, et la leçon que nous donnent ces miracles apparents, c’est qu’on doit examiner les événements surnaturels avec une précaution particulière.

Mais cette nouvelle lumière répandue sur la nature et sur l’histoire amène quelques personnes à repousser tous les miracles indistinctement. Il s’est trouvé tant de prodiges qui n’avaient pas de fondement , qu’on les condamne tous. Par une réaction naturelle, l’esprit humain a passé d’une crédulité extrême à l’excès de l’incrédulité. Il est même des gens assez hardis pour tourner en ridicule l’idée même d’un miracle. On déclare que l’ordre de la nature est quelque chose de fixe et d’immuable, et que toute suspension de cet ordre est incroyable. Ce préjugé, car c’en est un, mérite notre attention; tant qu’il ne sera pas détruit, les preuves des miracles chrétiens auront peu de poids. Examinons-le avec soin et impartialité.

Le sceptique me dit que l’ordre de la nature est fixe. Je lui demande par qui ou par quoi il a été fixé? Par un destin de fer? Par une inflexible nécessité? Est -ce que lu nature ne porte pas le cachet d’une cause intelligente?

Est-ce que son ordre même 11 ’implique pas un esprit qui l’a réglé et disposé? L’univers, plus on l’examine, ne rend-il pas témoignage à un Être qui lui est supérieur? L’ordre de la nature a donc été fixé par une volonté qui peut le changer. Il y a donc un pouvoir qui peut opérer des miracles. Les miracles ne sont donc pas incroyables?

On répondra que certainement Dieu peut faire des miracles, mais qu’il ne le veut pas. 11 ne le veut pas? Et comment le sceptique le sait -il ? Dieu le lui a-t-il dit? Ce langage ne convient pas à un être de facultés aussi bornées que les nôtres ; et la présomption qui fait ainsi des lois pour le Créateur, et restreint son action à des modes particuliers, est aussi peu dans l’esprit de la vraie philosophie que dans celui de la religion.

Dans les miracles, le sceptique ne voit rien qui ne le choque. Pour moi, leS miracles contiennent une vérité si grande, si vitale, que non-seulement je les accepte, mais que je reçois avec plaisir les preuves qui les attestent. Pour le sceptique, il n’y a pas de principe plus important que l’uniformité de la nature, la constance de ses lois. Pour moi , il y a une vérité bien plus haute à laquelle les miracles rendent témoignage, et c’est pourquoi j'accepte avec bonheur leur secours. Ce que je désire surtout savoir, c’est que l’Esprit est la puissance suprême de l’univers; que la matière n’en est que l’instrument et l’esclave; qu’il y a une volonté à laquelle la nature ne peut opposer d’obstacle ; que Dieu n’est pas enchaîné par les lois de l’univers, et qu’il les règle comme il veut.

Cette souveraineté de l’Esprit divin est le seul fondement sur quoi repose notre espoir dans le triomphe de l’âme sur la matière, sur les influences physiques , sur l’imperfection et la mort. Or, il est clair que les

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