‹ Transformations socialesChapitre 43 sur 58 · PROUDHON ET KARL MARX · texte numérisé non relu

PROUDHON ET KARL MARX

conlinii de l'esprit social ; rémancipation ne peut s'accomplir qu'en se dégageant successivement de toutes les formules, qu'en écartant les barrières de tous les systèmes dont on ne se sert que comme point d'appui pour avancer pendant quelque temps; cette émancipation doit aller sans cesse vers plus de lumière et plus de vie.

Il se fait chaque jour, et sans bruit, dans les sociétés une évolution qui ressemble un peu à révolution organique des corps, dont nous ont parlé les physiologistes; et celle-là est bien plus certaine que celle-ci.

Cette succession de phénomènes infiniment petits, qui paraît être la condition essentielle, on ne dit pas du progrès, mais de l'existence sociale toute simple, nous est apparue d'une manière curieuse dans un certain chapitre du grand rapport de M. 0. Gréard sur l'état de l'enseignement primaire à Paris.

II ne s'agit que d'une cité sans doute, mais d'une cité qui fait sentir son action sur toute la terre et qui passe pour l'une des plus mobiles, des

plus changeantes, l'une des plus fécondes en vibrations politiques et morales, que les hommes soient parvenus à fonder et à maintenir.

Or voici comment nous avons pu apercevoir et en quelque sorte mesurer ce travail intime de révolution parisienne. Les enfants de nos écoles, pour obtenir leur certificat d'études primaires, ont été invités à raconter par écrit les principaux événements de leur existence. Ils devaient dire le métier de leurs parents, de leur père, de leur mère , et celui auquel ils se destinaient euxmêmes, avec les motifs de leur choix. Ces milliers de compositions ont servi à dresser un grand tableau synoptique, dans lequel trois colonnes étaient réservées pour l'annotation du métier des parents, du métier choisi par l'enfant et de ses motifs. Nous avons parcouru ces trois colonnes, remplies de choses si simples et si complexes, et à chaque fois il nous semblait voir passer tout le courant de l'évolution parisienne.

Il n'y a à Paris que kO garçons sur 100 qui désirent pratiquer le métier de leur père. Je dis : qui désirent, parce que le tableau ne nous donne que les intentions et les vœux. Plusieurs cliangeront encore d'avis, avant la résolution définitive,

et plusieurs changeront de métier après en avoir pris un. Il serait intéressant de savoir combien persévèrent dans leurs commencements et y trouvent à gagner leur vie. Cette statistique serait pleine de renseignements sur les luttes de l'existence à Paris, au xix® siècle.

Quoi qu'il en soit, nous remarquons que h dixièmes de garçons seulement se destinent au métier qu'ils ont vu faire au foyer domestique : les 6 autres dixièmes, instruits par les fatigues et les déceptions de leurs pères, se proposent d'essayer des voies nouvelles.

Mais les femmes sont encore moins contentes de la situation que la société leur a faite, des récompenses qu'elle promet à leur talent et à leurs vertus. Il n'y a que 28 filles sur 100 qui se proposent d'embrasser la profession maternelle : les autres veulent aller dans d'autres directions à la recherche du bonheur que leur mère n'a pas trouvé.

Ce n'est point que l'ambition leur tourne la tête. Celles qui portent leurs regards vers quelque sommet difficile à atteindre, en franchissant d'un seul coup , par l'imagination , tous les degrés intermédiaires, peuvent sembler frivoles ou se

riouses, écerveiccs ou graves, entiùreinonl honnêtes ou déjà gâtées : elles sont en très petit nombre, 2 ou 3 au plus sur A 000 ou 5 000. Les jeunes filles des classes ouvrières ne songent qu'à atteindre Féchelon le plus rapproché de celui qu'elles quittent et où elles ont grandi.

Je lis la colonne réservée au métier des parents et je vois : « Mère blanchisseuse » ; puis à côté, dans la colonne réservée au métier des enfants : « Repasseuse ». La jeune fille se spécialise, elle élimine toute la partie grossière du métier, elle se rapproche de l'art.

Mère ouvrière « en coiffes de casquettes, giletière, culottière » : fille « couturière ». Celle-ci s'élève au-dessus des spécialités, elle se générahse , elle veut posséder tout le vaste champ d'action que peut parcourir l'aiguille.

Mais la mère est « couturière », la fille sera fleuriste ou modiste; la mère est modiste ou fleuriste, la fille sera « institutrice ».

