‹ Translation des restes de Mgr. de Laval à la chapelle du Seminaire de Québec, relation complète de tout ce qui s'est passé depuis l'exhumation des ossements de Mgr. de Laval le 19 septembre 1877 jusqu'a leur déposition au séminaire le 23 mai 1878Chapitre 42 sur 74 · SES ORIGINES, SA GLOIRE, SES MALHEURS · texte numérisé non relu

SES ORIGINES, SA GLOIRE, SES MALHEURS

Conférence donnée à l'Institut Canadien de Québec,

Le 7 avril 1875,

Par M. H. J. J. B. CHOUINARD.

" L'histoiro, a dit Cicéron, est le témoin des temps, la lumière do la vérité, la vie de la mémoire, la messagère de l'antiquité, la maîtresse de la vie. "

" La maîtresse de la vie, " Que d'idées ces quelques mots ne réveillent-ils pas ! L'histoire est bien en effet la maîtresse de la vie, pour les individus à qui elle enseigne comment, partout et toujours, la vertu est récompensée et le crime puni, et qu'elle excite au bien par les exemples ollcrts à leur imitation. Mais l'histoire est peut-être encore plus la maîtresse de la vie pour les peuples à qui elle apprend comment se fondent et se soutiennent les empires, comment ils arrivent à un haut degré de prospérité, ou comment ils en déchoient, les remèdes héroïques qui les empêchent de périr, ou les fautes qui précipitent leur ruine.

On ne saurait donc trop étudier l'histoire. Son domaine est immense ; et pour quiconque ne veut pas borner ses investigations aux peuples de l'antiquité, à ceux qui nous sont unis par les liens du sang, du voisinage, des alliances ou de la conquête, il y a une mine riche à exploiter, et les annales des peuples que nous connaissons moins offrent des pages toutes palpitantes d'intérêt. C'est ce que je veux essayer de vous démontrer ce soir.

La Pologne ; ses origines, ses jours de gloire, ses malheurs ; les caractères généraux de son histoire, et les étranges contrastes qu'elle offre en regard de celle du reste de l'Europe; les services qu'elle a rendus au monde ; les services qu'elle pourrait rendre encore : voilà le sujet de la conférence que 'j'ai l'honneur de vous présenter.

Jetons les yeux sur la carte de l'Europe à la mort do Théodose -le-Grand.

L'univers connu se divisait alors en deux parties distinctes : le monde Eomain, le monde Barbare.

Le monde Eomain, ayant pour centres Rome et Byzance, était baigné de tous côtés par la Méditerranée, et couvrait la moitié de l'Europe, une partie de l'Asie occidentale et une large bande de l'Afrique. Le Ehin,le Danube, leTauruset l'Euphrate, la Crimée, les montagnes du Caucase et les sables brûlants de l'Afrique, marquaient ses frontières.

Le monde Barbare comprenait tout le reste do l'univers. Et quel monde ! que ces espaces immenses où s'agitaient cent peuples qui, divisés pendant des siècles par des antipathies de races ou des ambitions rivales, obéissant, pour ainsi dire, à un mot d'ordre que l'action directe de la Providence dans les affaires humaines peut seule expliquer, s'unirent un jour pour marcher vers le midi, sur cette Eome superbe, reine du monde, dont ils convoitaient depuis longtemps les opulentes dépouilles. Dans ces hordes tumultueuses qui accourent de tous les points du nord, entraînant ajjrès elles leurs chariots, leurs troupeaux, leurs esclaves, leurs familles et les dépouilles des nations qu'elles ont balayées on chemin, il semble difficile de distinguer les unes des autres ces tribus farouches qui viennent changer la face du monde. Mais pour l'observateur attentif, elles se divisent en trois groupes bien faciles à reconnaître, si on les partage suivant la ])Osition géographique qu'elles choisissent pour fixer leur vie jusque là errante.

A l'ouest, s'arrête la grande famille des Germains; plus près dé l'Asie viennent camper les Tatars, les Huns, les Hongrois et les Turcs ; entre les Barbares d'Eu-

ropc et les Barbares d'Asie se trouve la race slave dont la migration en Europe se perd dans la nuit des temps. Depuis des siècles, en effet, elle habitait les steppes immenses qui couvrent la moitié septentrionale do l'Europe, au nord des monts Carputhes et à l'ouest de la Vistule. L'histoire nous représente les Slaves comme un peuple de pasteurs, vivant dans la démocratie, au dire de Pi-ocope, et disséminés par tribus et par familles sur ce vaste territoire. Tandis que les Germains et les Barbares d'Asie se montrent conquérants, eux semblent n'avoir ambitionné que la tranquille ])Ossession dos jouissances de la liberté. En revanche, ils se montrèrent les gardiens jaloux du sol que la Providence leur avait donné, et ni la puissance presque irrésistible des armes romaines, ni les invasions des autres peuples ne purent les contraindre à rétrécir leurs frontières.

Mais le cours des événements vint séparer leurs destinées jusqu'alors unies. Los Slaves d'Orient disparurent sous les flots de Barbares que l'Asie ne cessait de voinirsur l'Europe, et se confondirent complètement avec eux ; les Slaves d'Occident se firent guerriers pour résistera la fois aux Germains et aux Tatars, et furent obligés de se rapprocher les uns des autres. C'est à cette date qu'il faut placer les origines de la nation polonaise, la plus gloi-ieuse héritière du génie et dos traditions de la race slave.

La Pologne apparaît au monde juste au moment où, par le baptême de Clovis, la Fi-ance prenait rang parmi les puissances clij'étienncs, à la fin du cinquième siècle. I a Providence l'appelait à fonder dans le nord de l'Europe un puissant empire ; aussi lui avait-elle donné toutes les qualités propres à l'accomplissement de sa mission. Destinée à servir de remj artàla civilisation chrétienne, et à défendre ])artoiit la cause de la religion et de la liberté, il fallait qu'elle fut catholique, gueriière, désintéressée, unie ; et jamais peuple au monde n'a présenté à la fois, à un aussi haut degré, tous ces caractères. Ses exploits militaires ont étonné le monde, et sont devenus légendaires à force d'être incroyables. Elle a donné l'exemple d'une foi enthousiaste et toujours croissante

chez clic qutuid clic s'uHuiblissait duiis le reste de la chrétienté. Elle a donne nu monde le spectacle d'une unité nationale que rien n'a jamais ])u ébranler, d'une vigueur que le succès n'a pas amollie, que les revers n'ont pas entamée. Enfin, pendant quatorze siècles, elle a sacrifié son repos, ses trésors, le génie do ses capitaines, le sang de ses soldats, pour le service de toutes les bonnes causes, jamais par ambition ni par esprit do conquête, toujours pour l'honneur.

