‹ Traitment moralChapitre 85 sur 97 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

De l’autorité et de l’obéissance.

L’état de société suppose des rapports, ces rapports comportent des droits et des devoirs ; en d’autres termes, tantôt l’homme commande à l’homme ou à l’événement, tant l’homme doit obéir à l’homme ou aux événements ; aussi pour que la société subsiste, la part d’autorité de chacun sur tous doit être bien peu de chose, et la part d’autorité de tous sur chacun considérable, sans quoi l’équilibre serait à l’instant rompu et l’individu serait brisé ou forcé de se retirer dans un isolement absolu. C’est pourquoi sans doute il faut obéir pour apprendre à commander, ce qui est vrai pour l’homme, et à plus forte raison pour l’enfant. A défaut des parents, l’autorité est le fait du maître, l’obéissance est celui de l’écolier; l’une est le corrélatif de l’autre. Le maître qui n’a pas en lui l’ascendant moral d’où naît l’obéissance, doit résigner ses fonctions ; car il trouverait toujours des élèves, fussent -ils idiots, qui seraient plus maîtres que lui.

L’idiotie, c’est-à-dire Yisolement, implique par son nom seul la résistance qu’opposent les idiots à tous les rapports que l’on veut établir d’eux avec les personnes, avec les choses, avec les idées. L’obéissance les irrite, l’autorité les fatigue, leur pèse; et pourtant (observation remarquable, et qui prouve jusqu’à quel point l’homme, quand bien même il a cessé d'être le roi de la création et semble être descendu du faîte de l’intelligence dans les limbes de la vie instinctive, conserve encore des signes de sa grandeur

Séguin, Éducation des idiots. 30

DE L’iDIOTlË.

providentielle), les idiots sont bien moins dépourvus de la faculté de commander que de celle d’obéir ! J’en ai vu déployer toutes les ressources de la fourbe la mieux calculée pour faire fléchir la volonté d’autrui devant la leur; et d’autres, mettre dix fois plus d’artifice pour échapper à un ordre, qu’il ne leur eût fallu d’intelligence pour y obéir; mais j’en ai vu aussi qui obéissaient passivement à un homme, et se faisaient obéir jusqu’à l’extravagance par des personnes pleines de raison, mais dépourvues du

sens moral de l’autorité : Mademoiselle F X

enfant de treize ans, me fut confiée en 1839 ; jusque-là, toute sa famille et sa mère surtout étaient à ses ordres. Idiote et muette au premier chef, elle comprit de suite que les rôles allaient changer avec moi, et ils changèrent. Quand ses parents la revirent après plus d’une année, elle recommença à tourmenter sa mère par ses exigences, et sa désobéissance même s’étendit jusqu’à moi en présence de sa mère Je fis retirer la mère qui se cacha, et put voir, sans être vue, la soumission parfaite de son enfant. C’était, sous ce rapport, une éducation commencée et non achevée. Depuis, cette enfant est devenue parfaitement obéissante dans sa famille.

Cet exemple me conduit à faire remarquer que l’idiot, et généralement tous les enfants, possèdent à un plus haut degré que l’homme mûr, le sentiment du degré d’autorité auquel ils seront, ou non, forcés de se soumettre. C’est pourquoi on voit, au moral comme au physique, des hommes établir des luttes désespérées et impuissantes avec une autorité inébranlable pour eux, tandis qu’on ne voit guère d’enfants, et jamais d’idiots de sang-froid, s’exposer à une lutte analogue. Ils savent, à un geste près, ce qu’ils peuvent se permettre de licence contre la volonté qui les gouverne.

On aurait tort d’ailleurs de ne considérer l’autorité que comme un moyen d’éducation; en ce sens, on pourrait en resserrer, ou en relâcher les ressorts à volonté, suivant que l’on se propose une éducation plus ou moins accomplie. Mais le mode d’autorité que l’on exerce sur les

Page 1