Elle sera encore institutrice si les parents sont papetiers, libraires, relieurs, etc. Je vois à la colonne des parents : « père sculpteur, mère relieuse », ils doivent nous donner une institutrice. Or, dans l'autre colonne, il y a « coutu-

rière ». C'est une exception, et elle s'explique. L'enfant, parlant des motifs de son choix , a écrit : « J'aurais bien aimé d'être institutrice, mais... »

Si les parents sont domestiques, la jeune fille dit : « Je serai femme de chambre ». Les parents sont charbonniers, elle veut être lingère ou boulangère. « On est si heureux, s'écrie-elle, de travailler dans le blanc! »

Il n'y a pas dans cette longue liste plus de deux exemples de parents ouvriers dont la fille dise : « Je serai ouvrière ». La fille de parents ouvriers sera giletière, culottière, couturière peut-être. Elle rêve de posséder un petit royaume suspendu au sixième étage, et de ne connaître, pendant une partie au moins de la journée, d'autre loi que celle de son travail et de son cœur.

Quand il y a progrès dans la famille, c'est que le père fait un travail plus relevé que celui de la mère. Alors la jeune fille s'éloigne de la mère, se rapproche du père, cherche un métier qui paraisse l'introduire dans cette sphère un peu plus haute et plus fructueuse où le père déploie son activité.

C'est une des lois de notre évolution sociale, à ce qu'il paraît; en voici une autre : l'élan de la

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jeune fille sera d'aulant plus hardi que sa mère sera moins inférieure à son père. Exemples : « père comptable et mère couturière » : fille « caissière, employée de commerce », etc.

Père sculpteur ou peintre, employé dans une fabrique de cristaux, de tapis, etc., où le travail reçoit quelque reflet des arts, et mère, femme de ménage, c'est-à-dire adonnée à un métier très pénible, très humble : fille modiste, fleuriste, plumassière.

Père sculpteur ou peintre, employé dans une fabrique de cristaux, de tapis, etc., et mère modiste, fleuriste, plumassière : fille institutrice, maîtresse de dessin, de musique, etc.; ou encore, comptable, employée de commerce, etc.

Si c'est au contraire la mère qui fait un métier plus relevé, moins rebutant que celui du père, alors la fille prend presque toujours le métier de sa mère. Mère couturière, modiste, fleuriste, et père ouvrier : fille couturière, modiste, fleuriste. Elle ne change pas, elle suit docilement l'impulsion maternelle.

Pour que la jeune fille cherche un métier nouveau, il semble utile que son père et sa mère aient deux métiers difl'érents et que ces métiers soient

à peu près d'égale valeur matérielle et morale. Alors elle en cherchera un troisième qui vaille un peu mieux que les deux autres.

Si les deux métiers ne sont pas d'égale valeur, il faut que celui du père l'emporte. Alors la jeune fille cherche à se rapprocher de la situation sociale de son père, elle fait un effort vers les régions où habitent la responsabilité et l'indépendance.

Si c'est le métier de la mère qui l'emporte, la jeune fille s'y tient et s'y confine; à plus forte raison, si la mère est tout et le père, rien. S'il est incapable de travail, par exemple, ou s'il n'existe plus, ou s'il fait un métier très inférieur, alors il n'y a pas de progrès dans la famille. La jeune fille écrit simplement qu'elle fera le métier de sa mère.

Le père et la mère sont morts tous deux, il y a grande chance pour que la jeune fille sorte des voies ordinaires et des règles communes : elle ira très haut ou très bas. Dans la colonne réservée aux enfants, nous voyons plusieurs fois : « Sœur de charité, aimer et servir Dieu, c'est le bonheur! » Et alors, dans la colonne des parents, nous lisons : « Le père et la mère sont décédés. »

Souvent, lorsque nous lisons dans la colonne réservée au métier que les jeunes filles veulent K

entreprcndro : « inaîlresse de chant, de piano, de dessin, institutrice », etc., nous ne trouvons rien en regai'd dans l'autre colonne. La ligne est restée en blanc. L'enfant n'a pas dit ce que font, ce que sont ses parents, s'ils sont encore en vie. Quelles peines, quels revers, quelles humiliations, quelles catastrophes de famille faut-il voir dans ces lacunes inquiétantes?

Mais de là sont sortis des rêves, des élans de l'imagination adolescente vers la gloire ou la vertu : l'une veut être sœur de charité; l'autre musicienne ou actrice.

Toutes celles, sans exception, qui veulent s'adonner aux arts, accusent un goût ardent pour le métier qu'elles ont choisi et une impulsion irrésistible *. La future musicienne dit : « J'ai pris un goût étonnant pour la musique! » La future institutrice : « Je ne pense qu'à cela! j'adore les enfants! » Les autres se déterminent par des motifs plus pratiques, plus communs, où ne perce pas l'élan d'une âme personnelle. Les couturières

1. Cette observation et quelques autres ont déjà été faites par M. Gréard, à qui nous devons l'idée de cette enquête. Nous avons trouvé après lui bien des choses nouvelles dans les tableaux qu'il a fait dresser et sans doute il en reste encore à trouver après nous.

