OUVRIER II0N0RA1IU
vornomonl absolu et palortiel, ndiniiiislrant les choses (lu travail à sa volonté et veillant aux intérêts matériels et moraux des populations ouvrières; on ne croit plus que les chefs d'induslrie soient libres de régler les conditions de l'ouvrage, de prendre ou de l'envoyer les ouvriers, d'augmenter ou de diminuer les salaires et les heures, d'ouvrir ou de fermer les chantiers, d après leurs vues propres et exclusives; l'ancien dogme de l'autorité patronale a perdu son prestige et bientôt il n'aura plus de croyants.
On pourrait dire aussi comment ce dogme-là approche de sa tin et pour quelles causes. Les patrons ont-ils rempli avec assez de soin et d'application leur devoir social et fait servir au bien public, avec assez de prévoyance, les avantages qu'ils tenaient de la société et des lois? Ont-ils marché sulTisanmient avec les progrès des sciences, de l'instruction et des mœurs, apportant aux ouvriers, aux conditions du travail, à la salubrité, à l'hygiène, au bien-être matériel et moral, toutes les améliorations que semblait réclamer notre temps?
Lorsque le patronat, dans sa constitution actuelle, ne semblera plus rendre à l'ordre social les
services que l'ordre social attendait de lui, il se verra de plus en plus délaissé par Topinion, qui cherchera d'autres garanties et d'autres formes d'équilibre.
Le droit et l'ordre ne nous manqueront pas pour cela, on peut en avoir l'assurance, mais nous verrons naître un droit nouveau et un ordre nouveau que déjà nous annoncent dans leurs discours et dans leurs livres les esprits les plus classiques et les mieux ordonnés.
Les ouvriers auront de plus en plus leur part d'influence dans le gouvernement de l'usine, dans l'élaboration des règlements, dans la distribution des salaires, dans l'appréciation des mérites et des démérites et dans l'exercice de la justice sociale; ils seront dans l'atelier, dans la mine, dans l'organisation du travail, quelque chose qu'ils ne sont pas encore, mais qu'ils tendent à devenir de jour « en jour, et l'opinion les appuiera.
Ils obtiendront, comme un grand nombre d'au- j très hommes, leurs gages de sécurité, de stabilité, d'inamovibilité relative.
Et l'opinion les appuiera, parce qu'elle est obligée de chercher dans celte voie les gages de sécurité dont elle a besoin pour elle-même.
Par leur nianit'estatioii du 1'' mai, les travailleurs revendiquent surtout l'application effective de la formule théorique des trois S.
Huit heures de travail, huit heures d'études et de loisirs, huit heures de repos : c'est l'objectif magique, c'est l'idéal des travailleui's du xix° siècle, et ils comptent fermement que les progrès de la science et de l'industrie, le développement de la civilisation générale permettront un jour de réaliser la grande formule.
D'autres choses qui paraissaient impossibles se sont faites dans le monde. N'est-il pas vrai que les machines doivent servir à diminuer la peine et la
fatigue des hommes, et que cette diminution progressive peut arriver avec le temps à un minimum de travail dont on ne saurait calculer l'extrême limite?
Quelle est l'origine de la formule des trois S? M. Frédéric Passy a dit quelque part, dans un do ses ouvrages, que cette formule fut imaginée jadis pour son usage personnel^ par un personnage original, que l'on avait nommé « le savant forgeron » et qui fut, en elfet, l'un des ouvriers les plus laborieux et l'un des hommes les plus instruits de son temps; il s'appelait Eliliu Burritt.
Il avait organisé sa vie de telle sorte que ses journées étaient partagées en trois parties, de huit heures chacune; et l'existence de cet homme fut l'une des plus actives et des plus extraordinairement fécondes que l'on puisse imaginer. *
D'autres assurent que l'idée des huit heures appartient à Karl Marx, qui passe aussi pour le fondateur de \ Internationale . Vers 18/i6, Elihu Burritt était arrivé d'Amérique en Angleterre, il était à Londres, pendant que Karl Marx se trouvait, je crois, à Paris ou à Bruxelles. Lequel des deux est vraiment le père de la formule? C'est un de ces petits problèmes historiques sur lesquels on
LES TROIS 8 lit
pont discuter (M (jui n'oiil, à l;i vérité, (|ii'iiii iiitéiét très secondaire, ciii', picscjiie toujours, hîs idées générales qui se répandent dans le monde et qui passionnent une époque sont nées en même temps dans un grand nomlire d'es[)rits; elles lésultent d'un état de civilisation l)ien plus que des recherches d'un homme en particulier.
