‹ Traités religieuxChapitre 17 sur 21 · DU A TOUS LES HOMMES · texte numérisé non relu

DU A TOUS LES HOMMES

I Pierre, II, 17. « Honore* tous les hommes. •

Parmi les nombreux et inestimables bienfaits du Christianisme, je ne mets pas au moindre rang le nouveau sentiment avec lequel il nous fait considérer nos semblables; le nouvel intérêt qu’il éveille en nous pour tout ce qui est humain ; la nouvelle importance qu’il donne à l’àme; le nouveau rapport qu’il établit d’homme à homme. En ce point il a commencé une grande révolution qui s’est étendue sans bruit dans le monde, et qui ne s’arrêtera *que lorsque de nouveaux liens auront remplacé ceux qui, jusqu’ici, ont uni la race humaine. Le Christianisme n’a fait que commencer son œuvre de réforme. Sous son influence s’avance d’une manière certaine, quoique lente, un nouvel ordre de choses; et ce changement sulutaire s’opérera en grande partie par la révélation faite à l’homme de sa propre nature, et par l’enseignement qui lui est donné de respecter tous ceux qui partagent cette nature avec lui.

Jusqu’ici Je Christianisme a peu fait auprès de ce qu’il lui reste à faire pour établir le "véritable lien d’u-

nion entre les hommes. Les vieux liens de la société existent encore en grande partie. Ce sont l’instinct, l’intérêt , la force. Le vrai lien, qui est le respect réciproque, et qui appelle l’amour mutuel et le dévouement, est jusqu’ici peu connu. Une nouvelle révélation, si je puis m’exprimer ainsi, reste encore à faire; ou plutôt les vérités de l’ancienne révélation , en ce qui concerne la grandeur de la nature humaine, doivent être tirées de l’obscurité et de l’oubli. Il faut que l’âme soit considérée a\ec un respect religieux qu’on n’a pas senti jusqu’ici; il faut que les droits sacrés de tout être auquel ce principe divin a été accordé s’établissent sur les ruines de ces maximes funestes qui, dans l’Église comme dans l’État, ont trop longtemps partagé le genre humain en deux classes, la \ile multitude et l’orgueilleuse minorité.

il n’y a rien que les hommes connaissent moins qu’euxmèmes. Us en savent bien plus sur la création qui les environne, sur la matière et sur ses lois, que sur ce principe spirituel pour qui la matière fut créée, et sans qui l’univers n’aurait aucun prix. Personne sans doute ne peut ignorer complètement son âme, car l’âme c’est lui-même, et il est impossible qu’on n’ait pas la conscience de ses actes les plus sensibles. Mais, pour la plupart des hommes, l’û.me est un chaos, une région enveloppée de nuages perpétuels, un pays invisible et qui effraye l’imagination. L’affinité de l’esprit avec Dieu, le pouvoir moral de l’âme, l’objet pour lequel ses facultés lui ont été données, l’avenir qui l’attend, notre bonheur subordonné tout entier à la droiture de nos actions et il notre progrès, ces vérités qui devraient nous occuper entièrement, sont des mots vides pour la plupart des hommes, et n’ont, pour aucun de nous, cette réalité

vivante qu’elles prendront un jour, j’en suis convaincu. La foi en la nature infinie et immortelle de l’àme, foi sans laquelle nous ne sommes rien, est loin de s’être complètement développée. On n’a pas encore un juste respect des autres. Le vrai lien de la société manque donc; aussi y a-t-il défaut de charité chrétienne. Il y a, il est vrai, beaucoup de charité instinctive, naturelle, et cela n’est pas à dédaigner ; mais la charité de Jésus- Christ , qui consiste dans la calme résolution de souffrir, et , s’il est nécessaire , de mourir pour nos frères, la charité du Christ sur la croix, celle que le chrétien doit véritablement imiter, celle-là est peu connue; et pourquoi? C’est que chez les hommes nous ne voyons rien qui leur donne droit à de pareils sacrifices de notre part ; nous ne les jugeons pas dignes qu'on souffre pour eux. Pourquoi serions-nous martyrs pour des êtres qui, moralement, ne nous intéressent guère plus que les brutes ?