Joignez à cela la gloire d'avoir commandé pendant cinq siècles à un tiers de l'Europe, d'avoir rogné sur un territoire peuplé aujourd'hui de 45,000,000 d'habitants ; puis, mesurez d'un seul regard l'étendue des malheurs qui ont fait disparaître son nom de la scène du monde, et vous aurez une idée do l'intérêt qui s'attache à l'étude de l'histoire de la Pologne.

Ses annales nous la montrent du sixième au dixième siècle ati'ermissant sa domination entre lo Niémen, l'Oder et la Ealtique, et jetant les bases de sa puissance militaire. Elle arrive à ce but en faisant du métier des armes une profession qui anoblit, une institution qui permet au dernier des paysans do prendre rang dans la noblesse, pourvu qu'il possède un cheval, un bouclier et une armure. l,a nation se compose alors des nobles, des hommes libres et des serfs : les prisonniers de guerre, les condamnés pour dettes ou pour délits sont rélégués dans la cluses des sei-fs. La royauté est élective. Les nobles travaillent sans cesse à amoindrir le pouvoir des rois, et finissent par les dominer. Dès cette époque, la Pologne conimonce cette vie agitée, toujours absorbée par la guerre, qui semble être devenue sa seconde nature. On la voit se mesurer sur un champ de bataille, avec les Francs de Charlcmagno : c'est la première fois que la France rencontre la Pologne. La suite des siècles nous les montrera souvent mêlées aux mêmes querelles, où les entraîne une égale passion pour la guerre. Mais jamais on ne les revorra armées l'une contre l'autre. Leur amitié a subi l'épreuve du temps, et rien n'a pu la refroidir.

Il faudrait redire ici lestempshéroïquesde la Pologne, où l'histoire se confond avec la fable et la légende ; ce que la tradition nous apprend de la dynastie dos Lechs

on LeszeclxS, suite de rois inconnus et peut-être fictifs. Tantôt, l'un d'entr'enx, fondateur de Gnezne, conduit ses légiojis victorieuses à travers lui immense territoire. Tantôt, Ismar, son fils et son successeur, entraîné par son humeur belliqueuse, court les mers du Nord, et chasse de leurs l'opaires les Danois dont les flottes tenaient en haleine tout le nord de l'Rurope. Puis vient Krakus, le fondateur de Krakovie, et plus tard, la reine Vanda, vioi'go farouche, la Velléda de la Pologne, qui, à la tête de ses légions, repousse les prétendants à sa couronne otà sa main, et finit par se noyer de sang froid dans la Vistule. Après les règnes longs et tyran niques des Popicls, la légende fiait place à l'histoire certaine, et la transition se fait au milieu du neuvième siècle, en 842, où les Polonais élurent pour roi un simple paysan, Piast, dont toute la richesse consistait en un ]ietit champ et quelques ruches d'abeilles. Piast est le fondateur d'une dj'nastie dont les souverains ])résidèrent glorieusement pendant cinq siècles aux destinées de la J?ologne. Le quatrième de ses successeurs, Miecislav 1er, né aveugle, recouvra miraculeusement la vue :" C'était, disent les " chroniqueurs, l'image de la Pologne ouvrant les yeux à " la lumière de l'Rvangile. " En effet, la conversion de la Pologne au catholicisme date du dixième siècle. Déjà son nom est une puissance chez ses voisins, et quand il s'agit de secourir la Hongrie, la Bohemo et la Kiovic menacées dans leur indépendance, ello ne marchande ni son sang, ni ses trésors.

Mais tout intéresse également dans les récits qui nous sont parvenus de ces temps reculés. Il nous faut passer rapidement le règne de Boleslas le-Grand, le Charlemagne du Nord, homme de génie, qui rêva de faire de la Pologne le centre de la nationalité slave ; ses conquêtes couronnées par laprise dcKiov, rivalede Constantinople, où l'on comptait 400 temples, 800 marchés et une ])0])ulation immense ; — puis AVenceslas II et sa femme Rixa, dont les trahisons mii'cnt en péril la foi et l'existence nationales des Polonais ; — le règne réparateur de Kasimir qui les affermit pour toujours dans la foi au catholicisme. Mais Boleslas II souilla le sceptre que la nation lui avait confié après la mort de son père. Irrité des remontrances de Stanislas, dvOque de Kriikovio,

çonscur intréi)ide de ses vices et de fies cruautés, il le tua de sa main au pied des autels. Les foudres do l'Eglise frappèrent le roi coupable et lui portèrent un coup dont il ne se releva pas. La Pologne oublia ses hauts faits et ses services éclatants rendus à la patrie. Boleslas, méprisé et honni de tous, fut forcé d'aller mourir à l'étranger.

Ses successeurs, immédiats n'osèrent plus prendre le titre de rois. Pour comble de malheurs, cette déchéance parut être le commencement d'une suite d'épreuves redoutables. Je veux parler des Xlle et Xllle siècles que les historiens ont appelés /« Pologne en partage, ai durant lesquels elle fut en proie à une anarchie complète. Rien n'a manqué à cette période pour en faire un ensemble de toutes les calamités qui peuvent assaillir un peuple: démembrements de territoires, désorganisation de l'état, invasions continuelles des voisins barbares et civilisés, guerres sanglantes et fratricides, assassinats, pillage, profanations, dépopulation des ])rovinces, déplacements des habitants qui passent d'une province dans une autre, tout cela pendant deux siècles. Il n'a fallu rien moins que l'étonnante vitalité inhérente à la race slave, pour permettre à la Pologne de triompher de cette crise. Elle commence à s'en relever sous Przémislas 1er, qui reçoit de Boniface VIII le titre de roi, perdu depuis le crime de Boleslas. A son successeur, Vladislas Lokéteck, était réservée la gloire do cicatriser les plaies de la patrie. Et l'on peut dater la résurrection de la Pologne du jour où. Vladislas, après avoir en vain parcouru son royaume pour ranimer dans les cœurs le l'eu du ^patriotisme, prit soudain une résolution énergique, et s'armant du bâton dos pèlerins croyants du moyenâge, s'en alla nu-pieds à Rome, pour célébrer le grand jubilé de l'an 1300. Là, prosterné sur le tombeau des SS. Apôtres, il se fit absoudre du meurtre de saint Stanislas, commis par son ])rédécesseur, et se releva confiant et radieux, comme si la Providence avait voulu mettre au prix de cette grande expiation le salut de son royaume. La Pologne accueillit avec enthousiasme Vladislas qu'elle avait d'abord refusé de seconder. La voix du Souverain Pontife acheva de lui gagnerdes cœurs que sa pénitence

avait émus; ot depuis ce moment, l'unité nationale de do la Pologne n'a |)lus été ébranlée.