Hector Dépasse. ?l

disent : « C'est le plus solide des métiers, le plus tranquille des états, et je n'aime pas à être dérangée »; OU bien, plus simplement encore : « C'est l'avis de ma mère. «La volonté propre est absente. Or ce n'est point ainsi, par la seule vertu d'obéissance ou par le désir de vivre tranquille et de « n'être point dérangé », que se fait cette évolution organique, sans laquelle il n'y a pas de vie sociale. Cette évolution intime et perpétuelle, qui ne peut être confondue avec les grandes secousses révolutionnaires, qui se poursuit sans cesse et sans fracas, même au milieu des révolutions, se fait au moyen d'un nombre infini de luîtes infiniment petites. A chaque ligne du tableau nous lisons : « Ma mère voulait que je fisse cela, mais je l'ai emporté... Mes parents y ont consenti..., mon père ne s'y oppose plus... » Les traits vifs, les chants de triomphe, comme : « Je l'ai em-| porté! » sont rares, mais les expressions discrètes: « On y consent, on ne m'empêche plus... »| abondent, elles trahissent des luttes souvent opiniâtres de part et d'autre, et tragiques dans leur politesse, des conjurations, des coups d'Etat dans le foyer domestique et sous le manteau de la| cheminée.

L KVOLUTION OIU;ANinUE DK PAIIIS :}03

Les aveux de défaite, les soupirs (HouflV's sont nussi (Ml nouihre, telles ces expressions cnvelop- |)ées : « Je prendrai ce métier parce que ma mère le désire, parce que c'est Tavis de mon père..., parce (pie c'est la volonté de ma grand'mère..., de ma tante... » Tout le monde s'y met, les parents de divers degrés, les amis, les voisins prennent part à la guerre. Il y a des alliances, des trahisons, des congrès. Quelquefois on bâcle un compromis. La mère est brodeuse, la fille veut être maîtresse de piano, les parents s'y opposent; on s'arrête à une sorte de moyen terme : Tenfant sera fleuriste. Ce n'est pas le piano rêvé, la musique entendue dans les nuits sans sommeil de la quinzième année; ce sont au moins les fleurs qui brillent et qui pai'lent et qui chantent aussi, avec leurs pétales de soie ou de velours; c'est mieux que la broderie commune de l'ouvrière.

Et quand on dit qu'on sera couturière parce que la mère, qui l'est, le veut ainsi, quelle durée aura la soumission? Quelles revanches, heureuses ou malheureuses, contient l'histoire du lendemain que nous ne connaissons pas?

Il paraît que la molécule féminine est plus tourmentée, plus inquiète; elle travaille plus énergi-

quemeni à l'évolution de chaque jour que la molécule masculine, puisqu'il n'y a que 28 filles sur 100 qui continuent le métier domestique, tandis qu'il y a ZiO garçons sur 100 qui y persévèrent et qui se tiennent tranquillement au lieu où ils sont nés.

Je me permettrai de rappeler que cette analyse porte, non pas sur des faits acquis et sur des desseins réalisés, mais sur des vœux, sur des projets, sur des intentions. C'est bien, à proprement parler, dans « l'état d'âme » de la jeunesse qui reçoit l'humble instruction primaire, dans l'intimité de la conscience de pauvres enfants que nous sommes invités à lire, comme dans un livre tout ouvert. A cet âge et dans ces conditions, on a compté seulement 28 filles sur 100 qui se promettent de suivre le métier de leur mère.

Les femmes, les jeunes filles, voient au-dessus j d'elles leurs pères, leurs frères, leurs maris, quil ont si brillamment amélioré dans ce siècle leur existence politique et morale. Cette supériorité où elles touchent, sans y être admises, les froisse à tout moment, plus que nous le pensons. Elles ont] assisté à de magnifiques conquêtes sans en recevoir leur part. C'est à peine si nous commençons!

l'évolution organique de i'AltlS .'iGîi

à leur ouvrir des écoles où elles reçoivent un conimencenient (rinstruction sérieuse et rnisonnée. Avec une naïveté qui n'appartient qu'à notre sexe, nous nous regardons toujours comnne les arbitres de la conscience des femmes. Nous croyons, dans notre science infuse, avoir, sans les consulter, des données exactes sur la quantité d'air et de lumière qui convient à leur santé intellectuelle. Mais ce qu'elles cachent, au fond de leur cœur, d'amertume, d^ronie et d'indifférence systématique à l'égard d'une société où elles ne trouvent pas leur emploi et leur prix, nous ne pouvons même pas le soupçonner; et nous osons nous plaindre, ajoutant une naïveté à une autre, de la froideur qu'elles montrent pour la défense des conquêtes d'où nous les avons exclues !