Les ouvriers et les philosophes, en considérant ces machines à vapeur qui se perfectionnaient avec une merveilleuse rapidité et qui transformaient toutes les conditions de Tindustrie, devaient concevoir un avenir économique et social où le travail humain serait réduit aux plus faihles proportions possibles et, pour ainsi dire, à un point géométrique. Ce beau rêve a dii éclore à l'apparition de la première machine; il a du grandir et prendre corps à mesure que la physique et la chimie, la vapeur et Télectricité ont permis aux hommes de former de nouvelles combinaisons.
Ce que nous savons pertinemment, c'est que le premier Congrès de TAssocialion internationale des travailleurs a voté la limite de huit heures pour la journée normale de travail et, en 1886, le conseil municipal de Paris a revendiqué formellement le droit d'obliger ses adjudicataires à limiter
le travail à neuf heures dans les chantiers muni cipaux.
Cette prétention du conseil municipal de Parii a été repoussée comme illégale : on a dit que lei conseils municipaux n'avaient pas le droit d'éta blir dans leurs cahiers des charges une limite d( travail de huit heures ou de neuf heures. Cependant les mêmes discussions se sont élevées er Angleterre et un projet de loi a été présenté à k Chambre des communes pour permettre d'inscrire régulièrement une limite de travail dans les cahien des charges imposés aux entrepreneurs de travaux publics.
Je ne connais, quant à moi, aucun principe d( droit ni aucune règle de l'économie politique qu empêchent d'inscrire une limite de travail dans le* cahiers des charges : lorsque cette pratique sen passée dans les lois et dans les mœurs, les entrepreneurs sauront à quoi ils s'engagent, ils devron faire entrer un élément de plus dans leurs évaluations et dans leurs calculs.
La réduction des heures de travail à une limit< uniforme rencontre d'autres difficultés qui naissent de la nature du travail, de la nature d» 'homme et de la nature des lieux.
Un travail est plus pénible et un autre plus aisé; uatre ou cinq heures d'un certain travail pèsent lus à l'esprit et aux muscles de Thomme que dix u douze heures d'un travail différent. L'homme si faible ou fort, robuste ou délicat, jeune, vieux •u dans toute la vigueur de son âge. Les climats ont froids, chauds, brûlants ou tempérés. Un anglais abat en huit heures plus de besogne qu'un talien en douze ou quatorze.
De ces conditions différentes naissent un grand lonibre de diflicultés qui paraissent s'opposer l'une manière insurmontable à l'établissement i'une durée égale de travail pour tous.
Il nous faudrait des règlements internationaux lour empêcher que la concurrence ne vînt ruiner me nation généreuse qui aurait diminué imprulemment le travail de tous ses ouvriers. Mais les "èglements internationaux supposent une toute julre Europe que celle qui nous a été faite par la politique de sang et de feu. Quand nous sera-t-il Jonné de voir cette Europe solidaire et pacifique sous des lois républicaines? C'est là un problème aon moins obscur que les autres et dont la solu- Lion préalable nous serait pourtant bien utile avant d'aborder la solution des problèmes secondaires.
Conclurons-nous de ces observations qu'il n'y a rien à faire et que nous sommes condamnés à nous débattre dans Tenfer de l'industrialisme scientifique, toujours plus surmenés, toujours plus agités, avec des machines qui, en se perfectionnant sans cesse, ne nous apporteront aucun soulagement?
Nous écartons cette théorie pessimiste qui est démontrée fausse par l'évolution industrielle de notre siècle. La durée du travail suit un mouvement de rétrogradation progressiste sur toute la surface de l'Europe, cela est visible.
En I8/18, les républicains français avaient voté législativement la durée de douze heures; depuis lors, la durée de dix heures s'est imposée en France et en Europe, dans un grand nombre de métiers. Le travail des enfants et des femmes a été limité partout et le travail de nuit leur a été interdit. Au dernier Congrès international des mineurs tenu à Paris, les délégués d'Angleterre nous ont appris que depuis près de vingt ans la durée du travail s'était fixée à huit heures dans un grand nombre de mines de la Grande-Bretagne.
On vient de voir cependant, par les récentes grèves organisées d'un commun accord entre les
LES TUOIS H 1 tii
ouvriers et les patrons dos tiislricls howillcrs de l'Angleterre, qu'ils s'efforçaient les uns vX les autres de trouver des moyens pour modérer encon; le travail de la mine.
A tous ces symptômes, n(; recormaissons-nous pas qu'il y a aujourd'hui un mouvement marqué de réaction contre l'excès de travail? Et, la science aidant, avec la liberté et la paix, ne pouvons-nous pas espérer que la journée de l'ouvrier sera un jour limitée, par la force des choses, entre huit et dix heures? Elle s'abaissera progressivement jusqu'à une limite que nous ne pouvons pas calculer, si nous sommes assez heureux pour que notre civilisation suive une marche normale, sans catastrophes trop violentes et sans retour en arrière.