Le règne de Vladislas Lokéteek laisse entrevoir les de»-' tinécs glorieuses de la Pologne. C'est lui qui ])ropara, entre la Lithuanie et la Pologne, cette alliance qui devait être pour tontes deux une source do force et do grandeur. Et, ce fut un grand jour, celui où le Hls de Ladislas conduisit à l'autel la tille de G-édimin qui lui apportait on dot la liberté de 24,000 captifs. C'est Ladislas qui présida en 1331 à Chenciny, la diète polonaise où, pour la première fois, toute la nation était, représentée et où l'on décréta l'imjxOt général, et l'égalité de tous nobles et paysans, devant la loi. Il rem]>orta sur les chevaliers Toutoniques une dernière victoire à Plovcé, et mourut on 1333, laissant à son tils, Kasiuiir II f, un TOyaume bien' organiBé. ^

Depuis, rien n'arrête la Pologne dans son essor. Le règne de Kasimir III, surnommé le Grand, ouvre avec éclat l'ère de la Pologne florissante. La législation uniforme et libérale promulguée par lui à la diète de Vislica, lui valut !e surnom de "Eoi des Paysans, " dans un temps où partout ailleurs, en Europe, on ne tenait compte que de la noblesse. La munificence qu'il deploj^a à Krakovie, en 13G3, pour célébrer les noces de sa petite fille Elizabcth avec Charles IV, empereur d'Allemagne, lo fit passer pour le plus riche souverain de son temjis. On vit réunis à ces fêtes, l'empereur d'Allemagne, les rois do Danemark, de ('hypre, de Hongrie, les Piasts de la Mazovie et de la Silésie, et une suite noml)reuse de princes, de ducs, d'évêques et de magnats. Kasimir donnait en dot à la mariée 100,000 florins, en présence de ses hôtes éblouis d'une telle magnificence. Ils durent être bien plus étonnés encore quand un simple bourgeois, conseiller municipal de Krakovie, les réunissant un jour à sa table, leur fit distribuer en présent 100,000 florins d'or. C'était là une coutume reçue, et qui montre mieux que tous les chittres la prospérité extraoï-dinairo de l'état, do la noblesse et de la bourgeoisie en Pologne.

A la mort de Kasimir lo Grand s'éteint la dynastie des Piasts, et commence un nouvel ordre de choses, conséquence nécessaire du système électif de la monarchicj ot du haut degré do puissance auquel la Pologne

est arrivt^e. Kasimir avait choisi pour successeur son neveu, Louis do Hongrie, du conscntcnicut de la nation, à la diète de Krakovic, en 1339.

Jusque là, la monarchie avait été élective ; mais la nation, sans renoncer à ses privilèges, avait toujours choisi ses rois parmi les descendants du monarque défunt. A partir du quatorzième siècle, le trône de la Pologne est ouvert aux compétiteurs, et comme en ces temps cheva-leresques, on trouve encore des ânies ardejites et passionnées pour la gloire, recherchant de préférence les postes périlleux, l'élection du roi de Pologne deviendra l'occasion d'un véritable tournoi, où les rois les plua puissants, les chevaliers et les hommes de guerre les plus illustres, viendront olirir leurs trésors, leurs ai-mées, leur expérience et leur bravoui"e en échange du trône des Piasts. Plus tard, l'intrigue et la trahison feront réussir; des candidatures malheureuses, et les Polonais reconnaîtront, mais trop tard, les dangers de ce système.

liOuis de Hongrie est le premier à qui la nobles.^^e ait im])osé ces " Facta Conventa, " chartes célèbres qui protégeaient la nation contre le despotisme monarchique, et se renouvelaient à chaque règne. : '

Profitons du calme relatif dont la Pologne a joui pendant ce règne de dix ans, pour jeter un cou]>d'œuil rapide sur les luttes incessantes qu'elle a. soutenues contre lesbarbares avant le XV'esitcle. Toute cette période que. les historiens ont aj)pelée " la Pologne conquérante et la *' Pologne en partage," du neuvième au quatorzièmesiècle, est remplie du récit des guerres et des invasions, continuelles des Prussiens idolâtres, plus tard les cheva-. liers Teutoniqucs, des Lithuaniens, des Jadzvingues, des. Bohèmes et des Poméraniens. Ses plus ri des adversaires, ont été, sans contredit, les Ivosaks et les Tatars. Pour; les repousser, il lui a fallu entrer en campagne presque, chaque année, et souvei.t elle a ou à combattre en même temps ses autres voisins d'Allemagne et de toute, les Ivussies,et do laMoskovic dont elle prit quatre fois la capitale. Pendant des siècles, les Kosaks l'ont iatiguéo do leui's irruptions continuelles. Sous le règne d'Etienne Batori, au XVIe siècle, un paysan de génie les organisa.

en régiments de cavalerie; et depuis ce temps, ils n'ont cesser de former l'uvant-garde des armées polonaises jusqu'à la fin du XVIFIe siècle, où la Eussic, après les avoir plies sons son joutç do fer, en ût les geôliers et les bourreaux de ia Polot^no.

J']ii 1225, les Tatars conduits par (iontçis-Khan, tombent sur l' l'Europe comme un ourîi<i;an dévastateur. Les historiens ont fait iin tableau navrant des malheurs qui sont l'ésultés de leurs invasions. Ils avaient balayé sur leur passage les Turcs, les Slaves d'Orient et toutes les armées ]iolonaises qui tentèrent de les arrêter. La Silésio, la Bohême, presque toutes les Russies tombèrent en leur pouvoir. Boleslas II, fuyant fonroj'aume envahi, ret'contra en Bohême son beau- père, le roi de Hongrie, chassé également de ses dtats par l'invasion.

L'Occident était menacé : les populations, affolées de terreur, se sauvaient dans les bois et les montîignes, laissant derrière elles les villes incendiées, les cam])!ignes ravagées. L'Europe chrétienne crut assistera sou dernier jour. Un peuple la sauva; les Tatars reculèrent pour la première fois à Liégnitz devant la résistance courageuse do 30,000 hommes do toutes langaes et de tontes nations, mais composée surtout de Polonais, et commandée par Henri le Pieux, duc de Silé^ie.