Les jeunes femmes de ce siècle et de Paris, qui sont obligées de gagner leur existence, et à qui les plaisirs et la fortune n'ont pas ôté la moitié de leur âme, cherchent fiévreusement les moyens de parvenir à une condition meilleure.

Elles quittent le métier maternel, elles s'en vont à la découverte. Elles introduisent en quelque sorte un sang plus jeune et plus riche dans les divers canaux de l'industrie et du commerce, elles

renouvellent les façons et les procédés; je n'examine pas toute la quantité de mouvement et d'énergie qu'elles répandent dans le corps social en changeant de famille par le mariage.

Cette évolution perpétuelle, ce mouvement ininterrompu et insensible, est fait de petites luttes quotidiennes, comme les grands mouvements brusques sont faits de grandes luttes. Dans les petites luttes de chaque jour, les femmes sont incomparables. Il semble que tout conspire à les y exercer. Elles ont à batailler sans relâche contre la famille, contre la société et contre leur propre cœur. Toute leur vie est une guerre héroïque qui se passe sous nos yeux, à laquelle nous sommes mêlés, et que souvent nous ne voyons pas.

Nos jeunes filles s'en vont, avec une hardiesse que les garçons n'atteignent pas, enveloppées de leur faiblesse et de leur éternelle inquiétude, harcelées par nos injustices, à la recherche de chemins nouveaux que leurs mères n'ont point foulés.

Ce tableau ingénieux qui contient tant de choses, et sans doute beaucoup plus que nous n'en avons vu, date de près de quinze ans. L'honorable vice-recteur de l'Académie de Paris, M. 0. Gréard, en a eu, le premier, l'idée char-

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inaiiUî et féconde. On devrait renouveler cette expéi'iencc, en Télendant et la perfectionnant. Nos écoles ont bien augmenté, elles possèdent aujourd'hui la presque totalité des enfants. Une nouvelle enquête nous apprendrait si l'évolution intime du corps social est devenue encore plus rapide, et dans quelle proportion, si le torrent des molécules se précipite ou se repose. On pourrait chercher un moyen de faire porter l'enquête, non plus sur les projets de l'adolescence mais sur les réalisations de la vie, et suivre le mouvement intérieur des métiers et professions; voir combien d'hommes et de femmes restent dans le même cercle et combien en sortent, combien errent à l'aventure, de catégorie en catégorie, sans se fixer nulle part; combien s'enrichissent et combien s'appauvrissent; combien acquièrent, augmentent ou dilapident et perdent le capital, et pour quelles causes matérielles et morales ; quelle peut être la quantité d'élévations individuelles et de chutes, de victoires et de défaites ! On se ferait une idée du torrent des molécules dans les veines et dans les artères de ce grand corps; des vibrations de chaque monade et de l'ensemble. Cette évolution perpétuelle ne doit être sans doute ni trop rapide ni trop lente

pour la conservation et la fécondité de la vie dans le tout; mais nous n'avons aucune idée de ce qui doit être considéré comme vitesse excessive ou comme lenteur extrême, et peut-être la vitesse, la mobilité, l'instabilité actuelle atteindra-t-elle sans inconvénient, et même avec profit, un degré bien supérieur encore à tout ce que nous avons pu constater. Peut-être ce mouvement perpétuel et universel, dans de certaines propositions nécessaires, doit-il retarder, ou empêcher, ou amortir les bouleversements qui retournent tout en un jour.

Si nous possédions une pareille enquête, non seulement pour Paris, mais pour la France, mais pour l'Europe ; non seulement pour le temps actuel, mais pour une certaine suite d'époques antérieures, nous pourrions alors nous faire une idée de révolution secrète de notre monde et de ses lois.

Dans une conférence publique, tenue récemment dans un grand hippodrome, entre un député socialiste et un prêtre non moins socialiste, le député disait que le prêtre n'avait jamais su offrir aux malheureux qu'un paradis chimérique pour leur faire prendre patience; un paradis insaisissable et illusoire, dont le moindre tort est de donner le change sur les réalités de la vie présente.

Heureuse diversion, en effet, qui en faisant espérer l'absolue justice là-haut, fait oublier de demander un peu de justice ici-bas!

Mais le député socialiste et collectiviste, qui promet soir et matin de renouveler le monde de fond

en comble par un coup de révolution et d'exproprier la France et l'Europe au profit des ouvriers, ne leur donne-t-il pas aussi, à sa façon, le change sur les vraies questions de l'heure présente? Ne les convie-t-il pas aussi à tout sacrifier pour la réalisation de la conquête la plus éloignée et la moins certaine? N'a-t-il pas aussi son piège et son paradis?

