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PRÉFACE

Lorsque nous avons entrepris la Bibliothèque d’éducation spéciale, nous avions le dessein de réunir successivement dans l’ordre chronologique les travaux les plus importants relatifs à l 'idiotie ou mieux aux différentes formes de l'idiotie , disséminés dans les Traités , les Dictionnaires , les Journaux spéciaux.

Le premier volume : Recueil de mémoires , notes et observations sur Vidiotie contient la plupart des travaux de 1773 à 1836. Il a été complété pour cette période par un second volume intitulé : Rapports et mémoires sur le Sauvage de V Aveyron, Vidiotie et la surdi-mutité, par Itard (1).

Le troisième volume , paru en 1895, intitulé Rapport et mémoires de Séguin sur l'éducation des enfants normaux et anormaux , comprenait son Rapport sur V éducation, à l’Exposition internationale de Vienne, en 1877, où Séguin avait été délégué par

(1) Avec une appréciation de ces rapports par Delasiauve, l’Éloge d’Itard par Bousquet et une Préface par nous, 1894.

Préface.

le gouvernement des États-Unis et deux mémoires spéciaux : Éducation psycho - physiologique d'une main idiote ; éducation psycho - physiologique d'un œil idiot. Ce volume est épuisé. En attendant que nous puissions le faire réimprimer, nous faisons prendre sa place ( Volume III) aux Mémoires de Séguin, antérieurs à son Traité de 1846 et à ce Traité luimême ( Volume III bis.)

Outre les volumes dont nous venons de parler, la Bibliothèque d’éducation spéciale comprend ou comprendra :

Volume IV : Assistance , Traitement et Éducation des enfants idiots et dégénérés , Rapport fait par nous, au Congrès internationnal d'assistance publique de Lyon (1894), suivi de Considérations sommaires sur le traitement médico -pédagogique de l'idiotie.

Volume V : Manuel pratique des méthodes d'enseignement spéciales aux enfants anormaux (sourdsmuets, aveugles, idiots, bègues, etc.), par les Drs Hamon du Fougeray et L. Couétoux, préface du Dr Bourneville, 1896.

Volume VI : Assistance et traitement des idiots , imbéciles , débiles , dégénérés, amoraux, crétins, épileptiques (adultes et enfants), etc., par le Dr Pornain, avec préface du Dr Magnan, 1900.

Volume VII : Le dressage des dégénérés ou orthophrénopédie, parle D' H. Thulié, avec 35 figures dans le texte, 1900.

Préface.

yii

Volume VIII : Nouvelle méthode pour renseignement de la, lecture à l’usage des enfants arriérés ou présentant des troubles de la parole, par Joseph Boyer. Edition illustrée de 150 fig., par Jacquin fils.

Volume IX : Alphabet du dessin , méthode d’enseignement pour les jeunes enfants, en particulier pour les enfants arriérés, parMrae Paul Bru-Thiellay, avec XIX planches et 157 figures, 1896. Préface du Dr Bourneville.

Ensuite viendront :

Volume X : Rapports et mémoires de Séguin, de 1846 à sa mort (1880), y compris son rapport à l’Exposition de Vienne et les mémoires sur l’éducation de la main et de Y œil qui formaient autrefois le volume III. (En préparation.)

Volume XI : Idiocy and its Treatment by the Physiological Method , hy E. Séguin (Traduction en cours.)

Volume XII: Mémoires et discours de Delàsi au ve (en préparation.)

En ce qui concerne nos travaux personnels ils ont été consignés dans les volumes qui composent nos Comptes-Rendus annuels du service des enfants idiots, arriérés, épileptiques et nerveux de Bicêtre et de la Fondation Vallée, dans les procès-verbaux de la

Préface.

Commission de surveillance des Asiles d'aliénés de la Seine (1883 à 1905), du Conseil général de la Seine (1877-1882), du Congrès des aliénistes et neurologistes, de Y Académie de médecine, de la Société anatomique,, de Y Association française pour V avancement des sciences et dans les journaux spéciaux.

En tête du présent volume, dont la première édition (1846) est épuisée depuis longtemps et que nous avons réimprimé avec l’autorisation du professeur Séguin, fils de l’auteur, nous avons placé le portrait de Séguin, emprunté à la plaquette « In memory of Edouard Seguin ( 1) », publiée à New-York parles soins de son fils et de ses amis, en 1880. Elle nous a servi, avec nos notes personnelles, à faire un Essai biographique , inséré dans l’ancien Volume III et que nous reproduirons dans le Volume X, en le complétant et en le faisant suivre d’une appréciation de l’œuvre de Séguin que nous persistons à considérer comme un des premiers éducateurs du XIXe Siècle (2).

Bourne VILLE.

(1) Being remarks made by some of his friends at the lay funeral service held october 31, 1880.

(2) Ce volume a été composé et tiré par les Enfants de l’imprimerie de Bicêtre.