Pendant que, fatigués de leurs courses à travers l'Asie et la moitié de l'Europe, ils fixaient le lieu de leur repos entre le Volga et la Mer-Noire, la Pologne releva la tête. Et quand les Tatars reparurent, ils vinrent se briser contre les lances polonaises. La lutte dura 300 ans, et finit avec Jean iSohieski. La Pologne avait été envahie quatre-vingt-onze fois, et Kosaks et Tatars lui avaient enlevé 1,200,000 prisonniers.

. Mais, comme pour reposer les regards fatigués de ces luttes incessantes, voici que la suite des temps nous montre sur le trô iO do Pologne, une figure ravissante, comme une évocation du moyen -âge tout entier. C'est une «nfant que 100,000 nobles acclament dans ce champ do Mai"9 do Vola où se pressent leurs nonibi-euses phalanges, sous les murs do Varsovie. C'est la fillo de Louis clo Hongrie que les Polonais ont choisie pour reine,

iiuo reirio de 16 ans, à condition que la nation lui donne un époux de son choix. Ces rudes gueiTier.s la saluent avec enthousiasme et s'étonnent de la fa-cination étrange qu'exerce sur eux cette jeune tille qu'ils n'ont jamais vue auparavant, mais qui les enchante par sa beauté, sa jeunesse, et surtout pai* le sacrifice ([u'elle a fait do son fiancé, Guillaume de llapsbourg. Dès son enfance, on lui avait apj^ris à aimer ce prince que la tendresse prévoj^ante de son père lui destinait pour époux. Ma's la Pologne avait plus besoin de l'expérience et des trésors d'un puissant allié, que d'un brillant chevalier uniquement fornié aux belles manières. Ilcdwidge trouva dans s.on patriotisme la force d'interdire son palais à son fiancé, pour recevoir les hommages du farouche Jagelloii, duc do Jjithnanie, qui ajiportait à la Pologne des trésors, une armée et une alliance plus précieuse encore. Jagellon, tout baibare qu'il est, subit l'infiiience de son épouse, élevée au milieu d'une civilisation qu'il ne connaît pas. 11 se fait chrétien, il veut être a| ôtre au milieu des siens. A la t«te d'une armée polonaise et lithuanienne, il promène sa nouvelle épouse dans toutes les jiartiesde soti grandduché. Dans l'ardeur un peu sauvage do sa foi, il emploie ]iour convertir ses peuples la force et la violence, Iledwige corrige ces écarts par sa douceur, et les ])euplades païennes se laissent volontiers gagner par la prédication persuasive de leur jeune souveraine qui leur distribue de sa main des vivres et des vêtements. Au retour de ce voyage trioni])hal, on la l'ctrouve vivant modeste et rctiiée dans le palais de ses pères. Pendant que Jagellon guerroie contre les infatigables ennemis de la Pologne, elle prie pour le succès de ses armes, partageant son temps entre le soin des pauvres, les travaux domestiques, et la culture des lettres et. des sciences. Du fond de sa retraite, elle entend souvent son nom retentir au milieu de joyeuses acclamations : c'est tout son ])euple qui, dans son admiration naïve, l'appelle "Notre " bon roi Hedwidge," et,par ses démonstrations bruyantes la remci-cie tantôt d'avoir fondé des hôpitaux et des asiles, tantôt d'avoir doté richement des universités et des monastères. En vain la calomnie tente de flétrir son nom si yjur ; Jagellon, malgré sa nature méfiante et jalouse, refuse d'y croire, et confond les coupables. Un

jour jîourtant ollo sortit do son ropo^î. Elle avait dix-huit uns. Jaijjelion, dans le nord do la foiogno, soutenait, les armes à la main. lacau>e de -es frères. Les Hongrois en profitent pour envahir la Galicie. lledwidgo assemble à la hâte quelques troupes, les harangue, se met à leur tête, bat les Hongrois dans ])liisieurs rencontres, et leur reprend toute la Galicie. Piiis elle rentre dans sa c:ipitale, et y pas.se le reste de sa vie, jusqu'en 1399, oii elle meurt laissant à tout son peuple, nobles et paj^sans, une mémoire bénie, et dans le cœur do Jagvllon, de.s regrets qu'il exprinutit encore hautement sur son lit do mort, trente-cinq ans après.

Et, ct)mmc pour ajouter encore à la fraîcheur et à la pf>é8ie de la légende de sainte Hedwidge, l'histoire raconte que Jagelion, parvenu à l'âge de quatre-vingts ans, après un règne glorieux de quaninte-quatre ann es, se promenant un jour dans les bois do Grodek. fut tellement ravi par les chants d'un rossignol, qu'il ne put s'arracher de ces lieu.K. La fraîcheur de la nuit ay.int engourdi ses membres affaiblis, il rentra dans son ])alais saisi d'une fièvre qui le conduisit au tombeau, on l-iS-t.

Encore doux siècles, et la Pologne aura atteint le sommet le plus élevé de son histoire. Elle s'y achemine, grandissant toujours sous l'impulsion des fi's et des successeurs de Jagelion, et poursuit sa carrièi'e mêlée de succès et de revers, sans faiblir jamais sous le poidsdo ses nombreuses calamités. C'est ainsi que se pas.sent les règnes «le Ladislas VI, un vrai preux du moyen -âge, qui | érit à Varna, dîins une bataille où il avait tenté d'arrêter la marche victorieuse des Turcs sur Byzance, — de Kasimir IV qui, malgré son indolence, soumit les chevaliers tcutoniques à sa couronne : il y avait deux cent cinquante ans que cette milice belliqueuse gueri-oyait contre ses légitimes .«suzerains les rois de Pologne. L'histoire a jugé sévèroment ce long règne de cinquante ans, d«irant lequel Kasimir ne vécut que ))Our les intérêts de la Lithuanie, et leur sacrifia toujours la Pologne. Trois tils de Kasimir furent tour à tour appelés à lui succéder. Jean-Albert continua l'oeuvre de Ladislas Vi contre les Turcs, et .so montra le digne précurseiu'de Jean Sobieski, Alexandi'o

rdgnîi cini| ans, sans laisser d'autre trace de son passage que le statut Alexandrin qui confisquait les preroga'ivcs ]-oyales et les libertés dos ])aysans au jrrolit do la noblesse.- Puis vinrent les Sigisniond : Sigismond 1er dont la Pologne a gardé le souvenir, à cause de l'éclat qu'il sut faire rejaillir sur elle pendant tout son règne, ot malgré les vices do sa jeunesse, ses déplorables condescendances pour une épouse indigne, la reine Bona iSforza; et Sigismond-Auguste, qui, pour parler lo hui-. gage d'un brillant histori n, " héritier des traditions et '' des penchants d'une grande époque et d un grand " règne, ])rolongoa do vingt quatre ans cette ère do tra- 'vvaux éclatants et pacifiques." Et cet autre Vasa, ].,adislas Vil, lo François ïer do la Pologne, esprit délicat et cultivé, ami des lettres et des beaux arts, qui pendant les seize annccs do son régne trop court, sut lairo briller en Pologne quelque chose de l'éclat dont la l'cnaissance a environné lo siècle do Léon X.