Eh! oui, citoyen Lafargue, vous nous promettez votre paradis, tout comme l'abbé Naudet, le sien ! Au fond, il y a la plus grande analogie entre les deux systèmes de diversion, et il est curieux à quel point toutes les données de la science expérimentale sont étrangères à l'un autant qu'à l'autre.

L'Eglise au moins ne se réclame pas de la méthode scientifique; elle a sa méthode à elle, qu'elle croit infaillible. Mais le socialisme qui s'intitule à la fois révolutionnaire, expérimental, scientifique et matérialiste, comment peut-il allier ces épithètes diverses et promettre, au nom de la science, aux ouvriers qui l'écoutent, un bouleversement universel d'où sortiront pour eux le bonheur et la paix?

C'est le paradis et la fin du monde pour préface !

Un jour vi(Mi(lra où co monde, avec ses corruptions et ses vices, sera réduit on poussière; comment la catastrophe s'accomplira-t-elle, par Teau ou par le feu, par l'électricité, par la dynamite, les prophètes ne le disent pas clairement, mais il y aura destruction de la société, et c'est alors qu'un nouveau monde apparaîtra où régneront la justice et la béatitude.

Quant aux ouvriers qui restent déliants et qui se permettent de l'aire des objections à ce socialisme scientifique, ils sont littéralement excommuniés, comme on l'a vu par ces affiches placardées dans une petite ville industrielle de province, avec les signatures de MM. Guesde et Ferroul, déclarant que les protestataires étaient à jamais exclus du parti ouvrier et qu'il était interdit de partager avec eux le pain et le sel!

Tout cela, à la vérité, conception générale, méthode, procédés, est de la superstition pure. C'est bien la peine de posséder la République, avec le suffrage universel et rinstruction universelle, pour s'en aller dans les réunions des prolétaires du xx° siècle développer des thèses du moyen âge, invoquer la foi aux miracles, enseigner que le progrès ne se fera point par amélio-

rations successives, par perfectionnements quotidiens, avec les éléments que l'on possède et que Ton emprunte à l'état social; qu'il est parfaitement inutile de travailler, d'étudier, de résoudre les questions les unes après les autres et les unes par les autres, en commençant par les plus simples pour arriver aux plus complexes; que tout cela est un leurre, que ce n'est point là la science : mais qu'il faut tout faire d'un seul coup, dans un jour de colères et de prodiges! Il paraît que la science, la voilà!

Les ouvriers français, bien heureusement, ont encore plus confiance au développement progressif et continu de la Révolution française qu'à tous les miracles, même aux miracles de l'Église collectiviste. Ils ont pris l'habitude de ne jurer par aucun maître, de ne demander leur salut à aucune école, mais ils veulent faire leurs affaires eux-mêmes, en profitant des occasions et des circonstances, et occuper de jour en jour dans la République la place plus large qu'ils ont méritée par leurs aptitudes et leurs services.

L'ouvrier n'appartient pas aux partis et aux sectes; ne le croyez pas collectiviste ou communiste, ou Marxiste ou Giiesdiste, ou simplement

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socialiste, vous vous tromperiez beaucoup. II ne veiit appartenir ni à l'un ni à l'autre, mais il veut être de plus en plus à lui-même, il veut marcher, monter, progresser, comme c'est son droit, et s'assurer de plus en plus une place honorable dans la vie.

L'ouvrier veut conquérir sa part de bien-être et d'influence gouvernementale; il entend être Quelqu'un qui compte et avec qui Ton compte, et obtenir ainsi les lois et les institutions nécessaires à sa sécurité et à son développement.

Mais s'enrégimenter dans le cortège électoral d'un chef de parti, se faire l'instrument d'une secte ou cléricale, ou radicale, ou collectiviste, ou socialiste, ou antisocialiste, si vous croyez cela, comme vous connaissez mal l'ouvrier en général et l'ouvrier français en particulier!

Non, non, il ne se donne pas, il n'abdique pas, il poursuit son développement à lui-même.

Nous l'avons vu quelquefois, cet ouvrier, quand auprès de lui passait un homme qui lui semblait être une force, un militaire avec un beau plumet, un cheval noir aux jarrets nerveux, nous l'avons vu acclamer cet homme et s'accrocher à ce cheval ; c'était un jeu plein de périls. Mais il se proposait

ainsi de faire plus commodément et pins vite son chemin, de franchir une étape de son long voyage; il ne se donnait pas à un maître, il ne se livrait pas, il poursuivait son avancement à lui-même et, au tournant de la route, il savait très bien rouler l'homme et le cheval dans la poussière.