AVANT-PROPOS

Ayant contribué plus que personne à appeler l’attention sur la classe délaissée des Idiots, ayant rendu quelque espoir à beaucoup de familles et donné soulagement à un petit nombre d’autres; ayant obtenu, sur le rapport de M. Pariset, les éloges et les encouragements de l’Académie des sciences (1), ayant seul et avant tout autre appliqué une méthode, et ma méthode, à l’éducation des jeunes Idiots des hospices de la ville de Paris, en vertu d’une commission ministérielle, je crois ne pouvoir répondre plus dignement à la bonne opinion que les savants, le ministre et les familles ont eue de mon entreprise, qu’en en publiant les résultats théoriques et pratiques. Sous ce titre de Traitement moral, Hygiène et Éducation des Idiots, je produirai : 1° les réflexions que l’Idiotie m’a suggérées ; 2° les observations d’idiotie et d’imbécillité les plus remarquables que ma pratique m’ait fournies ; 3e les formules de traitement que l’expérience m’a montrées les plus efficaces ; 4° enfin, les doctrines qui sont résultées pour mon esprit d’une observation active de dix ans.

Durant cette longue période, conseillé d’abord par Itard, puis par Esquirol, livré plus tard à mes propres forces, j’ai dû chercher en moi seul les ressources que d’autres empruntent à la science toute faite dans

■ (1) Voyez ee rapport ci-après, page 17.

Séguin, Education des idiots !

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les livres ou à la science qui s’élabore autour d’eux* Decettepositionvraiment exceptionnelle, il est résulté, je le crois du moins, un travail entièrement neuf, nonseulement sur l’Idiotie, mais encore sur l’Education ; et cela se conçoit : me proposant pour but le traitement des jeunes idiots j’étais incessamment ramené, par la force même de mon sujet, à m’enquérir des méthodes, à peser les théories, à discuter les pratiques de l’enseignement. Si toutes ces méthodes que j’ai passées en revue m’ont paru bonnes pour les enfants ordinaires, ou plutôt si le développement intellectuel des enfants ordinaires les rend excellentes, avec les idiots elles perdaient leur prestige à mesure que j’en essayais sur eux l’application; aucune n’était assez complète ; aucune ne tenait assez compte des anomalies psychologiques et physiologiques dont l’individu humain est susceptible, pour que j’aie pu m’en contenter ; procédant ainsi toujours par voie d’élimination, à mesure que j’avançais dans mon examen critique des méthodes, je me suis trouvé, non-seulement isolé dans ma tentative de traitement des idiots, mais seul aussi dans le travail de pédagogie générale que je me voyais ainsi presque forcément obligé de formuler chaque jour avec plus de précision : de telle sorte qu’au lieu d’un livre que je voulais écrire sur un sujet unique, j’ai peur d’en avoir écrit deux : l’un sur l’Idiotie, l’autre sur l’Éducation. Car telle est la force de la logique, que l’une de ces questions ne pouvant être résolue avant l’autre, force m’a été de résoudre la seconde pour obtenir la solution de la première : et en outre, telle est la connexité des théorèmes anthropologiques, qu’à la place d’une simple question d’idiotie je me suis trouvé engagé dans les questions d’hygiène, de physiologie, d’éducation, de morale, qui se rattachent inévitablement à la première.

Réduit à m’excuser de la complication du point de

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vue sous lequel je me suis cru obligé d’envisager mon sujet, je n’hésiterai pas davantage à avouer que je ne suis ni le seul, ni le premier qui m’en suis occupé. Si grand que puisse être l’honneur d’attacher son nom à une entreprise scientifique dont la portée sera considérable pour l’amélioration d’une classe entière d’individus, cet honneur ne doit pas être ravi, et je serai plus fier de la seconde place, si je la mérite, que je ne ie serais de la première, si l’on voulait me l’assigner indûment.

Personnellement ma position, relativement au sujet que je traite, était pleine d’écueils. Il ne m’eût pas été difficile de taire les antécédents scientifiques delà question et de me mettre au premier rang ; mais cela ne convenait ni à ma conscience, ni à la reconnaissance que je professe pour Itard, mon illustre maître, le premier qui ait traité méthodiquement un Idiot ; il me l’eût été moins encore de faire endosser, comme un billet de complaisance, mes travaux théoriques et pratiques, par un de ces banquiers de la médecine officielle qui escomptent leur signature à gros intérêts ; je n’ai point voulu pactiser avec ces habiles de la science. Mon nom et mon travail doivent rester ce qu’ils sont, un nom obscur, et des travaux persévéramment enfouis dans une pratique obstinée. Je ne saurais descendre jusqu’à me faire justiceà moi-même ; et j’espère médiocrement que quelqu’un ait jamais ce courage... qui ne rapporterait rien ; mais je remplirai vis-à-vis de mon maître le devoir que je néglige pour mon propre compte ; et à la place des noms que l’on a voulu attacher à la question de l’Idiotie, j’écrirai celui d’Itard, qui, le premier, par l’éducation du sauvage de l’Aveyron (1),

- (1) Traité des maladies de Voreille et de l'audition, 2° édition, Paris, 1842,

t. II. Voyez aussi l’èloge de J. M. G. Itard, par M. Bousquet ( Mémoires de l'Académie royale de médecine, Paris, 1840, t. VIII, p. 1). Voir le tome II de la Bibliothèque d'éducation spéciale. (Collection BournevilleJ.