Rien ne peut faire de l’homme le véritable ami de son semblable , si ce n’est la vue de quelque chose d’intéressant et de grand dans la nature humaine. Il nous faut voir et sentir l’ablme qui sépare la vie spirituelle , que nous avons en nous , de la vie végétale ou animale qui agit autour de nous. Si belle que soit la fleur, je ne puis l’aimer d’un amour désintéressé qui me ferait lui sacrifier mon bonheur. C’est en vain qu’on m’exhorte à m’attacher de toutes les forces de mon àme à des animaux, quelque utiles ou agréables qu’ils soient. Ils ne sont pas capables de vérité, de vertu et de progrès. Il leur manque ce principe du devoir qui seul donne de la permanence à l’individu; aussi perdent-ils bientôt leur nature individuelle, et vont-ils se confondre

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avec la masse générale. L’homme mérite une affection différente, car il a une nature raisonnable et morale, qui doit le faire durer à jamais , et au moyen de laquelle il peut parvenir à un inexprimable bonheur , ou tomber dans un malheur indicible. Ce qui est en lui le rend plus intéressant que la terre ou les cieux; et le seul moyen de l’aimer comme il faut, c’est d’entrevoir en lui cette force immortelle. Jusque-là la charité ne sera guère que de l’instinct; nous n’embrasserons qu’avec froideur la cause de l’humanité.

On dira que le Christianisme a beaucoup contribué à faire naitre la charité, et qu’il a apppris aux hommes à s’appeler frères. Oui, à s’appeler de ce nom; mais leur a-t-il, jusqu’ici, donné le véritable sentiment de fraternité? Nous sentons que nous sommes tous de même race, et c’est bien. Nous faisons remonter notre origine aux deux mêmes époux, et nous sentons que le même sang coule dans nos veines. Mais comprenons -nous notre fraternité spirituelle ? Sentons-nous que nous descendons tous d’un même Père céleste, à l’image duquel nous avons tous été faits, et de la perfection duquel nous pouvons tous approcher? Sentons -nous qu’il y a une même vie divine dans notre ûme et dans toutes les âmes? Voilà pourtant le seul lien véritable qui unisse l’homme à l’homme. C'est un lien plus sacré, plus durable que tous les liens de la terre. Le sentons-nous, et, par suite, nous respectons-nous vraiment les uns les autres?

Quelquefois, il est vrai, on accorde un respect sincère, profond , et presque sans bornes ; mais à qui ? Aux grands hommes, à ceux qu’un abîme sépare de la foule; à ceux que le génie, le caractère, l’énergie, le rang, le succès placent au-dessus des autres. A ceux-là

on rend des honneurs; mais ce n’est pas là respecter tous les hommes; au contraire, cet hommage est le plus souvent défavorable au respect chrétien dont je plaide la cause. On honore les grands aux dépens de l’humanité. Ils absorbent et concentrent l’admiration du monde, et leur éclat jette dans une obscurité plus profonde et fait dédaigner leurs semblables moins bien doués. Je ne refuse point d'houorer les grands hommes, mais je dis qu’il ne faut pas qu’ils s’élèvent en abaissant la foule. Je dis que, lorsqu’on rend de justes honneurs aux grands hommes, cet hommage ne fait qu’augmenter notre estime pour l’humanité, et nous lier plus étroitement à nos semblables; mais, si des grands hommes on fait des idoles, s’ils détournent notre intérêt des hommes ordinaires, alors ces honneurs nous corrompent; ils brisent le lien sacré qui nous unit à tous, et l’admiratiôn même que nous éprouvons pour la grandeur nous pervertit. La véritable manière d’envisager les grands hommes, c’est de les considérer comme des exemples et des modèles de notre commune nature, qui montrent ce qui appartient à toutes les âmes , bien que jusqu'ici cette excellence ne paraisse que chez le petit nombre. L’éclat que répandent les grands hommes n’est, après tout, qu’une faible révélation de la force contenue dans tout être humain. Ils ne sont pas des prodiges, des miracles, mais des développements naturels de l’àme humaine. Ils sont, il est vrai, comme des hommes au milieu d’enfants, mais les enfants ont un principe de croissance qui les conduit à la virilité.

