APPRÉCIATION DE LAFÊTE PAR SON EXC. MGR CONROY, DÉLÉGUÉ APOSTOLIQUE
La fête s'est terminée à 10 heures du soir. Il n'en reste plus que le souvenir. On nous permettra bien d'enregistrer celui-ci sous la forme si honorablement sympathique que lui a donnée 8on Excellence Mgr Conroy, le Délégué du St.-Siégo au Canada, dans l'admirable réponse que Son Excellence fit, le lendemain de la fote, A l'adresse qui lui fut présentée par le Cercle Catholique de Québec, en présence de tous NN. SS. les Evêque^.
Après avoir dit ce qui concernait directement le Cercle Catholique, Son Excellence a ajouté :
(( Je désire aussi vou* féliciter, et, par vous. Tes citoyens do Québec ainsi que la ])opulation canadienne-française do toute la Puissance, au sujet de la touchante cérémonie de la translation des restes de Mgr de Laval, A laquelle j'ai eu le bonheur d'assister hier. Qui aurait pu r e pas se sentir imjii^es.'ionné par l'imposante miijesié de la cérémonie sacrée dans l'enceinie de votre vénérable Basilique ? Qui aurait pu contempler sans émotion le religieux spectacle qui se déroulait diins vos rues, spectacle dont la grandeur eût été digne d'un Montmoi-ency, aux jours où un Montmorency allait de pair avec les rois? Qui aurait pu voir d'un œil indififéreni les flots ]u-essés de ces milliers de personnes, suivant d'église en église, de monastère en monastère jusqu'à la cathédrale, les restes du grand évoque, qui, dans son amour doué de prescience, avait, il y a deux siècles, pour leur avantage et celui de leurs enfants, commandé à ces édifices de sortir de ferre ? Qui aurait pu entendre sans tressaillir l'éloquente voix épiscopale qui a fait si noblement l'éloge du grand et illustre mort ? Mais j'avoue que ce qui remuait le plus les profondeurs même de mon âme, c'était la pensée que j'étais là, en présence de tout un peuple chrétien, honorant les cendres du Père de sa patrie ! Je sentais mon cœur tout entier battre à l'unisson avec ce grand cœur de la race canadienne que j'ai appris à tant aimer ! Ah ! en ma qualité de Celte, j'étais fier d'être là pour m'unir à mes frères de race celtique,
— frères plus encore par la foi que par le sang, — dans les élans <le leur amour et do leur reconnaissance envers l'homme qui a fait leur nation ce qu'elle est. 11 m'a été donné, il y a quelque vingt ans, de me trouver à côté d'une autre tombe, qui venait justement d'être ouverte pour rendre un moment aux hommages du monde les cendres d'un grand homme qui avait reposé pendant des siècles entre les bras de la mort. C'était sur le penchant du Janicule, à Eome. De cet endroit l'œil du voyageur suit le cours sinueux du Tibre, s'élance audcssus des dômes innombrables de la cité sainte, et plongeant par delà les solennelles solitudes de la campagne romaine, se repose sur les collines azurées du Latium, dont les sommets se confondent avec le ciel.
« La tombe que l'on venait d'ouvrir était la tombe de Torquato Tasso. La poussière que j'avais là sous mes yeux, voilà tout ce qui restait du tabernacle terrerstre de cette âme poétique qui avait chanté la Jérusalem délivrée et ce héros, dont la pieuse bravoure avait arraché aux mains des hordes païennes le sépulcre du Christ. Ma pensée mettait, hier, en contraste les gloires particulières des deux illustres tombes, et je me disais en moi-même que Mgr de Laval avait, en grande partie, accom- ])li le rêve du po<He. Le Tasse chanta un nouveau royaume, iondé sur la Foi, organisé d'après un plan chevaleresque, développé par des actes de valeur chevaleresque, dont les citoyens devaient être des hommes unissant à la fois le courage, la patience, la courtoisie, l'aimable bienveillance que l'esprit chrétien peut inspirer.
(( Ilélas ! pourquoi faut-il que sur la terre d'aussi belles visions ne i^oicnt que trop souvent des visions et rien de plus ! C'est la gloire de Mgr de Laval d'avoir, ici, sur les bords du Saint Laurent, établi un peuple foçonné, dans une large mesure, d'après un idéal si élevé ; un peuple dont l'oi'gani.salion sociale est basée sur la vérité catholique ; dont le courage a été éprouvé par les plus rudes épreuves ; dont la charité ombrasse toutes les formes de la souffrance ; dont le génie, à la fois délicat et puissant, a déjà créé une littérature qui lui est propre ; dont l'aspiration pour la liberté se concilie avec la plus wincère loyauté à la constitution qui le protège ; nn peuple, en un mot, qui, dans les diverses phîises de sa vie domestique, civile et politique, ne perd jamais de vue ses destinées spirituelles et résiste aux tendances dégradantes du matérialisme" de notre temps. Puisse la bénédiction de Dieu conserver longtemps un tel peuple ! Puisse-t-il croître en tout don de la rosée du ciel et de l'abondance de la terre ! et puissent ses enfants, vivant en harmonie avec leurs concitoyens de toutes les classes, pro-
tégés par la loi dans leurs droits propres, et respectant scrupuleusement les droits des autres, développer chaque jour de plus en plus leur prospérité morale et matérielle, et continuer de prêter force et dignité à la Confédération du Canada ! »