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a ouvert la voie clans laquelle je suis entré seul à sa suite.

Les travaux de M. Itard remontent à 1801. Quand ce savant me connut, il daigna me dire qu’il avait la confiance que je continuerais dignement son œuvre ; puis-je mieux faire, la continuant, comme il l’espérait, cpie de donner d’abord une idée de ses premiers travaux ?

A l’époque où le sauvage de l’Aveyron fut amené à Paris, on crut avoir trouvé la statue de Condillac, machine animée, dont il devait suffire de toucher les ressorts pour produire des opérations de l’intellect. L’école philosophique de ce temps fut ravie, et alla voir le prodige ; tous les beaux esprits à leur tour visitèrent notre sauvage ; mais la merveille se dissipa bientôt devant la réalité, le dégoût remplaça l’enthousiasme, et le malheureux sauvage de l’Aveyron était abandonné dans les combles de l’École des sourdsmuets, quand le docteur Itard le réclama. Lié avec les philosophes du moment, philosophe lui-même autant que personne, et, de plus, beau théoricien, mais vivant sur le commun psychologique de son époque, Itard mit son originalité, comme son dévouement, au service du sauvage de l’Aveyron, ou, peut-être, pour parler plus juste, au service de la métaphysique courante.

Du reste, cet adolescent était-il sauvage, comme le pensait Itard ; idiot ainsi que le prétend Pinel, dans son rapport? peu nous importe, et qu’importe à la mémoire de mon illustre maître ? Lui, n’a-t-il pas fait tout ce qu’il était humainement possible de faire alors ; n’a-t-il pas donné, pendant cinq ans; l’admirable spectacle de son dévouement à une créature qui avait attiré et effrayé tout Paris? Et moi, qu’ai-je besoin de relever ce cadavre qui n’a jamais réellement vécu ? Mort, le sauvage de l’Aveyron n’est plus que l’instru-

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ment à l’aicle duquel Itard a cherché. . . cherché quoi ?. . nous verrons; mais cette investigation a déjà été qualifiée par un homme qui s’y connaît, M. le docteur Leuret, de sublime tentative.

Ce mot caractérise, en effet, et la hauteur du but que se proposait Itard, et ses efforts, dans tous les sens, pour y atteindre, et le point où il a laissé l’entreprise. Toute son originalité, toute son invention, tout son courage, n’ont abouti qu’à la critique la plus complète et la mieux motivée de la philosophie sensualiste qu’il avait acceptée, qui paralysait tous ses moyens, et enchaînait son action. Voulait-il par exemple, donner une idée à son élève, il lui donnait une notion, et s’étonnait ensuite que Victor n’eût jamais écrit le mot lait que quand on lui présentait sa tasse. Je n’insisterai pas sur les détails de ce débat qui n’aboutiraient à rien, et qui ne provoqueraient, de nos jours, aucune sympathie. Le docteur Itard a, je le répète, tiré tout le parti possible de ce qu’il appelait lui-même les ressources actuelles de la métaphysique (an x. 1801). C’est donc à la métaphysique du dix-huitième siècle qu’il faut s’en prendre, non de l’insuccès du docteur Itard relativement à son élève, puisque le sujet lui-même est demeuré, pour la science, à l’état d’inconnu; mais du tâtonnement dans lequel ce savant professeur est resté toute sa vie, bien qu’il fût au milieu des éléments les plus propres à lui donner le mot d’une importante découverte.

Cette métaphysique, sur laquelle Itard a basé ses travaux, était, je ne dirai pas la plus fausse (le faux a-t-il des degrés?), mais la plus vicieuse de toutes les métaphysiques passées, présentes et futures sans doute. Avec l’imposant appareil d’une science, elle n’en avait que le jargon, et eût certainement remporté le prix proposé par Nectanébo à Ésope, car elle bâtissait tous ses monuments en l’air, c’est-à-dire sans point d’appui.

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Et ou trouver une science sans principes, axiomes, prolégomènes, comme on voudra appeler cette pierre d’attente de tous les monuments de l’esprit ? aucun philosophe ancien, excepté Pyrrhon, et sa philosophie n’en est pas une, n’a omis de poser ses principes : il ne nous reste même de la plupart d’entre eux ejue leurs principes. Eh bien! depuis Descartes, Pyrrhon orthodoxe qui remettait tout en question en même temps qu’il faisait ses dévotions à la Vierge; depuis Descartes, qui fut si bon chrétien, et qui tua la métaphysique chrétienne, il n’y a plus de philosophie basée sur une certitude. Non que j’attribue à ce mot certitude une puissance plus grande que de raison. Je sais que les certitudes sont des dynasties abstraites que les révolutions renversent, que des réactions peuvent restaurer; et dans ce sens, Pt. Descartes n’est, après tout, que le Robespierre de saint Thomas. Mais nous, qui vivons dans un temps de critique, époque de doute et d’impossible investigation, il nous est bien permis d’envisager ces personnages du même œil que les puritains et les orangistes de 1688, et de dire par où ils ont péché.