Que les grands hommes et la foule soient d’une même famille, c’est ce que prouve l’admiration que le génie inspire à la foule. Une admiration sincère, éclairée.

sort toujours tle quelque ressemblance entre celui qui l’éprouve et celui qui l’inspire. Celui qui comprend la grandeur a été créé pour en avoir sa part ; le germe est en lui; souvent même cette admiration montre plus de noblesse chez celui qui l’éprouve que chez celui qui l’excite; car, quelquefois, le grand homme est si absorbé dans sa propre grandeur, qu’il ne peut en admirer d’autre; et je n’hésite pas à dire qu’un esprit ordinaire, mais capable d’une généreuse admiration, est fait pour s’élever plus haut que l’homme supérieur qui ne sait jouir que de sa seule excellence. Les grands hommes, je veux non pas les séparer de l’humanité, mais les confondre avec elle. Je ne regarde pas comme un faible bienfait de la philosophie qu’elle nous enseigne que la pensée de l’homme de génie existe en germe chez le moindre de ses frères. Les facultés que le savant exerce dans les découvertes les plus profondes sont celles que le commun des hommes emploie chaque jour dans les travaux de la vie.

Pour montrer sur quels motifs repose l’obligation d’honorer tous les hommes , je pourrais examiner cette nature humaine qui nous est commune à tous, et exposer quels sont ses droits au respect. Mais, laissant de côté cet immensft^ujet, je ferai remarquer qu’il y a dans l’îtme un principe qui rend tous les hommes essentiellement égaux, qui les place sur un pied d’égalité quant aux moyens de bonheur, qui peut mettre au premier rang ceux dont la. condition est la plus misérable en ce monde, et qui, par conséquent, donne aux plus malheureux un droit à l’intérêt et au respect. Je veux parler du sentiment du devoir, de la faculté de distinguer et de faire ce qui est bien, du principe moral et religieux.

du moniteur intérieur qui parle au nom de Dieu; c’est là le grand présent que Dieu nous a fait à tous. Nous . •

n’en pouvons concevoir de plus beau . Dans le séraphin et dans l’archange nous ne pouvons rien concevoir de : .

plus élevé que la vertu, ou le pouvoir de se conformer ù la volonté et aux perfections morales de Dieu. Ce pouvoir renverse toutes les barrières qui séparent le séraphin du dernier des hommes^ il en fait des frères. Qui- { ;

conque a reçu de Dieu ce sentiment et cette capacité du bien, est uni au monde spirituel par un lien plus fort que tous les liens de la nature. Il possède un principe qui, s’il y est fidèle, doit le faire avancer à jamais, et > :

lui assure la perfection et le bonheur des êtres de l’ordre le plus élevé.

C’est ce pouvoir moral qui rend tous les hommes . ‘

égaux, qui anéantit toutes les distinctions du monde. "1

C’est par là que l’ignorant ou le pauvre peut devenir le plus grand des hommes ; car le plus grand c’est celui qui est le plus fidèle au devoir. Il est probable qu’on ,

trouverait les hommes les plus nobles dans les condi- . »

tions les moins heureuses de la société, parmi ceux dont les noms ne sont jamais prononcés hors du cercle étroit où ils traxaillent et ils souffrent, qui n’ont que deux deniers à donner, qui, peut-être même, ne les ont pas, et désirent pour nourriture les miettes qui tombent de la table du riche; car c’est dans cette ;v 4

classe qu’on peut trouver ceux qui ont résisté à la plus ’C

terrible tentation , ceux qui ont rempli les devoirs les plus difficiles, ceux qui, au milieu des épreuves les plus ,V

cruelles, ont mis leur confiance en Dieu, ceux qui ont le plus souffert de l’injustice et ont le plus pardonné; et voilà ceux qui sont grands, ceux qui sont élevés. •' ;

Peu importe quels devoirs chacun est appelé à remplir, peu importe qu’ils semblent petits et obscurs. La grandeur aux yeux de Dieu ne gît pas dans la sphère où on agit , ni dans l’effet qui est produit , elle est tout entière dans la vertu, dans l’énergie avec laquelle ou s’attache à la volonté divine, avec laquelle on supporte les épreuves, et avec laquelle on aime et on recherche le bien.