Jl faudrait parler ici dos révolutions intérieui-os que la Pologne subit alors dans son organisation, de l'accroissoraent do f-on influence au dehors, par ses interventions diplomatiques, ses guerres, ses traités et ses ambas.sados, de l'âge d'or de sa littératiire, do l'extension donnée à son éducation nationale, dos dangers qui tirent courir à sa foi lo« développements dos erreurs de Jeavi lluss, dos Socinions ot des Réformés.

Mais désormais l'histoire de la Pologne se déroule plus que jamais sur les cham])S de bataille, et la. gloire do ses guerriers éclipse colle de ses littérateurs. A part Etienne Batori, ses rois Sigismond 111, Jeau Kasimir, Michel Xoribut sont moins populaires que ses simples généraux, Zamoïi?ki, Zolkiewski et Jean Sobieski.

Il était réservé à la Pologne do donner une dernière fois lo-spectaelo d'une lutte plus grandiose cncoi'o que toutes celles qu'elle avait soutenues. Je veux parler de ce duel à mort do deux cent cinquante ans entre les Polonais et les Turcs, commencé en 1444, à Varna, où pcrit I/adislas VI vaincu, et clos à Vienne par la victoire de! Jean Sobieski.

Du fond de l'Arabie où Mahomet avait fondé une reli-

giott nauvellb, la race forte et lyc!lli(|Uoiise dos 'Arabca gagnée ])ar lui à sa doctrine, rcva de conquérir le monde, et de U; convertir à la foi du Coran. Jlion ne put ariêter les Mahométans dann leur inarche; iJH Houniirent une ])artie de l'Asie, le nord do l'Afrique Déjà ils régnaient en Espagne et menaçaient l'Europe par tous, les ))oint8 de la iSJoditorranée. Les croisades ne tirent que retarder leurs triomphes. A peine l'invasion des Tatars-Mogols les troubla-t elle dans la jouissance do leurs conquêtes.' Après les. désa-- très de Nicopolis et de Varna, Byzance tomba sous leurs coups. Puis ils s'unirent aux Tatars, et ne cessèrent de harceler la Pologne qu'ils considéraient comme leur ])lus dangereux adversaire. Mais der toutes les journées tantôt désastreuses et tantôt triom-i phantes qui ont marqué ee long drame, il en est deux dont le monde et surtout la Pologne ont mieux gardé la" souvenir: le désastre du Kobiltà et le siège de Vienne; De])uis un siècle les armées polonaises avaient toujour» marché sous les ordres de guerriei-s illustres. Leurs généraux en chef, mieux connus dans l'hisloire sous le nom de grands lietmans, les avaient accoutumées à la victoire. Au comiuoncement du . XVlIe siècle, elle» avaient pour chef Zolkiewski, vieilli dans les camps, et qui gardait sous ses cheveux blancs la bravoure impétueuse de sa jennessc. On l'avait vu, en 1611» et 1612.; battre 40,OUO Su dois et Moscovites, avec 8,00.0 Polonaisseulement, pénétrer jusqu'au cœur de la liu.ssie, ])reridre Moscou, fùre élire tzar le fils du roi de Pologne, et remener captifs le tzar Basile détrôné, ses fils et l'élite de la uoblo.«so russe, à Varsovie, oii il renti-a en triompha-' teur. Quatre ans a])rès, il ])art pour la Moldavie, où' (Sigismond 111 l'envoie garder la frontière : là l'attendait» la mort. i

C'était en 1620. T,es Turcs roparai^ssaiont menaçant"*. 60,000 Musulmans débordèrent sur la Moldavie, vassale de la Pologne, et tout le poids de la guerre allait retomber sur cette dernière. Zolkiewski n'a que 8,000 homraesr îvieur opposer, et des déserts le séparent do son }>ayH. Il leur tient tête dans une rencontre à (Jéçora, >ur les bords de la rivière Pruth. Mais pendant qu'il leiu' dispute la victoire dans une bataille rangée, une terreur panique

mêlée do craintes superstitieuses fait tomber les armes dos mains do ses soldats, et rien ne peut les rallier. Zolkiewski ne songe ])lu8 qu'à sauver les débris do sor» armée. 11 dispose en carré long les innombrables chariots dont l'armée se fait suivre partout ; il y enferme les blessés, les femmes et les munitions, distribue partout SOS fantassins, masse son artillerie en avant et en arrière, et le 29 septembre au soir, il commando à tous de morcher vers la Pologne. Sept jours et eej^t nuits durant cette forteresse mouvante avance, avance toujours, harcelée par 50,000 Turcs, à travers 80 lieues de pays. Encore quelques jours, et elle va atteindre le sol de la

Îatrie; mais des traîtres en fermenta tous le chemin. los valets de troupe se révoltent, s'emparent de tous les chevaux, pillent le camp et s'enfuient. L armée ainsi forcée de marcher à découvert, se trouve sans défense ; los Turcs s'en a])crçoivent. Ils reviennent et achèvent facilement une victoire préparée par la trahison et les souffrances de toutes sortes. Zolkiewski voit tomber autour do lui ses l'égi monts los plus dévoués, presque toute sa propre famille. On le conjure de sauver sa vie. La Pologne a besoin do ses services. Mais il veut mourir à son poste, avec les siens ; on lui amène le dernier cheval encore valide; il l'égorgé de sa main. Lui-même est massacré avec son confesseur, et longtemps après, sa tête ornait encore les portes du sérail, à Constantinople. Il no i-esta pas une âme vivante pour apprendre à la Pologne comment était mort son glorieux hetman et ses soldats héroïques. Elle connut l'étendue du désastre quand les Turcs l'envahirent, quelques semaines après, et lui enlevèrent 200,000 hommes, femmes et enfants. La nation entière prit le deuil du grand capitaine. La république lui fit dos pompes funèbres que les mémoires du temps ont assimilées au deuil dont Rome honora les cendres de Germanicus. La noblesse des palatimats accourut pour faire cortège à ses dépouilles mortelles; les populations émues des villes et des provinces s'unirent pour accompagner les restes du héros jusqu'à Zolkiew, où sa veuve les déposa dans le tombeau de ses ancêtres. Dos mains pieuses gravèrent sur sa tombe ce vers du poëte :

« Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ! »

Cette prièi'o devait bientôt être exaucée. Un traité avantaifoiix conclu ù Chocim, on 1621, adoucit ])Our la Pologne raniortumc de sa défaite.