La métaphysique chrétienne reposait sur la formule trinaire. Pour elle, l’homme était créé à. l’image de Dieu, il était dans le fini ce qu’est Dieu dans l’infini, Descartes, il est vrai, n’a pas formulé une métaphysique contraire, il n’a donné qu’une Méthode : mais cette méthode est une formule d’examen : arme de doute, instrument de scepticisme. Aussi, comme ses successeurs en ont profité! Oubliant que Pascal avait écrit, en quelque sorte à leur adresse : «si vous voulez définir toutes vos définitions, de définition en définition, vous arriverez à ne rien définir du tout» (comment pouvait-il dire plus énergiquement que, sans principe, on n’arrive à rien!); oubliant que la vie résulte de l’harmonie des relations du moi et du non-

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moi, ils se sont enfermés dans leur orgueilleuse personnalité, et ils ont fini par résumer l’être dans les appareils de la respiration et de la circulation. Ceux qui n’ont pas osé aller jusque-là; ceux qui n’ont pas eu la bravoure de chasser l’âme de sa région mystérieuse, (faute sans doute de pouvoir lui donner un successeur présentable); eux, les plus méthodiques, parce qu’ils étaient les plus timides; eux, les girondins de la philosophie, ils se sont contentés de lui dicter des conditions. Ils ne l’ont pas détrônée, cette reine du monde, mais ils lui ont donné des ministres responsables. Elle règne, ont-ils dit, mais elle ne gouverne pas.

Il y a une âme, — mais — toutes les idées viennent des sens.

La plus extrême confusion dut s’ensuivre et s’ensuivit. Chacun classa et déclassa les facultés selon son bon plaisir, jusqu’à ce que le besoin d’ordre pénétrant au sein même du désordre, on proclama le pouvoir souverain des sens. Dans la république philosophique ainsi constituée quelques moments avant l’autre, le tact, l’ouïe, la vue, le goût et l’odorat furent constitués en comité de salut public, et l’on proclama que les idées viennent des sens. Cette révolution passant de l’encyclopédie dansles faits, on décrétabientôt, comme conséquence sociale de cette formule, le culte de la déesse Raison.

Arrivé précisément à cette époque, Itard comprit fort bien avec J.- J. Rousseau et l’abbé de Condillac l’utilité de l’éducation des sens; mais les sens étant pour lui le dernier mot de l’esprit, il ne comprit jamais comment et pourquoi les idées sont autre chose que les sens, et que le moral est supérieur à l’intelligence. De ce point de départ procèdent toutes les erreurs et toutes les impossibilités dans lesquelles il est tombé;

AVANT-PROPOS

car en confondant ainsi les divers ordres de phénomènes, il s’ôtait la possibilité de conduire l’enfant, comme par la main, de l’éducation du système musculaire, à celle du système nerveux et aux sem>, de celle des sens aux notions, des notions aux idées, des idées à la moralité; il perdait la voie dès les premiers pas, et se dérobait enfin cette vue d’ensemble qui sert de cadre à une méthode.

Pour moi, qui, aussi jeune et bien moins savant qu’il l’était alors, l’ai formulée, cette méthode, je n’ai eu peut-être, comme dit Figaro, que le mérite de naître... à une époque où le terrain philosophique se débarrassait de toutes les utopies du dix-huitième siècle.

Ma méthode n’est pas la méthode d’Itard, il s’en faut du tout au tout, car il s’en faut du principe qui de la sienne à la mienne est diamétralement opposé ; mais si toutes les ressources de la métaphysique sur lesquelles comptait le savant docteur Itard ont été radicalement impuissantes, ce n’est pas une raison pour lui ôter la part d’estime et d’admiration qui lui revient dans l’œuvre qu’il a su me préparer et m’inspirer. Trop de gens aujourd’hui, embusqués dans des positions élevées braconnent les idées d’autrui pour que je ne tienne pas à honneur de me distinguer d’eux par une loyauté sans laquelle le talent est bien peu de chose, et l’habileté rien.

Cette simple histoire d’une idée n’est-elle pas d’ailleurs pleine d’enseignements. Un homme donne son sang, son repos, sa fortune, sa vie pour une idée : vite le premier vaniteux venu s’abat sur cette idée, s’y cramponne et s’y personnifie si adroitement que le public, qui n’est pas difficile sur les noms propres, substitue presque toujours le nom du plagiaire au nom de l’inventeur : que d’Américs Vespuces pour un Christophe Colomb ! Quoi qu’il en soit j’aurais du moins

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rendu à César ce qui appartient à César, en restituant à mon maître le mérite de la courageuse initiative qu’il a su prendre dans la question de fldiotie; j’aurai défendu sa mémoire contre ceux qui me conseillaient de l’enterrer, et contre ceux qui me voulaient dépouiller de la part qui me revient dans les travaux dont l’Idiotie a été l’objet; j’aurais obéi à la reconnaissance et à ma conscience; j’aurais fait mon devoir enfin, dans toute l’étendue patente et résignée du mot : advienne que pourra.