Que les sectaires, les sophistes, les fanatiques de toutes les écoles et de tous les cultes essaient de les ranger sous la bannière de Notre-Dame de rUsine, ou sous la bannière de Saint-Joseph, sous la bannière de Saint-Marx ou sous la bannière de Saint-Kropotkine, sous la bannière de Sainte-Pulchérie ou sous la bannière de Sainte-Anarchie, les ouvriers accepteront pendant quelques jours cette discipline, s'ils la croient utile à leur cause, mais aussitôt qu'ils jugeront le moment venu de se reprendre, ils ne consulteront que les intérêts et l'indépendance de la cause ouvrière, dans la plénitude de leur droit. Est-ce que par hasard vous leur contesteriez ce droit?

Le programme officiel de nos socialistes parlementaires comprend deux parties distinctes, qui doivent se réaliser l'une après l'autre.

LE PARADIS 'Mo

La première partie de ce programme est exclusivement électorale et politique. C'est cette partie qu'ils s'efforcent de réaliser maintenant par tous les moyens dont ils disposent.

La seconde partie, la partie économique, socialiste et collectiviste viendra en application plus tard, on ne sait pas à quelle époque, lorsque nous serons tous enterrés et M. Guesde avec nous.

Première partie : // s'agit de conquérir le pouvoir politique ^ en se séparant de tous les partis bourgeois.

Seconde partie : Quand nous aurons le pouvoir politique, il s'agira d'exproprier les expropriateurs et de réaliser l'appropriation collective des moyens de production.

C'est seulement dans la seconde période que les ouvriers seront heureux et libres, suivant l'évangile gucsdiste, mais cette seconde période, hélas! ne commencera que bien longtemps après la disparition de MM. Guesde et Lafargue et de nous tous, de sorte que les deux apôtres n'auront jamais l'embarras d'exécuter leurs promesses.

Car , comment pourraient-ils procurer aux ouvriers le pouvoir politique, Tinfluence gouverne-

mentale, en séparant les ouvriers du reste de la Nation?

Comment pourraient-ils obtenir la majorité, en déclarant la guerre, comme ils le font, d tous les partis bourgeois, c'est-à-dire à tous les groupes sociaux qui ne sont pas des travailleurs industriels, en poursuivant de leurs menaces tous les fabricants, tous les patrons, tous les capitalistes, tous les propriétaires, tous ceux qui détiennent le gouvernement, l'argent, Tinslruction, les arts, les sciences, la police et en les englobant tous dans la même excommunication majeure?

Que par ce moyen, dans un certain collège déterminé et dans certaines conditions spéciales, M. Guesde soit élu député et même sénateur, nous le comprenons parfaitement. Que les autres principaux membres des comités socialistes et collectivistes entrent dans l'une ou l'autre chambre, c'est encore possible. Mais les ouvriers ne posséderont pas pour cela l'influence gouvernementale et, comme les réformes ouvrières, d'après le programme du parti, doivent commencer seulement à l'époque où les ouvriers seront maîtres du gouvernement, ces réformes ne seront pas encore près de commencer.

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Le tour est joli en vérité et la comédie est bonne, car les deux prophètes ne seront jamais appelés à exécuter la partie socialiste de leur programme. Les travailleurs viendront leur dire : « Eh bien! maintenant que nous vous avons élus, il s'agit d'accomplir les réformes sociales que vous nous avez promises!... » MM. Guesde et consorts auront parfaitement le droit de leur répondre : « Nous sommes élus, nous, c'est vrai, mais nous ne sommes pas encore la majorité, nous ne possédons pas encore le pouvoir politique; or, vous savez que, selon notre programme, il faut que les ouvriers aient d'abord le pouvoir politique avant de réaliser la révolution sociale... »

Et ainsi les réformes sociales seront toujours remises après les élections prochaines !

Comment est-il possible de proposer aux ouvriers français, séparés de « tous les partis bourgeois », la conquête du pouvoir politique, dans un pays de sutfrage universel et dans une société . comme la nôtre, sans comprendre que c'est la plus amère des mystifications et une entreprise encore plus puérile qu'audacieuse?

Faut-il dire que le pouvoir politique n'appartient ni aux ouvriers ni aux bourgeois, mais à la nation,

que nul parti, nulle secte n'est désormais capable de prendre d'assaut le gouvernement de la France pour le faire servir à la réalisation de son programme personnel?

Ce que veulent faire MM. Guesde et Millerand mais les partis monarchique, royaliste, bonapartiste l'ont essayé sans cesse depuis vingt ans. Mais le boulangisme n'a pas été autre chose qu'un syndicat politique constitué pour la prise d'assaut du pouvoir. Eux aussi disaient : « Emparons-nous d'abord du gouvernement et nous verrons après ». Et certes, ils disposaient de toutes sortes de ressources que M. Guesde n'aura jamais. Ils ont échoué honteusement et piteusement.

