‹ Traitment moralChapitre 2 sur 97 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Définitions de l’Idiotie antérieures à mes travaux (1).

L'Idiotie appelée, antérieurement aux beaux travaux d’Esquirol, l’Idiotisme, est définie par Sauvage : Amentia’, par Sagar : Imbecilitas ingenii ; par Vogel : Fatuitas ingenil ; par Linné : Morosis ; par Cullen et Fodéré : Démence innée', par Willis : StupicLitas ; par Pinel : Abolition plus ou moins absolue , soit des fonctions de l’entendement, soit des affections du cœur (2); par Esquirol : un état particulier dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais développées ; par M. Belhomme : un état constitutionnel dans lequel les fonctions intellectuelles ne se sont jamais développées.

Ce qui frappe tout d’abord dans cet ensemble de définitions, c’est que toutes, sorties de l’officine médicale,

(1) Le mot idios, privatus; solitarius , exprime l’état d’un homme qui, privé de sa raison, est seul, isolé en quelque sorte du reste de la nature. Du mot Idiota (idiorns), Idiot, on a fait Idiotisme; mais, comme ce dernier mot a déjà une signification grammaticale, il m’a semblé utile de lui substituer celui d 'Idiotie, en le consacrant au langage médical (Esquirol, Maladies mentales, 2° volume).

(2) Traité médico-philosophique sur le s maladies mentales, page 161.

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elles n’embrassent que le côté psychologique de la question. Qu’est-ce qu’un idiot? c’est répondent unanimement tous les docteurs, d’un mot, ou à l’aide des circonlocutions les plus entortillées : c’est un homme qui n'a pas beaucoup d’esprit ; fait malheureusement assez prouvé. Toutefois, si incomplète qu’elle soit, on se contenterait de cette définition, en attendant mieux si c’était une défi-

nition. Mais le plus ou moins d’esprit d’un idiot est la conséquence de son état d’idiotie ; et les conséquences d’un fait ne sauraient jamais, en logique du moins, — j’ignore si la médecine est de meilleure composition — être prises pour terme de définition du fait qu’il s’agit de définir. Donc amentia, imbecillitas, oblitération des facultés, etc., sont autant de synonymes, plus ou moins laconiques, plus ou moins verbeux surajoutés à l’énergique idios des Grecs, qui reste encore aujourd’hui intact, sans équivalent, comme sans définition.

Non pas que toutes ces définitions antérieures soient inutiles; elles sont précieuses, au contraire, en ce qu’on y retrouve la trace des doctrines de leurs auteurs. Ainsi, Sauvage a très bien précisé dans Amentia l’absence d’esprit. Cullen, Fodéré, Willis laissent voir dans un seul mot, clementia, stupiditas , les préoccupations naturelles à des hommes aux prises avec l’aliénation mentale. Pinel, rénovateur de la science à laquelle il s’est voué, reprend l’expression grecque; mais ne sachant pas non plus se défendre contre ses préoccupations de médecin d’aliénés, il confond l’imbécillité et même la démence avec Yidiotisme, auquel il vient cependant de restituer son nom. Le sagace et méticuleux Esquirol corrige ce nom et le met en harmonie avec la nomenclature actuelle : œuvre de grammairien dira-t-on? œuvre de savant répondrai-je ; car les noms gravent dans l’esprit ce que les définitions y précisent. Esquirol sentait si bien l’importance de ces deux termes, nomination et définition, termes où commence et aboutit toute science, qu’il se crut obligé d’ajouter au nom, heureusement trouvé par lui et qui demeurera, la définition sans laquelle le terme technique est incomplet.