Et maintenant que cette funeste question de personnes est vidée, je désire m’expliquer brièvement sur la pensée qui a présidé à mes travaux.

L’Idiotie, voilà la question que j’ai voulu résoudre; à l’ Idiotie se sont rattachées les anomalies diverses dont les fonctions sont affectés dans l’enfance : fonctions du cerveau, fonctions des sens, fonctions des appareils moteurs et organiques; j’ai trouvé sur ma route presque tous les désordres physiologiques qui désolent l’enfance et entravent la virilité, tantôt liés à un état d’idiotie, d’imbécillité, de crétinisme, tantôt isolés et rongeant l’individu, comme fait une plante parasite dans le règne végétal. Ces désordres des fonctions ont donc été tantôt seuls et tantôt accessoirement l’objet de ma constante sollicitude. En effet je n’ai pas eu seulement pour élèves des Idiots; mais j’ai soigné, élevé, développé des enfants arriérés sous le rapport de la taille, de la force musculaire, de la sensibilité générale ou spéciale d’un seul appareil, sous le rapport d une seule ou de toutes les facultés intellectuelles : toutes les anomalies de fonctions, d’aptitudes et de facultés ont donc été l’objet de mes travaux. De là résulte ce caractère de généralité qui frappera sans doute dans la méthode que l’on va lire.

Et corrélativement, les questions d’hygiène, d’éducation, de traitement moral, de méthode, qui se ratta-

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client à un sujet si complexe, font de mon livre un ouvrage qui demande autant d’attention que de bonne volonté de la part des personnes qui voudront se pénétrer de l’importance et de la variété des matières qu’il embrasse. En le lisant, on pourra me reprocher souvent (outre des fautes de style que rien n’excuse), beaucoup de négligences dans les descriptions, ou trop de rapidité dans les détails ; mais ce livre est du petit nombre de ceux que l’on refait toute sa vie. La première fois que je l’écrivis, il y a huit ans, il tenait tout entier dans quatorze pages (1), la seconde fois il en comptait cinquante (2); la troisième, en prenant la dimension d’un mémoire étendu, il fut inséré dans un recueil spécial et justement estimé (3); aujourd’hui, il a l’ampleur d’un volume et ne contient pas, à beaucoup près, tous les documents que ma pratique m’a permis de recueillir. Il est à croire que 'je le compléterai un jour; cardiaque année m’apporte de nouveaux enseignements avec de nouvelles preuves de la puissance de ma méthode. Maistel que le voici cependant, avec ses imperfections que je regrette, et ses lacunes que je comblerai, s’il plaît à Dieu, ce livre est le dernier mot possible aujourd’hui sur l’Idiotie. Il sera lu par les envieux que je plains, par les concurrents (4) que j’honore; de redoutables épreuves l’attendent; et tant mieux vraiment ! car la discussion est le vent qui porte le plus loin le pollen de la pensée.

Je ne puis mieux terminer cet avant-propos qu’en

(1) Résume de ce que nous avons fait pendant 1 4 mois, Esquirol et Séguin, 1838. (Réimprimé dans le tome IX de la Bibliothèque d’éducation spéciale.)

(2) Théorie et pratique de l’éducation des Idiots. — Leçons faites à l’hospice des Incurables (hommes) par ordre du ministre de l’intérieur, par Edouard Séguin, 1841. (Réimprimé dans le tome IX, p. 25) de la Bibliothèque d’éducation spéciale.)

(3) Hygiène et éducation des Idiots , par Ed. Séguin. ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale. 1843.) (Bibliot. d’éducation spéciale, t. IX, p. 70).

(4) Je citerai entre autres avec distinction, MM. Guggenbiihl en Suisse, Crommèling en Belgique, et Saegert en Prusse.

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reproduisant ici quelques-uns des rapports dont ma méthode a été l’objet de la part de l’administration et des hommes les plus compétents.

« Nous soussignés, nous plaisons à reconnaître que M.Édouard Séguin, né à Clamecy (Nièvre), a commencé avec le plus grand succès l’éducation d’un enfant presque muet et semblable à un idiot (1), à cause du peu de développement de ses facultés intellectuelles et morales. En dix-huit moisr M. Séguin a appris à son élève à se servir de ses sens, à se souvenir, à comparer, à parler, à écrire, à compter, etc.

Cette éducation a été faite par M. Séguin, d’après la méthode de feu le docteur Itard, dont il avait 'reçu les inspirations. Par le caractère de son esprit, par l’étendue de ses connaissances, M. Edouard Séguin est capable de donner à ce système d’éducation toute l’extension désirable.

Paris, ce 18 août 1839.

Signé: Esquirol et Güersant père.

Conseil d'administration des hôpitaux , hospices civils et secours à domicile de Paris.

Séance du 12 octobre 1842.