Le sentiment du devoir est le plus beau présent de Dieu. L’idée du juste est la première et la plus noble révélation que Dieu ait faite à l’àme humaine, et toutes les révélations extérieures ont cette révélation pour fondement et pour objet. Tous les mystères de la science et de la théologie perdent leur grandeur devant le simple sentiment du devoir qui perce dans l'âme du petit enfant. Ce sentiment l’introduit dans le royaume moral de Dieu. Ce sentiment devient pour lui un lien étemel. Celui chez qui la conviction du devoir est développée est, dès ce moment, soumis à une loi que nulle puissance au monde ne peut abroger. En se sentant responsable, il forme une nouvelle et indissoluble union avec Dieu. Il parait devant un tribunal intérieur, des décisions duquel dépend tout son bonheur ; il entend une voix qui , s’il l’écoute, le conduira à la perfection, tandis que, s’il la dédaigne, il attire sur lui une misère inévitable. Nous comprenons peu la grandeur du principe moral qui existe dans chaque âme humaine. Nous ne songeons pas à tout ce que son action a d’imposant. Nous oublions que ce principe est le germe de l’immortalité. Si nous le comprenions, nous considérerions avec respect tout être auquel il a été accordé.

Après avoir montré qu’il y a dans l’âme humaine un

fondement pour le respect que notre texte nous prescrit d’accorder à tous les hommes, j’ajoute qu’en étudiant le Christianisme, on verra que ce devoir nous est imposé par de nouvelles considérations encore plus solennelles. La religion tout entière est un témoignage rendu au prix que l’homme a aux yeux de Dieu, à l’importance de la nature humaine, aux desseins infinis pour lesquels nous fûmes créés. La religion nous montre Dieu envoyant au secours de l’humanité son fils bien-aimé, la brillante image et le représentant de ses perfections; il l’envoie, non pas seulement pour faire disparaître un fardeau de souffrances et de châtiment (car, bien que les théologiens exaltent cette œuvre de Dieu, ce n’est pas la plus noble) , mais pour créer des hommes d’après cette divine image dont lui-même offre les traits, pour purifier l’âme de toute souillure, pour lui donner une nouvelle puissance sur le mal, pour lui montrer l’immortalité comme son but et sa destinée; et l’immortalité, ce n’est pas seulement une existence perpétuelle, c’est une existence céleste et de progrès continuel. Telles sont les idées du Christianisme. Ces biens, Dieu les propose, non pas à quelques-uns, à ceux. qui sont instruits ou puissants, mais à tous les hommes, aux plus pauvres, à ceux qui sont tombés le plus bas; et nous savons que, par la puissance de ses'promesses, il a souvent élevé à une véritable grandeur ceux qui étaient le plus déchus, et qu’il leur a donné ici-bas, avec la vertu et la paix, un avant-goût du ciel. Tel est le Christianisme. Vus à la lumière de la religion, les hommes sont des êtres dont Dieu s’occupe , auxquels il a donné son fils , sur lesquels il répand son esprit , et qu’il a créés pour le plus grand de tous les biens , pour partager ses

perfections et son bonheur. Mes amis , voilà le Christianisme. Notre scepticisme ne peut étouffer la lumière éclatante que cette religion répand sur l’àme et sur l’avenir de l’humanité ; et nous honorerons d'autant plus tous les hommes que nous serons mieux pénétrés de cette vérité.