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Pourquoi ne l’avouerai-je pas, quand il s’agit d’un homme qui a presque fait oublier Pinel, Esquirol n’a trouvé que la définition transcrite plus haut. Il l’a placée avec quelques observations intéressantes, dans son grand ouvrage sur les maladies mentales; et, à mon sens, il a eu tort. Mais ce tort, non-seulement il l’a partagé avec tous ceux qui l’ont précédé, mais encore son esprit s’en défendait alors même que la confusion des idiots et des aliénés dans les livres, dans les hospices, dans les esprits les plus avancés, ne lui laissait pas la liberté de se taire, et le forçait à parler de l’idiotie dans un traité das maladies mentales. Aussi commence-t-il par protester contre l’usage où l’on est de traiter de l’idiotie à propos des maladies mentales, et son premier mot est : L’idiotie n’est pas une maladie, c'est un état clans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées , ou n'ont pu se développer assez pour que l’idiot ait pu acquérir les connaissances relatives a l'éducation que reçoivent les individus de son âge et placés dans les mêmes conditions que lui. Non, l’idiotie n’est pas une maladie; mais quand Esquirol ajoute : C'est un état dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées, etc., pensait-il donner une définition positive de l’idiotie?.. Ses élèves et ses copistes le croient sans doute, puisque leurs définitions, à eux, ne sont que la paraphrase de la sienne ; mais c’est, à mon sens, avoir méconnü, le sens tout négatif de la formule d’Esquirol; et méconnu plus encore, ce qui est inqualifiable dans ses élèves, le caractère circonspect et fin de ce maître, que d’avoir pris une de ses négations pour une affirmation. Quand Esquirol dit : L’icliotie n’est pas , etc,, etc... c’est qu’il n’était pas en mesure de dire : L’idiotie est ,. telle chose, croyez-le bien. Pour moi, qui ai eu l’inappréciable honneur de traiter un idiot sous sa direction, je puis restituer à cette phrase, qui n’est qu’habile, son véritable caractère. En effet, M. Esquirol me disait souvent qu’il ne s’était jamais occupé des idiots; et que, s’il avait consenti à diriger mon travail, c’était pour ajouter, auprès des parents de mon élève, l’autorité de son nom à mon expérience un peu jeune d’aspect alors.

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Voilà ce que daignait me dire M. Esquirol. La vérité est que ses conseils dont il se défiait souvent (car la qualité la plus éminente de son esprit était la circonspection) me furent toujours précieux et utiles ; c’est qu’il déploya, dans toute la durée du traitement dont il s’agit, une sagacité et une prudence qui vinrent heureusement contre-balancer ma fougue ; et que, si je fus dans ce travail l’homme de l’invention et de l’action, il fut celui du calme, de la prévoyance, de l’ordre et de la circonspection ; c’est qu’il dirigea et modéra mon ardeur avec toute la prudence d’un vieux praticien. Mais je n’eus cet honneur de travailler avec M. Esquirol que peu de temps avant sa mort; son livre était publié depuis plus d’une année (1), et il n’a rien laissé depuis, ni sur le sujet de notre commun travail, ni sur l’idiotie. Mais on peut le dire sans porter préjudice à sa haute et durable renommée, son intelligence, toujours méfiante d’elle-même et des faits les plus certains, n’avait plus alors la sève qui produit ; et elle se recueillait déjà comme pour se préparer doucement au sommeil éternel qui approchait.

J’ai cru utile de rapporter ces détails, en quelque sorte intimes, pour l’intelligence de la prétendue définition d’Esquirol, car ils en donnent le sens et la mesure ; or, en la lisant avec attention on comprend de suite que le sens de la définition d’Esquirol estime négation, et sa mesure une restriction. Oui, Esquirol, absorbé par d’autres travaux, n’a pas porté sur l’idiotie les remarquables facultés intellectuelles qui ont si bien analysé, nommé, défini les maladies mentales ; non, Esquirol toujours chargé du traitement de plus de cinq cents aliénés, n’a pas eu le temps de s’occuper de quelques idiots épars, abandonnés au milieu de ses malades. Il n’a pas même eu le temps de voir qu’il y avait quelque chose à faire pour eux, et il le dit et l’imprime hardiment, au contraire, de ceux auxquels une heure suffît pour traiter cinq cents aliénés et une cinquantaine d’idiots (2).

(1) Des maladies mentales, Paris, 1838, 2 vol. in-8.

(2) Aussi M. le docteur Leuret dit-il franchement, et dans des termes que je crois devoir transcrire mot à mot : « Dans un établissement d’aliénés que

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Pour tout dire, en un mot, cette définition d’Esquirol a été prise à contre-sens de sa formule qui est négative, pour une affirmation ; et, depuis Esquirol, on se contente de la copier avec quelques variantes.

C’est ainsi qu’en a agi M. Belhomme dans son Essai sur Vldiotie, où il définit, après et avec Esquirol : L’Idiotie, comme étant moins une maladie quun état constitutionnel dans lequel les fonctions intellecluelles ne se sont jamais développées , ou n'ont pu se développer assez pour que l’idiot ait acquis les idées, les connaissances que Véducation donne aux individus placés dans les mêmes conditions que lui. Cet ouvrage, qui se recommande d’ailleurs par une impartialité rare de nos jours, et où l’auteur se croit obligé de déclarer qu’il rendra justice aux travaux de chacun, pourvu qu’on veuille bien apprécier les premiers efforts qu’il a faits (dès 1824) (1) ; cet ouvrage est certainement le seul sur la matière où l’on sente que l’auteur a vécu quelque temps en face de son sujet. Malheureusement les observations dcM. Belhomme ne sont que des portraits tout secs d’idiotes très-majeures qui se trouvaient dans son service; et cette galerie, bien peinte d’ailleurs, passe devant les yeux, comme celle que présente Esquirol, sans indication de traitement, sans que l’auteur laisse présumer que rien ait été essayé en faveur des infortunées idiotes de la Salpêtrière. Ces descriptions vivantes ou anatomiques que nous consulterons comme émanés d’un homme digne de foi, se recommandent par leur exactitude, qui est bien quelque chose, sans doute,