Le Conseil général,

« Ouï le rapport qui lui a été fait dans une précédente séance par l’un de ses menbres (M. Orfila, doyen de la Faculté de Médecine de Paris), au nom de la commission chargée de lui rendre compte des résultats obtenus par M. Séguin, que le conseil, sur la demande de M. le ministre de l’intérieur, a autorisé à essayer son système d’éducation à

(b Les opinions de M. Esqnirol, an sujet de l’incurabilité de l’idiotie, ne lui permettaient pas de désigner cet enfant sous sa qualification d’idiot, sans y ajouter le correctif semblable, qui n’empêclie pas ce même Esquirol dédire un peu plus bas, que j’ai été obligé d’apprendre à cet enfant à se sercirMe ses sens, etc. Or, là où il y a désordres du goût, de l’odorat, du tact, de la vue. de l’ouïe, et désordres de la locomotion joints à une incapacité intellectuelle complète, ne reconnaît-on pas l’idiotie pure et simple, manifeste, irrécusable ? *

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l’égard des pauvres enfants idiots de l’hospice des Incurables; duquel rapport il résulte que la méthode de M. Séguin, appliquée à des intelligences arriérées ou presque nulles, est parvenue à inculquer à ces enfants des principes d’ordre, de régularité, d’obéissance, de discipline, des habitudes de travail, des notions de lecture, d’écriture et de calcul; que ces résultats constatés une première fois par des membres du conseil, ont été confirmés par l’enquête qui vient d’être faite par une nouvelle commission; que les exercices auxquels les enfants ont été livrés, ont eu surtout pour effet d’améliorer leur santé par la gymnastique et les travaux manuels, et de développer, par l’éducation morale des facultés inertes et bornées, mais susceptibles pourtant de modifications notables; qu’il est, par conséquent, désirable de continuer cet essai, et de l’étendre au plus grand nombre possible d’enfants privés de la raison; que M. Séguin pourrait avec avantage être chargé d’appliquer sa méthode aux nombreux idiots de l’hospice de Bicêtre, auxquels seraient réunis ceux dont l’éducation a été commencée â l’hospice des Incurables, et que cette nouvelle épreuve, tentée pendant une année, mettrait à môme de reconnaître avec certitude le mérite des procédés employés par M. Séguin ;

Après avoir entendu les membres de la commission administrative des lre et 2e divisions, délibère :

1° M. Séguin est invité à continuer à l'égard des jeunes idiots de l’hospice de la Vieillesse (hommes) jusqu'à la fin de l’année 1843, l’essai de la méthode d'éducation qu’il a appliquée jusqu’ici avec succès aux idiots de l’hospice des Incurables ;

2° Le directeur de l’hospice, et MM. les médecins des aliénés sont chargés de suivre les progrès et les effets de la méthode employée par M. Séguin, etc., etc. »

Arrêté de M. le Préfet de la Seine.

Nous, pair" de France, etc.

a Vu l’ordonnance royale en date du 31 octobre 1821 :

«Vu la délibération en date du 12 octobre dernier, par laquelle le conseil général des hospices expose qu’il résulte d’une nouvelle enquête faite sur les résultats obtenus par la méthode de M. Séguin, appliquée aux enfants idiots de l'hospice des Incurables, que les exercices auxquels les enfants ont été livrés, ont amélioré leur santé et développé des facul-

AVANT-PROPOS

tés précédemment inertes. En présence de ces résultats, le conseil pense qu’il serait désirable que les enfants idiots de l’hospice de la Vieillesse (hommes) pussent profiter du bienfait de la méthode de M. Séguin; en conséquence :

Art. 1er. La délibération ci-dessus est approuvée.

Art. 2. M. Séguin continuera jusqu’à la fin de l’année 1843 les essais qu’il a faits à l’hospice des Incurables pour l’application de sa méthode.

Art. 3. MM. les médecins de l’établissement seront chargés de suivre les progrès et les effets de la méthode de M. Séguin, etc. »

Signé comte de Rambuteau, préfet de la Seine.

Paris, 9 novembre 1842.

Pour copie conforme :

Le secrétaire général des hospices, Signé ; Dubosc.

Rapport sur un mémoire de M. Séguin, relatif à une méthode d'éducation , appropriée aux jeunes idiots et aux jeunes imbéciles (1). Commissaires : MM. Serres, Flourens, Pariset, rapporteur, désignés dans la séance du 6 février

« Dans la séance du 8 mai dernier, vous avez confié à une commission composée de MM. Serres,, Flourens et moi, l’examen d’un . court mémoire de M. Séguin sur une méthode d’éducation appropriée aux jeunes idiots et aux jeunes imbéciles ; c’est le résultat de cet examen que nous avons aujourd’hui l’honneur de mettre sous vos yeux.

« Pour apprécier convenablement cette méthode, il est, avant tout, nécessaire de se former une idée nette de la situation des idiots, et de mesurer, s’il se peut, l’intervalle qui sépare leur intelligence de l’intelligence ordinaire, ou de l’intelligence commune à la grande majorité des hommes. C’est un genre d’étude qui, mieux qu’aucun autre, peut nous

(1) Comptes rendus des séances de l’Académie royale des sciences, lundi 11 décembre 1845, t. XVII, page 1295.

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éclairet* sur les imperfections de notre propre nature, ou plutôt sur l’extrême diversité de notre organisation, et sur les moyens, soit d’en développer et d’en affirmer les heureuses qualités, soit d’en combattre les vices ou d’en corriger les défauts.