On me dira que le Christianisme parle de l’homme comme d’un pécheur, et le signale ainsi à notre aversion et à notre mépris. Je sais qu’il parle du péché, mais il n’en parle pas comme étant indissolublement lié à l’àme, comme faisant partie de l’essence humaine; c’est une souillure temporaire dont il nous invite à nous purifier. La grande doctrine de l’Évangile, c’est que l’homme le plus égaré peut être ramené dans la bonne voie , que celui qui est tombé le plus bas peut se relever, et qu’il n’est point de pureté, de force, de bonheur où l’àme la plus coupable ne puisse atteindre par la pénitence. Le Christianisme, il est vrai, nous donne, des fautes de l’humanité, un sentiment plus profond et plus vif qu’aucune autre religion. En nous révélant la perfection du caractère de Jésus-Christ, il nous montre combien sont imparfaits même les meilleurs. Mais s’il nous révèle la perfection dans Jésus, ce n’est pas pour nous décourager, c’est pour nous donner un modèle ; c’est pour nous donner la soif de cette perfection et nous y pousser. Jésus m’apprend ce que l’homme deviendra s’il est fidèle à cette nouvelle lumière; et chacun de nous peut y être fidèle.

Le Christianisme nous montre l’homme comme un pécheur, mais je n’y trouve nulle part ces sombres idées sur l’humanité qui nous feraient fuir nos semblables comme un nid de reptiles. Dans le langage courtois de la théologie, on a dit de l’homme qu’il était à demi brute,

à demi démon. Mais c’est une exagération coupable et funeste. La brutalité, c’est-à-dire la passion animale, est forte chez l’homme, mais n’y a-t-il en nous que des appétits? Est-ce qu’il n’y a rien qui les combatte? Est-ce qu’ils constituent l’qssence de l’àme? N’est-ce pas plutôt un accident, le résultat de l’union de l’esprit avec la matière? La source de ces appétits n’est-elle pas dans le corps? Outre les inclinations animales, je vois dans toutes les passions humaines un penchant aux excès coupables. Je vois non pas un seul tentateur, mais de nombreux tentateurs dans le cœur humain , et je n’ignore pas quelle est la terrible puissance de ces ennemis de notre vertu. Mais n’y a-t-il chez l’homme que de la tentation, que du penchant au mal? N’y a-t-il pas des forces qui en contrarient les effets? N’y a-t-il pas d’attraits dans la vertu ? Pas de penchant vers Dieu ? Pas de sympathie pour la douleur? Pas de respect pour la grandeur? Pas de luttes morales? Pas de triomphes de principes? Cette force même de la tentation me semble un des indices de la grandeur de l’homme. Elle montre un être créé pour grandir au milieu des obstacles, de la souffrance et du combat ; elle montre un être appelé aux vertus les plus hautes ; car nous sentons tous, par un instinct infaillible, que la vertu est grande en proportion de l’obstacle qu’elle surmonte, en proportion de l’énergie avec laquelle on l’adopte et on s’y attache. Je vois les hommes placés par le Créateur sur un champ de bataille; il y a des périls pour qu’ils en triomphent; souvent vaincus, ils sont toujours appelés à de nouveaux efforts; ils jouissent toujours du privilège d’approcher de la source de toute puissance , et de rechercher la grâce dans les moments de besoin; ils entendent tou-

jour» les encouragements d’un chef céleste qui a luiméme combattu et vaincu, et qui leur tend sa couronne de justice et de victoire.

Ces courtes réflexions sur la nature humaine et sur le Christianisme vous montrent sur quoi repose l’obligation solennelle de respecter tous les hommes, d’attacher une importance infinie à la nature humaine, et de l’honorer même dans son enfance et sa faiblesse présente. Ce sentiment d’honneur et de respect pour les hommes me frappe de plus en plus comme étant essentiel au caractère chrétien. Mieux compris et plus fidèlement cultivé , ce sentiment contribuerait beaucoup au progrès de l’église et du monde. En fait, j’attache à ce sentiment une telle importance, que je mesure d’après ses progrès ceux que fait la société. Je juge des événements publics par l’action qu’ils exercent sur ce sentiment. J’estime les révolutions politiques suivant qu’elles élèvent chez les hommes les idées qu’ils se font de leur nature, et qu’elles leur inspirent le respect de leurs droits réciproques. Les mouvements étonnants dont l’Europe est en ce moment le théâtre me suggèrent naturellement et m’imposent presque ce nouvel exemple de l’importance que j’attache à ce sentiment. Quelques mots à ce sujet.