je pourrais désigner, le nombre des malades est tel, que dans le cours de toute une année, le médecin en chef ne peut donner à chaque malade que 37 minutes; et dans un autre ou le nombre des malades est encore plus considérable, déduction fai e des jours de repos et des vacances, chaque malade n’a droit, dans un an, qu’à 18 minutes de temps du médecin en chef. »

(1) Déclaration précieuse et qui prouve combien est encore juste de notre temps, l’aphorisme de Bordeu : Pessima medicorum invidia, au moins en ce qui concerne les docteurs spécialistes. Cette jalousie est si aveugle que l’on pourrait citer tel médecin, chargé du traitement des hallucinés dans un de nos principaux établissements, et qui est lui-même en proie à une singulière hallucination : il prétend guérir ou élever des idiots; et il n’a jamais pu tenir en place à côté d’un de ses malades pendant cinq minutes : il les soigne au vol,., comme il écrit.

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car c’est un mérite peu commun de savoir lire dans le livre de la nature; mais elles n’ont pas, à mon sens, le mérite d’un progrès accompli sur un point important de la science. Du reste, M. Belhomme, il faut lui rendre cette justice, n’a pas eu cette intention : élève d’Esquirol, dont il garde religieusement la pratique et les doctrines, il n’a pas eu plus que son maître, la prétention de formuler une définition de l’idiotie, et de traiter les idiots avec les aliénés ; aussi, quand il demande pour son premier travail, qui date de 1824, une mention qui rappelle ses vœux et ses espérances en faveur des idiots, il ne fait que demeurer dans son droit; et si je les avais connus plus tôt que 1843, je les eusse mentionnés comme ils le méritent de l’être dans mes écrits antérieurs à cette époque.

Après la définition de M. Belhomme, qui remonte, comme on voit, à 1824, je ne sache pas qu’aucune autre se soit produite. S’il s’en est glissé quelqu’une dans des prospectus, ç’a été sous une forme si dubitative et si modeste, que l’on ne doit pas y attacher plus d’importance que l’auteur ne lui en a donné ; en matière de définition, un doute équivaut à une négation, quoique, dans le doute, il vaille mieux s’abstenir, dit le sage.

On comprend, du reste, qu’un sujet qui n’est pas défini, ou qui est mal défini, ce qui revient au même pour la logique, a dû donner lieu à une confusion presque inextricable. Les uns ont vu des idiots partout, grâce à l’élasticité de leur définition sans doute; les autres, forts de la leur, refusaient de reconnaître l’idiotie, même dans les sujets qui en étalaient à leur regard les symptômes les plus manifestes ; tandis que quelques-uns se fabriquaient de petites idioties à leur usage, pour avoir le plaisir d’en triompher, et de se porter eux-mêmes en triomphe de temps en temps ; ce que voyant, leurs rivaux présentaient l’idiotie ornée de tant d’infirmités accessoires qu’on leur sait presque gré d’avoir abandonné des créatures 'aussi incomplètes à leur malheureux sort : Il y a tout à faire, disaient les uns, il n’y arien à faire, disaient les autres ; on pent les rendre à la société, disait l’un, on peut les soigner, mais non les guérir, répondait l’autre, sans s’aper-

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cevoir que ce mot, en le supposant vrai, serait l’acte d’accusation le plus accablant pour le corps médical. Soigner sans guérir, sans chances de guérison, ni d’amélioration, soigner pour.... je m’arrête, ce serait odieux. Mais, sans insister sur les termes, n’avaient-ils pas tous raison, au fond, puisque leurs appréciations opposées portaient sur des contraires. Pour moi, avant de dire ce que je pense du traitement et même de la guérison des idiots, j’ai cru prudent de m’informer, par une pratique de dix ans sur les sujets les plus mal doués de ce que c’était que l’idiotie. Le sachant aujourd’hui, je vais d’abord dire ce qu’elle n’est pas, autrement, la distinguer des affections avec lesquelles on l’a confondue, me réservant de dire ensuite ce que c’est à mon sens que l’idiotie, et ce que l’on peut faire en faveur des idiots.

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