Avoir confiance, chercher la justice, sauver la liberté du monde qui est encore menacée par de redoutables adversaires et par de scélérates coalitions, tout est là d'abord.
Le monde marche, sans s'occuper des plans ofiiciels conçus par les uns et par les autres. iXous traversons des phases difficiles, mais nos enfants seront plus heureux que nous.
Hector Dépasse. 9
A la veille de la récente bataille électorale entre les grands partis politiques de l'Angleterre, les délégués des Trades-Unions sont allés interroger M. Gladstone sur la question des huit heures.
Cet entretien, dans ces circonstances solennelles pour le peuple anglais, les divergences de vues et les perplexités des interlocuteurs, les objections de M. Gladstone, l'acharnement passionné des ouvriers dans la poursuite d'une solution qui, sans cesse, leur échappe, nous ont montré combien cette question a pris une place considérable et quel rôle elle joue dans le mouvement actuel. -^
Elle touche, en etTet, aux droits de l'individu et aux droits de l'État, à la morale, à l'hygiène, aux conditions de l'industrie, au développement de la population, on peut dire à l'équilibre de notre civilisation tout entière.
Les ouvriers savent parfaitement se rendre compte des difficultés du problème, mais ils ne désespèrent pas d'arriver aux solutions successives qu'ils entrevoient; ils assiègent les législateurs et les politiques, ils inventent de nouvelles
foriniilos (!(' lois et do nouvelles manières de l(;s api)li([ner, ils torturent et brisent tout l'esprit de l'ancienne législation, et, malgré leurs propres divisions entre eux, ils forcent déjà les parlements à céder sur leurs traditions séculaires et sur leurs principes réputés les plus certains.
Les délégués des Trades-Unions, placés par M. Gladstone en face des difficultés qu'ils reconnaissent eux-mêmes, ont répondu qu'ils demandaient une loi générale, comportant toutes les exceptions légitimes qui ressortiraientde la nature des choses. Les Trades-Unions qui préféreraient ne pas ])énéficierde la législation nouvelle seraient libres de s'y soustraire. Les grandes corporations organiseraient des espèces de plébiscites , par lesquels elles décideraient à la majorité si elles veulent vivre sous le nouveau régime établi par le législateur. Les ouvriers indépendants, qui travaillent en dehors des corporations, continueraient de régler leur existence à leur guise. Mais les délégués sont convaincus que la force des choses entraînerait peu à peu toutes les volontés dans le courant général.
Il est positif que l'on n'a jamais imaginé de faire des lois dans un tel esprit, mais les ouvriers
du xx*" siècle ne s'inquiètent pas des scrupules académiques des parlements et des méthodes admises par les grammairiens, puisque tout leur effort tend à rompre les anciennes formes et à en établir de nouvelles. Ils marchent à la conquête de leur liberté économique, politique et morale : la formule des huit heures n'est elle-même qu'un moyen déraillement et un iustrument pour s'avancer.
Que la durée continue et sans intermittence du travail industriel suive un mouvement de rétrogradation sur toute la surface de TEurope, cela est visible, nous l'avons déjà dit. Au lendemain de la révolution de 18Zi8, les républicains français ont été les premiers à décréter la durée du travail à dix heures pour Paris et onze heures pour la province, et quelques jours après à douze heures d'une manière générale. Un préfet du Nord rappelait, il y a quelques années, la loi du 9 septembre 18/i8 à des industriels qui faisaient encore travailler les femmes treize heures et demie par jour.
Depuis 1871, dans tous les cong-rès ouvriers, à Dresde, à Paris, à Londres, à Bruxelles, la question des huit heures a été constauiment débattue. Les différences de pays, de mœurs et
(le climats, la roiuMiiiciicc indiistriollc onlre les nalions ralentissent, sans l'arrùtor, le progrès de la revendication coinninne, et de plus (mi plus elle prend un cai'actère général. Les congrès espagnols et les meetings d'Italie ont réclamé les huit heures tout comme les fédérations all(;mandes et anglaises.
Dans les parlements nous voyons apporter presque à chaque session des projets de solutions partielles et successives. La Chambre des communes votait Tannée derrière, en première lecture, un bill proposé par M. Grawford, accordant au ministre du commerce le droit de réglementer les heures de travail sur les lignes de chemins de fer. Le Reichstag allemand rejette Tarticle de loi que lui présentent les députés socialistes, mais M. Berlepsch, ministre du commerce, assure que le travail est réduit en fait à huit heures dans la plupart des mines de rAllemagne.