Quelques années plus tard, au château d'OIesko, au milieu du faste et do l'opulence dont la noblesse ])olonaise aimait à 8'ent')urer, deux jeunes époux surveillaient les joyeux ébatsdelenrsdeux enfants. C'étaient l'auteur do la paix glorieuse dcChocim, Jacques Sobieski, etsafeinme, Tliéo])hile Daniloviczona, petite fille du grand Zolkievvski. Do ces deux enfants, Marc, l'aîné, trouva une mort ])i'ématurée en combattant les Tatars; l'autre devait ]U*endre une éclatante revanche du désastre du KobiltA: c'était Jean Sobieski. Dès leur enfance leur more les prépara à continuer les traditions g-uerrièrcs de leur maison. Tons deux reçurent les leçons des maîtres les plus habiles. Dans ses loisirs, Jacques leur apprenait lui-même sept ou huit langues étrangères, les mathématiques, l'histoire et la philoso])hie. Orateur distingué, diplomate et guerrier lenommi^, il leur révéla les seei-ets de i'élojuence, de la politique et de la tactique militaire. Madame Sobieska les instruisait, elle auss' ; chaque jour, après leur avoir enseigné la science qui fait les chrétiens, elle les conduisait dans la chapelle somptueuse où reposaient tant de morts illustres, toute sa propre famille; elle leur disaitcomment Ijurs p'M-es étaient morts tidèles à leur Dieu et à leur devoir. Qui ne voit l'impression profonde que devaient proluire sur ces imaginations tendres mais ardentes, les récits passionnés d'une jeune femme dont la beauté souveraine ajoutait encore à la fascination étrange qu'exerce sur un enfant le regard de 8a mère. iMarc et Jean s'enflammaient au récit des prouesses dos anciens rois do (lallicie, dont les Dani loviez étaient issus, et de-: faits-d'armes plus récents des Sobieski et des Zolkiewski. Tous deux grandissaient dans la haine des ennemis do la Pologne, et surtout des Turcs et des Tatars, dont leur famille avait eu tant à souffrir, comme l'attestent ces lignes écrites de la main do Jean lui-même bien des années après: "Les héros " dont je suis le plus fier de descendre, sont ceux qui bai- " gnèrent do leur sang la terre des infidèles, et me trans-

" mirent en héritasco de longues vongcnuces à exercer " sur les barbares. " Dès sa jeunesse, Jean montra ce qu'il serait plus tard: beau de sa j^ersonnc, robuste et infatigable, aimant les plaisirs bruyants, adroit à tous les exercices du corps et au maniement dos armes. Toutes les grandes passions apparaissaient chez lui en germe ; et dans les rêves de sa tendresse maternelle, madame Sobieska se surprit souvent à trembler en songeant aux orages qui grondaient déjà dans ce jeune cœur. Mais la piété sincère de Jean dissipait ses craintes. Ainsi s'écoulèrent l'enfance et la première jeunesse de Jean Sobieski.

En 1643, Jacques envoie ses deux fils visiter les ro}'aumes d'Occident, pour compléter leur éducation. A])rès leur avoir donné tous ses conseils, il ajoute : " Ne vous " occupez en France que des arts utiles; pour ce qui est " de la danse, vous aurez le temjjs de vous perfectionner " avec lesTatars. " Cinq années se passent ainsi. Marc et Jean reçus à la cour de France, y contractcntdes amitiés illustres, au pied du berceau de l'enfant l'oj-al qui s'ap- ]>ellera plus tard Louis le Grand, et dans les salons éblouissants de Paris, où se pressent en foule les honmios illustres qui seront sa plus brillante couronne. On les voit tigurer avec éclat dans toutes les fêles de la Cour et des grands, et plus encore dans cette ambassade célèbre qui venait demander pour reine de Pologne, une princesse française, Marie de Gonzague et de Nevers, que Ladislas Wasa venait de choisir pour son épouse. Mais au milieu même des ])laisirs où l'entraîne sa nature ardente et impétueusp, Jean cultive des amitiés sérieuses et durables. Il se plait surtout dans la société du grand Condé, Tous deux parlaient guerres et batailles, et de ces entretiens souvent répétés, Jean remporta une confiance et une admiration sans bornes pour le génie militaire du vainqueur de Itocroi et de Norlinguc.

Pendant ce temps, la Pologne voj-ait grandir ses tribulations: à l'intérieur, luttes sanglantes entre les nobles arrogants etdes])otiques, et les ])aysans opprimés, entre le roi et les diètes; entre les catholiques et les dissidents; au dehors, une guerre plus tcriible encoi'e, allumée ])ar les Cosaques de l'Ukraine, sous les ordj-esde leur hetman, Bogdan Chmielniçki. Homme de génie et grand capitaine, ce barbare avait réussi à soulever, pour

venger sbs outrages, non seulement les farouches guerriers dont il était le chef élu, mais môme les paysans do la Russie Rouge, de laLitluumie et de la Russie Blanche, tyrannisés j)ar les seigneurs et leurs intendants. 300,000 hommes en armes s'étaient levés pour soutenir sa cause, et promenaient partout la dévastation et la mort. La république polonaise se montrait impuissante à comprimer la révolte, et les cruautés commises par quelques uns de ceux qui étaient chargés d'apaiser le soulèvement, l'avaient fait dégénéi-er en une guerre d'extermination sauvage. Bogdan triomphait partout. Vainqueur à Pilavvce, il menaçait Varsovie; la soif du pillage le fait s'arrêter en chemin pour faire le siège de Zamosc, où. la puissante famille des Zamoyski avait entassé des trésors immenses. Là se sont réfugiés la fleur de la noblesse, et toutes les grandes dames que l'invasion a chas>ées de leurs manoirs, pendant que leurs seigneui's combattent comme des héros. Tandis que la Pologne entière est dans l'attente et porte encore le deuil de son roi, tandis que la reine Marie-Louise de Gonzaguo et de Nevers lutte contre une maladie mortelle, et que ses tilles d'honneur vont en ])élérinage pour obtenir sa guérison, deux jeunes gens cachés sous un déguisement, traversent sans encombre toute la Turquie d'Europe et le camp des Kosaks. Les portes de Zamosc s'ouvrent devant eux. Une femme en deuil les attend: " Mes fils, leur dit-elle, venez vous " ])Our nous venger? Je no vous reconnaîtrais pas pour " mes enfants, si vous ressembliez aux combattants de " Pilawce." C'est Théophile Daniloviczona qui embrasse ses deux fils Marc et Jean Sobieski après cinq ans de séparation.

