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LE 1"' MAI

qui sait si (^IIc ne comnionce pas à poindre, parmi tant de circonstances obscures et critiques, dans les fêtes printanières des ouvriers de tous les pays?

Des idées secondaires , des préoccupations locales sont venues, comme il fallait s'y attendre, se mêler à la pensée originelle du 1'"'' mai. En Belgique, les ouvriers ont associé à la fête du travail la revendication du sutfrage universel. En France, la préoccupation des élections municipales a tenu la plus grande place dans la journée. Le mot de ralliement, la formule des huit heures n'est venue elle-même qu'en second lieu et elle a présenté seulement la valeur d'un symbole, soumis aux interprétations variables.

Les ouvriers veulent dire par là qu'ils poursuivent une diminution graduelle des heures de travail. Or, cette rétrogradation inévitable, tout la leur promet, tout la leur apporte : les lois, les mœurs, les nécessités même de l'industrie. Les ouvriers et les patrons anglais se sont mis à chercher entre eux, non seulement entre eux, mais avec les Américains, les moyens de modérer le travail du monde.

Ce sont là des phénomènes nouveaux, bien

dignes de remarque. Le monde marche et les ouvriers avec lui; ils poussent vigoureusement à la roue. Ceux qui vivront verront, je crois, des choses intéressantes. Si on avait un conseil à donner aux travailleurs, on leur dirait de ne laisser dénaturer par personne, sous aucun prétexte, le caractère premier et fondamental de leur 1^^ mai. Il y a tant de causes, d'occasions et d'influences qui peuvent le gâter! Nous vivons tous sur un théâtre dont nous ignorons les dessous. Il peut encore se former d'étranges conjurations contre la liberté et contre la démocratie française.

Lorsque les chevaliers du travail aux Etats-Unis ont inauguré la fête ouvrière du 1*^^ mai et qu'un Américain, au Congrès international de 1889, proposa pour la première fois d'inviter tous les travailleurs à célébrer cette date par des réjouissances publiques et par un chômage fraternel, la journée du 1" mai se présentait avec le caractère d'une fête extraordinaire et universelle, instituée spontanément par les ouvriers du monde.

La journée du 1'' mai 1890, décidée en 1889 et

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préparée poiulnnl loiito une année, garda l'aspect (le fête pacifKiue qu'on avait voulu lui attribuer.

Les grèves qui éclatèrent à ce moment en Amérique n'eurent pas de retentissement sérieux dans les autres pays. On se plut à considérer partout le !"■ mai comme la fête du printemps et du travail. L'idée était à la fois ingénieuse et charmante : elle eut un immense succès, elle fit, en quelques mois, le tour du monde, on peut le dire, et elle recueillit de toutes parts Tadhésion, non seulement des ouvriers, mais des classes libérales et lettrées.

Cette année 189/i, la grande fête revient pour la cinquième fois; déjà, il y a trois ans, elle a été ensanglantée par une catastrophe inattendue et cruelle; des jeunes filles, des enfants sont tombés à Fourmies, portant des fleurs dans leurs mains et ces branches d'arbres qu'on nomme des Mai, prémices de la terre renaissante. La fête désormais ramène de tristes souvenirs et de sombres appréhensions. Elle a perdu son charme, elle semble d'année en année modifier son caractère, soit par les accidents, soit par la volonté des partis, et c'est comme une lumière, comme une fleur rare et précieuse qui avait paru une fois dans le monde et

qui déjà est fanée. C'est un beau jour de moins dans la vie, qui en compte peu. C'était une trouvaille, une création, une sorte d'apparition plus qu'humaine que le monde entier avait saluée, dans un transport d'amour universel. On lui tendait les bras, on l'appelait, comme la rédemptrice et la consolatrice; cette jeune figure souriante et pleine de promesses a à peine cinq ans, et chaque fois qu'on la revoit maintenant, on en est à se demander si nous n'allons pas l'égorger de nos propres mains.

PllOUDHON ET KARL MARX

On a reproché à Proudhon bien des défauts, sa vanité, son orgueil, son amour elTréné du paradoxe et du scandale, avec cela une science confuse et mal digérée, mais Proudhon fut un homme, mais il fut un ouvrier de génie.

Né d'un père qui était garçon de brasserie et d'une mère qui était simple servante pour les gros ouvrages, lui-même gardeur de vaches et puis garçon de cave, il dut tout à sa volonté et à son indomptable labeur.

Toute sa vie, il resta pauvre et ouvrier; — ouvrier de la plume, du livre, du journal, travaillant jour et nuit, se créant un style et une dialectique d'une étonnante puissance.

Aussi Proudhon a-t-il toujours défendu la personnalité humaine, dont il fut un si rare exemplaire. « L'homme, être libre par excellence, disait-il, n'a accepté la société qu'à la condition de s'y trouver libre. »

Karl Marx était né dans une large aisance; apparenté à des ministres, à de hauts fonctionnaires, il eut toute facilité de s'instruire et de philosopher. Il ne savait pas ce que c'est qu'un ouvrier et jamais il ne sentit battre et bouillonner dans sa poitrine le cœur d'un prolétaire moderne.