Qui est -ce qui rend si intéressant le mouvement révolutionnaire à l’étranger? C’est que le respect de la nature humaine s’y montre d’une manière plus forte, et, pour moi, c’est ce qui en fait le principal intérêt. J’y vois la preuve que l’àme commence à se connaître, et qu’elle comprend sa destinée. Je vois que l’homme s’estime davantage. Je le vois arrivant à la convictiou que tous ses semblables ont des droits égaux et indestruc-

(ibles. J’y vois la première lueur de ce grand principe, que l’individu ne doit pas être l’instrument d’autrui, mais qu’il doit se gouverner d’après une loi intérieure, et marcher à sa propre perfection; qu’il appartient à Dieu et à lui-même, et n'a point d’autre maître. Dans l'état actuel du monde ces idées sont obscures et confuses, car jusqu’ici on a fait peu d’efforts pour les mettre dans tout leur jour, et leur donner une forme pratique et déterminée. La foule ne sait pas clairement ce qu’elle veut. L’imagination que la raison et l’expérience n’ont pas réglée l’éblouit de ses visions brillantes mais sans fondement. La foule est poussée en avant avec une violence dangereuse, par le sentiment qu’elle n’a pas trouvé son élément; par une foi vague, mais cependant noble, dans un bien plus grand que celui auquel elle est parvenue; par l’impatience qu’elle éprouve de supporter des freins qui la dégradent. Dans cette violence il n’y a rien d’étrange, rien qui doive nous décourager. On sait que partout, dans leur premier développement, les grands principes se manifestent de façon irrégulière. C’est ce qui arrive en fait de religion. Dans l’histoire on voit souvent que la religion, après avoir été longtemps humiliée, se montre violente et fanatique, qu’elle excite quelquefois des guerres sanglantes, .mais elle finit toujours par établir un empire plus calme sur la société. L’histoire nous montre aussi que le sentiment du droit et de l’égalité s’est d’abord développé avec violence. Et, cependant, ce sentiment est un noble sentiment et le présage d’un meilleur état social.

Si l’on me demande ce que j’attends des révolutions qui agitent en ce moment l’Europe, je réponds que j'en attends un bien qui comprend et me cache tous les

autres. J’en attends le renversement d’institutions qui ont plus ou moins brisé le vrai lien qui unit l’homme à l’homme, qui ont asservi à la volonté d’un maître la volonté, le cœur et la conscience des peuples, et j’espère qu’à la place de ces institutions en grandiront d’autres qui exprimeront, entretiendront et répandront de tous côtés le juste respect de la uature humaine, qui fortifieront chez les hommes le sentiment de leurs facultés, de leurs devoirs et de leurs droits, qui formeront l’individu à l’indépendance morale et religieuse, qui se proposeront pour but l’élévation de toutes les classes de la société, et qui donneront un libre essor aux meilleurs esprits dans cette œuvre de commun progrès. Je n’attends point que cela se réalise tout à coup. Le soleil qui doit amener un jour plus brillant se lève au milieu de nuages épais et menaçants. Peut-être les esprits ne furent-ils jamais plus agités qu’aujourd’hui. Cependant je ne désespère pas.

Un nouvel ordre d’idées et de principes commence à se développer; une philanthropie plus large commence à triompher des distinctions de rangs et de nations; on sent de façon toute nouvelle ce qui est dû aux ignorants, aux pauvres et aux vicieux. Le droit de tout homme à une éducation qui excite ses plus nobles facultés, et lui apprenne de plus en plus à se maîtriser lui -même, ce droit est reconnu comme il ne l’a jamais été. On sent de plus en plus que le gouvernement n’est pas fait pour élever quelques privilégiés, mais bien pour protéger les droits de tous. Voilà de grandes révolutions de principes qui ont commencé et qui s’étendent, personne ne le niera; et, pour moi, ce sont autant de prophéties qui annoncent un état meilleur pour l’humanité. Oh! puisse