Cj'est dans cette guerre contre des paysans révoltés (jue Jean fait son apprentissage du métier des armes. Il y renconti-e pour la première fois les Turcs et les Tatars, toujours prêts à oublier leurs rancîmes })Our s'unir contre la Pologne. Désormais la lutte sera sans nierci ni trêve entre eux ei lui. L'ardeur avec laquelle Jean s'élance dans la carrière, et ses brillants faits d'armes attirent sur lui tous les regards. Et pourtant ce n'est pas qu'il manque do concurrents redoutables. Dans ce dixseptième siècle, si merveilleusement fécond en grands hommes, la Pologne à pour adversaires dans les cabinets

et sur les cluimps do batnille, dos hommes do géuio comme Bngd:in et Doi-ozcnsko chez les Kcsaks, Lsia et Sélim-Giérny chez; les ïatars, Kiupcrli Ogli chez les Turcs, Alexis eu Eussie,et Charles Gu.>tave en Siicdc. Mais aussi elle a pour soutenir ta call^<e des génértuix comme les Potoçki, Lubomirski, qui finit sa carrière dans la rébellion, Zamoyski, et le terrible Czarniecki, et audessus de tous Jean Sobieski. Au milieu de tous ces rivaux, Sobioski voit tous les jours gi-andir sa renommée. Comme eux il s'est illusti'é sur vingt champs de bataille, mais sa gloire à quelque chose de plus pur que la leui", et qui le fait l'ospccter môme des envieux. 8on nom n'a jamais retenti dans l'arène sanglante ou s'agitent les factions coupables qui déchirent la Pologne et j)ro])areiit sa ruine. 11 est resté soldat. Pendant que les ambitieux ibrmontent la guerre civile et se disputent le pouvoir, Sobieski a les yeux tournés vers lu frontière. Sentinelle vigilante, il surveille les mouvements drs ennemis de son pays. Chaque année, pour rentrer en campagne, il s'arrat-Iic aux douceui-s de la vie fastueuse qu'il s'est faite A Zolkiew, dans le ])atrimoine de son aieul maternel, au milieu de ses cinquante villages et de ses vingt milles do territoire, et ch: que année ajoute quelque nouveau fleuron à sa couronne de victoires. L'Kurope s'étonne d'entendre si souvent ré])étér son nom. En lui la nation repose toute sa confiance, comme le témoignent les écrits des contemporains. " Son intelligence dans les atîaires, " dit la Gazette de France, du 20 lévrier 1G6G, ne le rend " pas moins considérable dans le conseil que sa valeur " dans les armées. " Un an après, Zaluski déplorant les niailieurs de la Pologne, s'écrie : " lleureusenxent il *" nous reste Sobieski, honl général au monde à qui on îie '•■ puisse être agréable si on ne l'est à Dieu, le seul qui " sache être ])rodigue de sa fortune comme do sa vie '• pour le salut de son ])a3's, le seul A qui il soit arrivé do " ])araitre A sa patrie un ])lus ^ûr boulevard que des places " fortes et des armées. " Jit ailleurs: "IS^otre bonne étoile " nous a donné ce héros, seul capable d'alfronter avec une " ])oignée d'hommes des amas d'ennemis. Eien ne peut '• ébranler ce grand cœur. Le trésor est vide: ses revenus " y suppléent; nous n'avons pas de troupes: mais lui seul '' est uue armée. Il grève de dettes son patrimoine pour

" acheter des armes, établir des magasins, enrôler des " soldats. " A quarante ans il est l'homme le plus influent de Pologne, et sa prodigieuse foi'tuno n'a ))a.s encore é])rouvé de revers. Aussi, lorsque Jean Ca>iniir et Michel Koribut vont cheicher le j'opos, lun dans un cloître et l'autre dans la tombe, la tuition demande pour roi un liomme, ot c'est Jean tSobieski qui réunit tous les suffrages.

L'événement le ]»lus important de ce règne de 22 ans, c^t, sans contredit, la merveilleuse campagne do Vienne, en 10'83.

Une dernière fois, toutes les forces des mulsunians se ruaient sur l'Europe, conduites par un vizir ambitieux, liomme de génie, grand sti-atogiste, Kara-Moustapba. ]j0s ])reparatifs des Turcs avaient duré sept ans. j^e |)hin était tout tracé : prendre Vienne, soumettre l'Italie, et asseoir au Capito'e la domination du lurban. Toutes les monarchies do riOuro])e négocient des alliances, font des co!n])romis; la maison d'Auti-iche, surtout, menacée à la fois ]>ar Louis XIV et par la Porte, fait, des etforts inouïs pour assurer sa défense. Sobieski, sommé do choisir entre Louis XIV et l.éopold, promet son secours à l'Autriclie. Longtemps on ignore la marche que doit suivie l'invasion. Cependant les Turcs ont traversé la frontière ; c'est la Hongrie qui les appelle pour venger les outrages faits à ses libertés nationales. Contraii-ement à toutes les j^révisions, l'armée ennemie s'avance toujours, sans s'occuper des ])laces fortes: elle va droit à Vienne. Mille rumeurs diverses jettent la consternation dans tout l'emjure; on ré])èlo ])artout : que l'armée turque couvre un espace de 8 lieues de terrain, — que ses forces se montent à 700,000 hommes, 20,000 chameaux, 600 canons et 100,000 cavaliers. Léoj old et la famille impériale, avec 60,000 habitants, désertent la métropole du Saint Empire. J>'p]urope entière attend la lutte teri-ible qui se prépare. Louis XIV lui mOme suspend ses hostilités conti'o la maison d'Autriche. Au milieu de cette confusion, Charles de Lorraine seul garde son sang froid. Il se multiplie; ses savantes manœuvres cachent à l'ennemi la faibles.sc de l' Autriche. 11 jette une gariii.son