Sans doute, il faut faire de la politique avec son parti, gouverner avec son parti, monter au pouvoir et en descendre avec son parti, mais y a-t-il et peut-il y avoir, au propre sens du mot, un parti ouvrier, comme un parti républicain ou un parti monarchiste, un parti progressiste ou un parti conservateur?

Qui ne comprend que le qualificatif «• ouvrier »

LE l'AHAlJlS :{70

n'nppnriiont pas j)liis que ceux (1(3 fabricant, (rindiislriel, (h» nolaiiHi, (l(i prolcsseiir, de médecin, à la langue politi(pi(3, cl qu'il est impossible d'occuper le pouvoir, de diriger la législation et d'accomplir les divers actes du gouvernement au nom du parti ouvrier, du parti banquier ou du parti ingénieur?

J'admets un parti socialiste et même plusieurs partis socialistes : socialiste progressiste, socialiste révolutionnaire, socialiste conservateur, mais un parti ouvrier? Qu'est-ce que le parti ouvrier? Cela représente-t-il un programme? une politique? une forme de gouvernement? quelle est la définition du parti ouvrier? quelles garanties cette expression offre-t-elle à la nation?

Une campagne ainsi menée, avec toutes les allures les plus provocantes et les menaces les plus furibondes contre les partis bourgeois, — menaces qui font essentiellement partie de ce système électoral, — ne peut conduire les ouvriers qu'à la défaite; elle tend à les séparer de tout ce qui fait l'opinion en France, de toutes les forces vives de la nation; elle ne peut avoir pour résultat qu'un affaiblissement du mouvement progressiste et réformateur.

Imaginons cependant que u le parti ouvrier », M. Jules Guesde à sa tête, devenu par un coup heureux la majorité ou une minorité plus puissante que la majorité même, s'empare de l'hégémonie dans le Parlement et occupe ce pouvoir politique, légitime objet de ses ambitions et de ses rêves. Est-ce à dire qu'il pourra alors, dans cette situation prépondérante, et muni de toutes les armes de gouvernement, réaliser le programme qu'il s'est formé à lui-même, dans ses méditations solitaires et dans ses conceptions subjectives de parti? On peut hardiment affirmer que non. Le parti monarchiste, autrement organisé et jouissant de tout autres ressources que le parti de M. Jules Guesde, a occupé le pouvoir, et cependant il a été incapable de le faire servir à ses desseins exclusifs.

J'oserai en dire autant du parti républicain qui, depuis vingt ans, a conquis, défendu et gardé le pouvoir, avec l'assentiment de l'immense majorité de la nation, et qui a fini par imposer la forme du gouvernement républicain à ses adversaires les plus déclarés : cependant ce grand parti politique et national n'a jamais été capable de réaliser ses plans préconçus, et la perpétuité de son bonheur.

la consolidation de ses succès lui sont peut-être venues de n'avoir pas réalisé son rêve, car il ne s'agit pas de faire ce que l'on rêve, mais ce que Ton peut.

Les doctrinaires du socialisme collectiviste s'en vont de ville en ville, développant au nom de la science des thèmes invraisemblables, des systèmes qui ne se sont jamais vus, suscitant des grèves partielles qui tombent les unes après les autres, désorganisant l'industrie et brisant la solidarité économique au nom de leur socialisme imaginaire, racontant aux ouvriers qu'il s'agit de mettre la main sur le pouvoir politique , pour changer ensuite, avec cet instrument, la face du monde, et, par leurs imprécations furieuses, séparant les ouvriers de l'ensemble de la nation, afin d'en composer une armée à leurs ordres; un tel système ne peut réserver aux ouvriers qui les suivent que déceptions et désastres.

Je ne sais si ce sont des savants, des médecins, des statisticiens, des chimistes, on le dit; mais les intelligences les plusrudimentaires n'agiraient pas autrement. — Tactique, politique? — Soit, mais voilà donc le grand secret! Et le voilà, ce mot redoutable qu'ils répudient avec indignation! Ce

sont des candidats. Les réformes ouvrières, l'avènement des ouvriers à une plus large part de liberté, d'instruction et d'influence sont le moindre souci de ces socialistes qui poursuivent des mandats personnels en prêchant la dissociation sociale!

Qui dit : socialisme, dit : solidarité, sans doute. Les réformes, quelles qu'elles soient, ne pourront jamais s'exécuter que par le concert général de l'opinion et par des actes éclatants de la conscience publique.

Ceux qui ne s'exercent qu'à troubler l'opinion et à désorganiser le travail, d'ailleurs parfaitement incapables de procurer aux ouvriers, à la faveur du désordre, ce pouvoir qu'ils leur promettent, peuvent empêcher beaucoup de réformes, ils ne peuvent aider à aucune; et quand on suit de loin leurs pérégrinations, quand on observe leur tactique, quand on recueille les échos affaiblis de leurs harangues, on tremble à tout moment pour les malheureux qui sont là et qui les écoutent.

