CHAPITRE XLVIII
Du traitement moral de l’idiotie.
Absolument parlant, le traitement moral de l’idiotie consiste dans l’emploi raisonné de tous les moyens propres à développer et à régulariser l’activité, l’intelligence et les passions des idiots.
Et spécialement, le traitement moral consiste dans la mise en action de tous les moyens moraux propres à corroborer les prescriptions hygiéniques et pédagogiques auxquelles refuse plus ou moins de se soumettre l’idiot, et à le faire passer, de l’état exceptionnel où il est relégué, à l’état social.
Ces moyens sont de trois sortes :
1° Les moyens personnels au maître ;
2° Les moyens personnels à l’enfant ;
3° Les moyens de moralisation intermédiaires au maître et à l’enfant.
En traitant des moyens personnels au maître, je serai obligé d’entrer dans les plus grands détails relativement aux facultés nécessaires au maître. En traitant des moyens personnels à l’enfant, je parlerai des incapacités morales qui font obstacle à son développement ; en traitant des
DE L’iDIOTlÉ.
moyens mixtes ou intermédiaires entre le maître et Tentant, je m’occuperai du rôle que l’un doit tenir relativement à l’autre, et des agents extérieurs qu’il peutappeler à son aide pour moraliser, intimider, calmer, fixer, distraire, égayer l’enfant confié à ses soins. Enfin, le traitement moral embrassant les diverses périodes de l’éducation, j’ai eu soin de préciser les phases diverses par lesquelles l’autorité du maître passera pour, d’impérieuse et absolue qu’elle doit être dans les cas les plus extrêmes de résistance, devenir plus douce et même finalement insensible, alors que Tentant commence à interroger sa réflexion et sa conscience pour juger lui-même de la moralité de ses actions.
On comprendra pourquoi je ne puis traiter de la direction morale qu'au point de vue purement humain. Sans doute l’instituteur peut, dans certains cas, intervenir, pour donner à l’enseignement moral et religieux un caractère plus sensible et par suite plus intelligible pour des enfants mal doués. C’est ainsi qu’à Bicêtre j’ai substitué aux chants ou actions de grâces rimées, cadencées, et incompréhensibles pour des imbéciles dt des idiots, les deux prières suivantes :
— 1° Avant le travail : Mon Dieu , bénissez le travail que nous allons faire pour nous guérir et pour nous rendre utiles a la société ; — 2° Avant le repas : Mon Dieu, bénissez la nourrituae que nous allons prendre , et faites que tous les malheureux aient comme nous du pain a manger. Ces deux formules avaient été acceptées par l’aumônier de l’établisssement ( 1), et j’ai eu la satisfaction de les voir comprises par beaucoup d’enfants, pour lesquels l’hymme Au Dieu d’Israël n’avait point de sens. Mais, hors les cas de celte sorte, cas tout à fait rares, l’enseignement moral religieux doit être laissé aux hommes qui ont le caractère sacerdotal; et l’instituteur doit se borner à enseigner la moralité dans l’acception humaine et civile du mot : en ce sens, la moralité embrasse les rapports de l’homme avec lui-même et avec ses semblés.
(1) J’ignore si cette pratique a été modifiée depuis mon départ.
Dans sa plus large acception, le traitement moral consiste dans l’emploi de tous les moyens propres à développer et à régulariser l’activité, l’intelligence et les passions de l’idiot. C’est qu’en effet, depuis le premier jour jusqu’au dernier, depuis l’exercice le plus simple jusqu’au plus compliqué et au plus abstrait, depuis la mesure hygiénique la plus facile à observer jusqu’à la prescription la plus assujettissante ou la plus pénible : à tous les instants, tous les actes du maître, toutes ses paroles, tous ses gestes, toutes les manifestations actives de son être et de sa volonté morale doivent tendre à corroborer la méthode dont il s’agit de faire prévaloir les possibilités logiques sur les tendances instinctives et négatives du sujet. Sans le traitement moral, l’hygiène est une superfluité ; ôtez le traitement moral, l’éducation est un nonsens, et tout progrès devient à l’instant impossible. Le traitement moral, c’est, dans ma méthode, ce qu’est le principe en toute, chose, c’est le commencement et la fin, c’est toute la méthode, car tout est en lui, a principio.
Après avoir distingué avec un soin minutieux les phénomènes perceptifs des phénomènes rationnels, et les notions des idées, j’étais amené forcément à tracer une ligne de démarcation au moins aussi profonde entre les idées ou les phénomènes de la raison et ceux delà spontanéité, entre l’esprit et la volonté. Je ne suis ni le premier, ni le seul qui l’ait tracée cette démarcation, je suis même convaincu que saint Paul, saint Jean, saint Augustin et tous les métaphysiciens éminents du christianisme ont entendu ainsi la formule trinaire. Je pourais également, quittant ces hautes autorités qui ne sont pas également admises par tous les partis, m’appuyer sur l’autorité de Pinel, qui dit textuellement : «Les fonctions de la volonté sont absolument distinctes de celles de l’entendement; et leur siège, leurs causes, quelle que soit dans certains cas leur dépendance réciproque, ont des différences essentielles qui ne peuvent être méconnues (1). » Mais qu’impor-
(1) Pinel, Traité de V Aliénation mentale . Paris, 1809, p. 81.
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tent les textes et les opinions dans une affaire de conscience, de sens intime et de moralité? Autant il nous a fallu raisonner pour établir les bases positives de l’éducation des systèmes musculaires et nerveux, celle des sens et des facultés intellectuelles, autant j’ai dû insister sur la logique rigoureuse de ma distinction des notions et des idées, autant me garderai-je de tout argument dans l’ordre moral ; la moralité ne se discute pas : elle est, parce qu’elle est, comme celui qui nous l’a révélée : l’éducation morale est une révélation, a dit Lessing. Aussi l’aptitude à l’ascendant moral d’un individu sur un ou plusieurs autres, n’a-t-elle que des rapports fort éloignés avec l’esprit; anssi des intelligences très-déliées ou très-éminentes se montrent-elles privées en même temps de cet ascendant, qui est, on doit le croire du moins, complètement distinct du développement intellectuel. Car on voit cet ascendant exercé avec une suprême autorité par des hommes étranger à la vie psychique que mènent les savants, et l’on remarque même que les habitudes de cabinet semblent dépouiller entièrement l’individu de cette aptitude ; vivant avec les livres, qui sont les herbiers de lapensée, l’homme perdrait-il ainsi la plus haute faculté qui lui ait été donnée, celle de lire sur le visage humain et d’y imprimer, par une action spontanée, sa propre pensée, sa volonté propre? S’il en était ainsi, on s’expliquerait aisément la supériorité morale des femmes, qui, lorsqu’elles parviennent à refouler certaines incitations instinctives, exercent un ascendant lumineux et irrésistible non seulement sur les actions des hommes, mais même sur leurs plus secrètes pensées, et sur leurs déterminations les plus intimes, les plus spontanées, en apparence du moins (1) ?
Quoi qu’il en soit, le sens moral en vertu duquel l’homme a une action sur l’homme, est une faculté que l’on doit distinguer des facultés intellectuelles, une faculté que certains individus possèdent, qu’il est utile de développer
(1) On excusera mon laconisme sur un sujet aussi intéressant, par cette considération, que la matière me presse de toutes parts dans un sujet complètement neuf, et que dans le cadre étroit d’un volume, les questions incidentes à l’idiotie ne peuvent être qu’indiquées, ou traitées sommairement.