cetle amélioration s’accomplir sans effusion de sang ! Comme chrétien, mon esprit est troublé toutes les fois que je me réjouis d’un bien, quelque grand qu’il soit, quand on l’achète à ce terrible prix. Un bien ainsi acquis est toujours imparfait et, en général, de courte durée. La guerre peut renverser le despotisme , mais il est rare qu’elle fonde de meilleures institutions. Même lorsqu’elle est unie, comme dans notre histoire, à de nobles principes, elle enflamme et laisse derrière elle des passions qui font de la liberté une lutte fiévreuse entre des partis jaloux, et qui exposent un peuple à la tyrannie des factions qui se cachent sous les formes de la liberté. Rien n’affaiblit autant que la guerre le respect des hommes pour la nature humaine; et si, pour travailler à la régénération de l’humanité, je ne voyais pas d’influences plus saintes que l’épée, en vérité, je désespérerais.

Jusqu’ici j’ai parlé des causes et de l’importance de ce respect qu’on doit à tous les hommes. Je n’ai pas le temps de m’étendre sur les divers moyens d’accomplir ce devoir. Je dis seulement: Respectez tous les hommes. Honorez l’individu depuis le commencement jusqu’à la fin de sa carrière terrestre. Honorez l’enfant. Accueillez celui qui entre dans la vie avec le sentiment de sa grandeur mystérieuse, en pensant qu’une existence immortelle vient de commencer, qu’un esprit vient d’être créé qui ne sera jamais éteint. Honorez l’enfant. Sur ce principe repose toute bonne éducation. Jamais nous ne saurons élever l’enfant tant que nous ne l’aurons pas pris dans nos bras comme fit Jésus, et que nous n’aurons pas senti que le royaume du ciel est composé de ces petits. Ces quelques paroles nous apprennent quel est l’esprit

d’une véritable éducation; et, faute de les comprendre, on a mal secondé le principe divin qui est dans l’âme de l’enfant.

Honorez aussi les pauvres. Ce respect est nécessaire pour rapprocher les heureux du monde de ceux qui souffrent. Lui seul rend la bienfaisance vraiment divine. Sans lui, l’aumône dégrade celui qui la reçoit. Apprenons combien sont légères et insignifiantes les distinctions qui nous séparent du pauvre. Celui qui est le dernier par la fortune peut être le premier par les plus nobles attributs de l’humanité. Une union fraternelle, fondée sur cette conviction, et qui se propose de fortifier les pauvres dans la tentation, fera infiniment plus pour cette classe souffrante que toutes nos associations artificielles. Tant que le Christianisme ne nous aura pas appris à respecter la nature humaine, quel que soit celui qui en soit revêtu, nous ferons peu de bien. Je conçois qu’avec une vertu chrétienne aussi faible qu’est la nôtre, nous comprenions mal l’empire qu’on pourrait exercer sur ceux qui sont tombés et délaissés, si notre bienveillance reconnaissait véritablement et complètement en eux l’image de Dieu.

Peut-être qu’aucun de nous n’a encore entendu , ni ne peut comprendre le ton de voix avec lequel un homme profondément pénétré de ce sentiment parlerait à son semblable. C’est un langage qu’on ne connaît guère sur la terre, et l’éloquence n’a point encore opéré de semblables merveilles. Je m’arrête, bien que je ne fasse qu’indiquer l’application du principe sur lequel je viens d’insister. Je finis comme j’ai commencé, en disant que la grande révélation dont nous avons besoin maintenant est une révélation de l’homme à lui-même. La foi qui

nous manque, c’est la foi dans ce que nous pouvons devenir nous et nos semblables, la foi dans le germe divin qui se trouve dans notre àme. Pour ce qui est de la plupart des choses qu’on appelle les mystères de la religion, nous pouvons les ignorer sans crime. Mais le mystère qui est en nous , le mystère de notre nature spirituelle, responsable, immortelle, il nous faut chercher à le connaître. Heureux ceux qui ont commencé à le pénétrer, et à qui il a inspiré le respect d’eux-mêmes, et un intérêt sincère et respectueux pour leurs frères !

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