«Rien ne parle plus vivement à l’esprit que ce qui parle aux yeux, a dit le poëte philosophe. Pour vous faire une fidèle image des idiots, entrez dans l’asile qu’ils habitent, et soyez-leur présenté, ainsi que l’a été M. Séguin, comme un maître qui doit les instruire. Quel spectacle ! l’un s’agite en forcené, vocifère et crie; l’autre se tient accroupi dans le silence et l’immobilité d’un automate; le premier à qui vous adressez la parole se sauve en ricanant; le second vous envoie à profusion des salutations et des baise-mains; un troisième se couvre de signes de croix; un quatrième se couche à terre; un cinquième se mord les doigts en riant d’un rire insensé. Aux questions que vous leur faites, pas un ne fait une réponse intelligible, tant leur langue est embarrassée, tant leur voix est sourde, confuse et inarticulée. Plus loin, sur une double rangée, sont des idiots perclus, aveugles, épileptiques, paralysés laissant échapper à la fois leur salive et leurs selles. Ils n’ont quelques mouvements réguliers que pour la satisfaction de leurs besoins et de leurs appétits.

« Comme dans l’économie des grands animaux, l’arbre cérébro-spinal est le lien commun de toutes les parties et la source des forces dont elles sont animées, ces désordres dans le système musculaire des idiots supposent, dans le système nerveux, des désordres correspondants. Ici, nous passons de leur constitution physique à l’état intellectuel et moral qui leur est propre, lequel est encore un résultat nécessaire de leur organisation détériorée. Ils ont des yeux qui voient et qui ne regardent pas; des oreilles qui entendent et qui n’écoutent pas. S'ils ont des jambes inhabiles à la station, à l’équilibre, à la marche, au saut, à la course, leurs mains incertaines sont également inhabiles à toucher, à saisir, à mouvoir, à déplacer les corps.

« Il y a plus. Un homme ne tire sa valeur que de son intelligence et de son caractère, et ce qui constitue le caractèrè et l’intelligence, ce sont les sentiments et les idées. Or, il faut, ■ selon nous, ranger dans les catégories des sentiments ces penchants primitifs, ces dispositions originelles, ces aptitudes, ces goûts que nous apportons avec nous-mêmes, ces impulsions qui en sont inséparables, et qui forment, en quelque sorte, comme autant de volontés, comme autant d’habitudes

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toutes faites, antérieures à tout, indépendantes de toutes vues de l’esprit, lesquelles non-seulement nous engagent dans nos premières déterminations, mais exercent encore sur toute la suite de nos actions une influence irrésistible et caractéristique. Ce sont ces puissances antérieures qui font éclore plus tard les talents et les qualités morales ; ce sont ces instincts si divers et quelquefois si opposés qui préparent à la société humaine, d’une part, tant d’appuis, d’ornements et de charmes, et, de l’autre, tant de choses et de perturbations malheureuses; d’où bon voit que, réduit par les philosophes à un petit nombre d'instincts très-limités, l’homme serait, au contraire, celui de tous les êtres créés pour qui la nature a été la plus libérale, et que c’est à la richesse, ou, si l’on veut, à la multiplicité si variée de ses instincts qu’il devrait tout ensemble et sa supériorité et ses infortunes.

« C’est principalement dans les idiots que se manifestent les dispositions primordiales qui sont le naturel ou le caractère proprement dit. Là, elles ne sont point masquées par les suggestions de l’esprit. La nullité de l’intelligence les met dans tout leur relief; et, pour peu que l’on se familiarise avec les idiots, on ne tarde point à découvrir que si l’un est doux, modeste, simple, docile, naïf, généreux, ouvert, l’autre est dur, opiniâtre, dissimulé, trompeur, envieux; rapace, cruel, et, qui le dirait? plein de vanité, de hauteur, et d’orgueil anti-social. Ajoutons qu'un certain nombre d’idiots étant donné, la nature peut, dans chacun d’eux, associer à différents degrés des qualités si contraires, et former de là ces mélanges bizarres que l’on rencontre si souvent dans le monde, où l’on sait du moins les cacher sous de plus savants artifices.

« Si cette peinture des idiots est vraie, si, dans les cas extrêmes, un idiot n’est qu’un assemblage de difformités physiques, intellectuelles et morales, si même il n’est quelquefois qu’ignorance, abrutissement, ou perversité, il en résulte qu’entreprendre l’éducation des idiots, c’est embrasser la tâche la plus rebutante et la plus pénible : une tâche sans comparaison plus complexe et plus difficile que l’éducation des sourds-muets et des aveugles. Dans cette dernière éducation, l’organisation, privée d’un sens, conserve d’ailleurs toute son intégrité, l’expérience démontre que l’œil, par exemple, enseignant ce que peut enseigner l’oreille, et réciproquement, le génie de l’élève, se déployant dans toute §a plénitude, peut s'élever jusqu’aux plus sublimes connaissances,.jusqu’à celles que donne l’organisation la plus complète