Ce fut pour lui un mérite de renoncer aux places officielles auxquelles il pouvait prétendre; il se consacra tout entier à l'étude, n'ayant point à se soucier du lendemain, et comme il avait du loisir et qu'il pouvait sans peine nouer de nombreuses relations, il devint le principal fondateurJ de \ Internationale .

Il prononça la parole demeurée célèbre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! » Cette parole vaut plus que tous ses ouvrages et c'est peut-être le seul titre de Karl Marx que la postérité retiendra.

A la vérité, c'est un très beau titre et digne d'un philosophe. Mais tout le socialisme doctrinal

PROUDIION ET KA1\L MAHX :ii9

(le Kaii Marx osl singnlièroriicnt subjectifs

comme on dit dans son pays; tout ce socialisme

est dans son cerveau, arrangé et catalogué avec

la méthode du grammairien.

La vie, le mouvement, le cœur d'un homme, la

sympathie, cette grande vertu sociale, le sentiment

de la justice, qui fut l'obsession de Proudhon,

tout cela lui manque furieusement. Il ne sait

qu'enchaîner des raisonnements à des raisonne-

[mçnts, des calculs à des calculs, et de tant de

[inathémalique et de logique, si puissamment unies

[ensemble, il arrive à faire un monument de con-

Itradiclions!

Karl Marx et son ami Lassale ont organisé un

[système de socialisme d'Etat qui s'accommode

idmirablement d'un César; c'est pourquoi M. de

[Bismarck put vivre longtemps avec ce système en

îxcellente intelligence.

Karl Marx avait depuis plusieurs années ter-

liné son œuvre, avant 1870, et il était presque

inconnu. Il s'est trouvé tout d'un coup célèbre,

avec les triomphes de sa nation, et il a passé

subitement de l'obscurité à la lumière, lorsque

l'Allemagne a paru la maîtresse de l'Europe.

Son nom avait été mêlé, à tort d'ailleurs, dans

les affaires de la Commune de Paris en 1871. On avait saisi une lettre insignifiante signée : Marx^ chez un membre de la Commune. Aussitôt tous les journaux se demandèrent : Quel est donc ce Marx? et son nom se répandit partout avec une foudroyante rapidité.

On sait combien les livres et les modes d'un peuple victorieux acquièrent une extrême importance, et avec quel empressement l'opinion adopte tout ce qui vient des triomphateurs!

La dialectique obscure de Karl Marx et ses livres illisibles pour la grande majorité de ses concitoyens n'auraient pas eu d'influence sociale, si la Prusse, triomphant de la France à Sedan, n'avait été tout d'un coup en position de faire la loi au monde.

Le développement subit de l'industrie germanique, l'affluence de l'argent et les crises qui s'en suivirent, l'excès du militarisme bismarkien furent autant de causes qui précipitèrent les progrès du socialisme allemand. La vogue de Karl Marx profita de ces circonstances. Il apparut bientôt comme Moïse sur le Sinaï et les socialistes en firent leur dieu.

Le Mm^xisme est une réaction caractérisée

PROUDIIÛN ET KARL MAHX 351

contre tout Tosprit de la Révolution française qui s'inspire de fraternité et de justice; il ne procède, lui, que par syllogisnne, statistiques et documents. Il ne connaît que les faits économiques. II dit, comme le vainqueur : la force 'prime le droite ou plutôt il ignore le droit, il ne considère que les forces et le droit ne lui paraît pas mériter d'avoir sa place parmi elles.

Ainsi, en propageant le Marxisme, on continuait de réagir contre la France, contre l'esprit français et contre la Révolution française; on continuait toujours la guerre contre la France sous une autre forme, et tous ceux qui n'aimaient pas notre pays, tous ceux qui détestaient la Révolution française étaient pleins de sympathie et d'indulgence pour les idées de Karl Marx.

C'est pour toutes ces raisons que l'influence de Marx fut si grande dans son pays et qu'elle se répandit au dehors, pendant que Tinfluence des livres français et des idées françaises était partout en baisse.

La France, la plus sociale et la plus sociable des nations, dont la langue, le théâtre, les modes, les révolutions avaient toujours eu un caractère d'universalité, amoindrie et démembrée mainte-

nant par la défaite, voyait son crédit décliner, tandis que Bismarck et Marx se partageaient la direction des esprits et apprenaient à l'Europe entière à répéter : « La force prime le droit! »

L'avènement de Marx comme le règne de Bismarck ont été liés de la manière la plus intime et la plus immédiate à l'acte d'abaissement de notre patrie.

Mais le mouvement intellectuel et moral commence à échapper à cette double domination, l'une des plus lourdes qu'il y ait eu, en aucun temps, pour l'esprit humain.

L'Europe respire; la France a repris possession de ses destinées; le monde a recommencé à croire à la liberté et au droit.

Les aspirations des ouvriers français débordent de toutes parts les limites rigides du marxisme. Il en sera successivement ainsi de tous les systèmes, et c'est fort heureux. Le progrès humain serait bientôt mort s'il se laissait enfermer dans les écoles qui sont des cimetières plus qu'elles ne sont des pépinières.

Les sectes, qu'elles s'appellent marxistes, ou guesdistes, ou proudhoniennes, ou tout ce que Ton voudra, sont par essence opposées au progrès

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