Le conseil municipal de Paris revendique toujours le droit, qu'on lui conteste en principe, de fixer une limite de huit ou de neuf heures dans ses cahiers des charges. On déclare celte prétention inadmissible, mais le parlement anglais reçoit maintenant presque à chaque session des projets
de bill qui ont précisément pour objet de permettre d'inscrire une limite de travail dans les cahiers des charges passés avec les entrepreneurs de travaux publics et dans le règlement des chantiers de l'État.
Quant aux femmes et aux enfants, la conquête est faite d'une manière définitive et partout. La durée maximum de leur travail est fixée par des lois, le travail de nuit interdit, les repos régulièrement espacés et assurés , l'instruction des enfants garantie.
Les corporations des xiv"" et xv*^ siècles faisaient défense aux artisans de travailler après le coucher du soleil; elles craignaient qu'à la lumière des lampes fumeuses on ne fît de mauvaise besogne. Elles voulaient que le travail fût bien fait, sincère et correct. Dans l'immense et tumultueux courant de la production moderne à bon marché, ce souci du travail correct est passé au second plan, et on peut le regretter; mais un autre souci s'est élevé plus puissant, et qui ne le cède pas en moralité au premier. C'est l'homme, sa liberté et sa santé, la dignité de sa famille, l'avenir de sa race que Ton a entrepris de défendre contre les abus du travail industriel.
Sans doute, (luaiid on inlcrroge les oiivriors individucllenKMif, on liillo avec les conditions de l'existence, avec les nécessités de la famille, on recueille les opinions les plus obscures et les plus coniradictoires; nos députés, dans leurs diverses excursions en province, au Nord et au Midi, ne font en général que des enquêtes confuses et stériles. Dans les congrès les mieux organisés, les opinions se contredisent et se combattent. Mais il est certain que, dans l'ensendjle du mondes ouvrier, la volonté est unanime et manifeste et il n'y a jamais que les grands ensembles qui soient clairs; les individualités séparées les unes des autres ne contiennent ni ordre ni lumière.
Avec les lois ou sans les lois, de degré en degré, et partie par partie, le travail recule dans des limites plus étroites et plus régulièrement circonscrites, personne n'en peut douter, le phénomène éclate aux yeux. Les femmes et les enfants ont cause gagnée, disions-nous, et ils ne seront pas longtemps à étendre encore leurs conquêtes légales, mais la seule force des choses a presque ramené le travail des hommes à une limite de dix heures dans la plupart des grandes industries organisées du monde. La marée débordante d'un
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travail excessif, qui menaçait de tout engloutir, rétrograde sensiblement sur la surface de la planète.
Proudhon, admirant les conquêtes politiques du peuple en I8/18, disait « que le peuple est comme ces travailleurs qui produisent d'autant plus et d'autant mieux qu'ils sont écrasés de besogne. » Il n'est pas un travailleur manuel ou a intellectuel, littéraire ou scientifique, qui n'ait fait par lui-même celte expérience, qu'il produit d'autant mieux et davantage que, tous les nerfs tendus et l'esprit en arrêt, il s'efforce d'arriver au résultat à travers les plus grands obstacles et en remuant les plus lourds fardeaux. La continuité de l'effort paraît nécessaire pour féconder l'esprit humain.
L'entraînement a ses règles et son mérite. Le surmenage même, dont on a trop médit, a sa valeur. Aussi des personnes redoutent, à voir ce qui se passe, raffaiblissement de la puissance de travail et la stérilisation de l'énergie. Mais toutes les vertus et facultés de travail peuvent se déployer dans un temps plus court; mais il n'est rien de plus ordinaire que la formation d'un produit supérieur, plus ferme et mieux réussi, dans
un moins grand nombre de moments. On no doit pas confondre le travail lui-même et h) tem|)s qu'on y emploie; ce sont des choses foit dilîérentes, et si le perfectionnement merveilleux des outils ne devait pas diminuer le labeur des hommes, autant vaudrait-il retourner aux époques de rignorance et du servage.
Lorsque les hommes du xx" siècle gagneront leur vie en moins d'heures, croyez-vous qu'ils s'abandonneront ensuite à la paresse ou qu'ils développeront leur énergie intellectuelle et morale sous toutes sortes de formes nouvelles et dans les œuvres supérieures de l'art? Au reste, qui vivra verra, les prévisions ont toujours été au-dessous ou à côté des événements et toutes les formules mathématiques sont fausses. La formule des huit heures n'est, aux mains des ouvriers, qu'un moyen, un expédient comme les autres, qui les aide à se frayer un passage et à accomplir leur destinée.