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et la plus délicate, témoin, parmi les aveugles, l’illustre Saunderson qui faisait d’admirables leçons sur l’optique ; témoins, parmi les sourds-muets, les premiers élèves du père Ponce qui parlaient deux langues; témoins, quelques-uns des élèves formés sous nos yeux par l'école de Paris. Ici, pour élever un édifice intellectuel, on avait des fondements solides. Tout manque, au contraire, du côté des idiots. L’instituteur doit, sinon tout créer, du moins tout refaire. Il doit reprendre, l’un après l’autre, tous les ressorts de l’économie, tous les instruments de sentiment et d’action, pour les assouplir, les fortifier, les redresser, les équilibrer, les diriger ; pour rompre en quelque sorte des habitudes enracinées dans les chairs, et leur en substituer de plus heureuses, il doit rechercher et raviver jusqu’aux moindres étincelles d’intelligence, afin que, ramenant l’idiot à la conscience de lui-même, il lui apprenne à discerner ses propres organes, ses sens, ses pieds, ses mains, etc.., à en reconnaître le nombre, la situation, la symétrie, les divisions, les usages, sorte de révélation, (car c’en est une), qui, lui montrant son propre corps, comme s’il lui était étranger, le façonne par avance à l’étude des corps extérieurs ; ce sont en effet, des deux parts, les mêmes procédés de l’esprit. Il faut, en un mot, que le maître fasse sortir de ces sortes de décombres, un nouvel être orné de quelque raison et de quelque vertu, capable de quelque travail utile, et par là rendu, en quelque chose, à la dignité de son espèce. Mais le problème posé, conçoit-on ce qu’il faut de courage seulement pour en tenter la solution? Ce qu’il faut de patience, de douceur, de fermeté, de sévérité, pour encourager la bonne volonté des uns, pour vaincre la mauvaise volonté des autres ; pour stimuler la paresse de ceux-ci, pour abattre l’arrogance et l’orgueil de ceux-là. Ce qu’il faut d’autorité pour leur commander à tous, pour les plier à la discipline ; et, finalement, ce qu’il faut de persévérance, de sagacité, de ressources d’esprit et d’inventions, pour ouvrir des entendements si obscurs, pour y faire pénétrer quelque lumière, pour y graver des impressions, des idées, des souvenirs, et les former aux actes ultérieurs de l’esprit. Qui ne serait effrayé de tant de difficultés réunies, et fortifiées l’une par l’autre? Cependant, nous aimons à le déclarer, ces difficultés extrêmes, M. Séguin les a en grande partie surmontées. Une gymnastique variée a donné aux muscles de ses élèves une force plus grande et plus égale. Conduits par des sens mieux exercés les mouvements qu’ils exécutent ont plus de justesse et de précision. Ainsi ces idiots

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ont appris à subordonner l’action des organes à celle de l’esprit, ce dont ils ne s’étaient jamais avisés.

« Par des méthodes d’enseignement qui lui sont propres, et dont le détail serait ici déplacé, il a initié ses élèves à la connaissance des lettres, à la lecture, à l’écriture, au dessin, aux premières notions de l’arithmétique et de la géométrie. Par le rapprochement des différentes qualités des corps, il les a familiarisés avec les idées abstraites de figure, de coloration, de densité, de pesanteur, etc.., et avec les idées de relation d’un ordre plus élevé et qui sont les dernières que l’intelligence puisse acquérir : telles que les idées d’ordre, les idées d’autorité, d’obéissance et de devoir. En appliquant ainsi ses élèves aux travaux du corps et de .l’esprit, il les a rendus plus robustes et plus sages. Il a fait une heureuse diversion à des habitudes secrètes et funestes, et peut-être parviendra-t-il aies leur faire oublier; car n’ayant qu’une certaine dose d’activité, plus l’homme en donne au travail, plus il en ôte à ses mauvais penchants.

« M. Séguin a donc ouvert une nouvelle carrière à la bienfaisance. Il a donné à l’hygiène, à la médecine, à la philosophie morale un exemple très digne d'être suivi. En conséquence, nous avons l’honneur de vous proposer d’écrire à M. Séguin pour le remercier de la communication qu’il vous a faite, et l’encourager dans sa charitable entreprise. »

Les conclusions de ce rapport sont adoptées.

Note.

Depuis que l’approbation du Conseil général des hospices a été donnée à mes travaux de 1842 à l’hospice des Incurables, et celle de l’Académie des sciences à mes écrits et à ma pratique de Bicêtre, durant l’année 1843, j’ignore si quelque autre méthode s’est produite. Pour m’éclairer à cet égard, et aussi pour édifier le public, qui n’en sait pas toujours sur ces matières aussi long qu’il faudrait qu’il en sût, lui, le juge souverain, je mets ici, non un homme, mais Séguin, Education des idiots. 2

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quiconque, au défi de produire, avant un an, une méthode d’éducation des enfants idiots qui soit une méthode, et qui ne soit pas la mienne; et j’accepte sur ce point, où la science et la probité sont également intéressés, tels arbitres que l’on désignera.

Paris, le 6 mai 1846.

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