En toute cause, il n'y a qu'un mot qui compte.

Les ouvriers de ce temps réclament une meilleure place dans la société organisée; ils aspirent à un plus complet développement de leurs facultés et de leur conscience; ils veulent avoir leur poids dans rËtat.

Toutes les réformes particulières ne sont que des moyens.

Comment les ouvriers pourront-ils arriver à cette situation meilleure? Sera-ce par la force de l'opinion et par le consentement unanime du pays? par des actes éclatanls de solidarité nationale? — Ou bien sera-ce par la guerre de classe, par les provocations, les outrages, et par l'excommunica-

tiûn lancée contre toute la société issue de la Révolution française?

Malgré les batailles électorales, malgré l'antagonisme (les groupes, malgré les passions des partis, malgré les programmes bornés des sectes et des écoles, les réformes s'accompliront par le concours de tous les libres esprits et sous le souffle de l'esprit nouveau.

Les malheureux et les opprimés de ce monde obtiendront une meilleure justice, le travail recevra équitablement son dû, les collaborateurs de l'œuvre industrielle acquerront dans la société la place qui leur revient de droit, par le consentement spontané de l'opinion et par l'action convergente de toutes les énergies progressistes.

Non seulement nous l'espérons , mais nous avons la certitude que les réformes ne peuvent pas s'accomplir autrement.

Est-ce que la Révolution de 1789 n'a pas été lancée par un mouvement de générosité unanime et par l'aspiration commune d'un grand peuple vers un état de société supérieure?

Est-ce que les conquêtes de la fin du siècle dernier, l'organisation de l'égalité civile, de la liberté politique, l'abolition de la féodalité seigneu-

riale, no se sont pas olTectuécs par Taccord de toutes les forces vives de l'opinion et par Télan irrésistible de la conscience nationale?

Puissions-nous ne jamais revoir les luttes sanglantes qui ont suivi ces moments heureux î A quoi serviraient les progrès de tout un siècle, la disparition de la monai'cliie, le développement de la raison publique et les knnières de la science, à quoi auraient servi le sang et les sacrifices si nous devions retomber encore une fois dans les ornières dupasse?

Les routiniers de la révolution violente devraient d'abord nous dire s'ils se sentent au cœur l'héroïsme, le désintéressement et l'immense amour de la patrie qui transportaient nos pères; mais ils sont dans un ordre d'idées si différent qu'ils se vantent de n'avoir pas de patrie et de ne pas connaître la patrie.

Ils font profession de dédaigner les résultats de la Révolution française; ils ont puisé dans leur science de la nature des vues bien supérieures à celles de nos pères de 1789, qui n'étaient que de petits hommes en comparaison de ces grands savants, mais voilà! ils s'attachent à ne retenir de celte révolution que les parties les plus doiilou-

reuses, et ils veulent faire, de ce qui fut alors un accident tragique, la méthode raisonnée de leur action et de leur gouvernement.

Ils arrivent la menace à la bouche, avant même d'avoir commencé leur révolution nouvelle, tandis que les hommes du x\uf siècle qui ont fait de si grandes choses ont commencé avec une modération, une prudence et un esprit de conciliation admirables.

Ceux-là n'annonçaient pas à l'avance qu'ils allaient exproprier les classes dirigeantes, qu'ils allaient reprendre aux détenteurs des privilèges le produit de leurs vols accumulés \ mais quand ils ont été précipités , par des fatalités qu'ils n'avaient point prévues, dans la plus critique des situations, ils ont triomphé par des moyens que puissions-nous ne revoir jamais! par des moyens si terribles que leur renouvellement doit être considéré comme à jamais impossible et inutile!

Ces hommes, si modestes dans leurs débuts, sont devenus, au fur et à mesure que les événements se développaient, plus forls que toutes les réactions liguées contre eux, plus forts que la mort. Mais ceux qui, étant encore une minorité impuissante, s'annoncent déjà par de telles bra-

f vades avant d'avoii" rien l'ait, nous ins[)ir(;nt les doutes les plus sérieux sur e(^ qu'ils seraient capables de faire dans les grands périls.

P Ce ne sont point là les hommes des temps nouveaux, les réformateurs que le peuple appelle dans ses aspirations vers la justice. Ils peuvent être des docteurs, des naturalistes, des chimistes, des savants patentés et diplômés : ils appartiennent toujours par la nature de leur esprit à la période du passé, ils ne connaissent que les procédés brutaux par lesquels on ne descend pas dans les profondeurs de la conscience moderne.

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