dans Vieiiiie. Bientôt, le canip des Turcs se déploie sni" un large ))Uiteau en face rie la Capitale. Leurs olïiciers du génie entourent la ville de leurs travaux de î<iùg\>, avec une science et un coup-d'œil dont on auiait cru Vauban seul capable. J{ara-Moustapha, au milieu do ses quartiers, où revit le luxe oriental dans tout ^on f clat, attend la chute do Vienne et ne so refuse aucune des jouissances de ses palais d'Asie. Un mois se passe sans que les assiégés, faiblissent; mais les Turcs avancent toujours. Déjà Moustajjha a calculé le jour oîi ses travaux rejoindront ceux des as.siégés, l'heure où sera faite la ])remicre brèche, avant l'assaut. Do son côté, Charles do Lorraine attend au-dehors l'occasion de reprendre avec succès l'offensive; il s'étonne de ne pas voir paraître le roi de Pologne à qui lui et Léopold ont envoyé courriers sur courriers. Septembre arrive. L' s assiégés se découragent et Sobieski ne ])arait jtas: son contingent lithuanien le retarde. 11 part entin, après avoir vu à ses jjieds le nonce du paj.c et les envoyée de Léopokl. Il avance r.'ipidemeiit. Coninio Kara-Moustapha, l'Europe refu->e de croire à cette nouvelle. Encore trois jours et Vienne va succomber. Le soir du deuxième jour, le factionnaire du clocher de Saint-Etienne jette un cri: un feu s'est allume sur les montagnes du Knlemberg qui dominent Vienne. Il voit briller des lances et reconnaît les hussards do la Pologne. En un instant, Vienne est sur ])ied : les femmes et les enfants envahiss<mt les églises; les soldats s'élancent sur les ram parts. Les Turcs, aussi, ont aperçu le signal de la déliviance des chrétiens, mais i is refusent eneoro do croire à l'airivée du roi de Pologne. C'était pourtant bien Sobieski qui avait rejoint Charles de Lorraine, quelques jours auparavant, et s'était entendu avec lui. Les troupes impériales l'avaient accueilli avec enthousiasme; il leur avait communiqué son calme et son assurance. Sous ses ordres, l'armée, forte de 70,000 hommes, dont 18,000 Polonais, traverse lo Darmlo, escalade la cime du Kalemberg, où elle an-ive après mille ditlicultes. C'est do là que des feux allumés ont ravive l'espcrance dans le cœur des assiégés.

Kara-.Mousiapha, étonné do tant d'audace, reconnaît là Sobieski. Lui même se prépare à le recevoir, avec toutes les ressources do son expérience ot de son génie. Lo

lendemain, 12 septembre, le soleil éclaire nno des plus mémorables joiirnéosdo l'histoire des batîiilles, Sobicski, sûr de vaincre, entend la me-t>o à l'éiçlise de I.éopolstadt, à côte de Charles de Lorraine. A luiil heures, les chrétiens s'ébranlent en cinq longues colonnes, dans un ordre parfait. A midi, tous étaient descenduscn bas d s pentes ]'a))idos du Kalcmborp,-, et s'e formaient en bataille. Aussitôt la mêlée commença. Elle fut teri-ible. Les Turcs, divisés en deux armées, d'un côte foudroyaient Vienne, et do l'autre tenaient tête à Sobieski. Mais c'est en vue du camp rjue se décide la bataille, et Moustapha luimême attendait là Sobieski. E en ne put tenir contre l'attaque impétueuse des chrétiens ; leur fou,<ri;e ébranla les masses profondes des Turcs, et une dernière charge des hussards polonais acheva la déroute. Kara Moustapha sentit faiblir son courage et reprit en pleurant le chemin de la Turquie où l'attendaient la disgrâce et la mort. La Pologne avait vengé le désastre du Kobiltà.

L'effet de cette victoire fut immense: les Tui-cs ne franchirent plus la limite que leur ava't marquée l'épéo de iSobieski.

Alais, la reconnaissance de l'Europe ne fut pas à la liauteur du service qui avait été rendu. Sobieski retourna en Pologne avec une rép.tation militaire agrandie. Jusqu'à la tin de son règne, on le retrouve encore guerroyant avec succès contre les ennemis de la patrie, tandis que ses sujets turbulents se plaisent à l'abreuver d'humiliations pires que la dcfaite. Des chagrins domestiques avaient empoisonné toute. sa vie, et attristèrent ])lu8 enco: e ses dernières années. Ses triomphes et sa gloire au dehors ne purent lui faire oublier les souffrances de son cœur de ])ère et d'époux: il mourut en lti96.

Dans les longs débats qui ju'écédèrent le choix de son succes-cur, sa femme et ses iils se montrèrent comme toujours indignes de lui. Ses restes attendirent 3t) ans les honneurs d'une tombe roj-ale. Sa race allait bientôt s'éteindre, et la Pologne, déchirée par les factions, s'achemine vers une décadence dont rien ne pourait plus arrêter le cours. Et cependant l'ombre gueri-ière du vieux roi devait encore tressaillir do temps, en temp.s

dans sa tombe, lorsque passaient sur son front les brises du Nord, a)iportant sur leurs ailes le retentissement des luttes ii;l()rieu8cs, mais inutiles, que supportait en Keossc le p: étendant ('Inirles-Edouard, l'un de scsarrière-])etilsiils, |)ar sa mère, et le seul digne de lui, pour re])laeer sur sa tète la couronne des Stuarîs,

Il a été donné à Jean Sobieski de résumer dans sa personne l'histoire entière de son pays. La lutte de la Pologne contre li^s barbares, ses services rendus à la religion, à la liberté; sa gloire militaire, sa splendeur au-dedans et au-debors, ses institutions fatales, le vernis éclatant de sa civilisation, paraissent comme réunis dans cette longue carrière de 72 ans, A])rès tant de succès et d'illustrations, il semble que la Pologne no ])Ouvan( monter plus baut n'a plus qu'à déchoir.

Du temps même de Sobieski apj^araissent les symptômes d'une décadence [ rochaine et rapide. Sous le i-ègne de ses successeurs Fi'édéric-Auguste et Auguste III, rois sans patriotisme, la Pologne s'y achemine visiblement. Le territoire de la Eépublique cesse d'être inviolable du jour où ces princes allemands y cantonnent leurs li"ou|)es, et les armées de l'Allemagne et de l'Autriche, les Suédois de Gustave Adoli)he, les Eusses de Pierre-le-Grand et de Catherine la sillonnent en tous sens tour-ù-tour, sous prétexte de protéger la liberté de conscience des dissidents et des réform"s. Les diètes polonaises n'ont pas le temps de protester; le patriotisme a dis]>aru de ces assemblées. J.es discordes intérieures étouttent le bruit des négociaiions et des ])reparatifs par lesquels la lîussie, la Prusse et l'Autriche préludent au partag de la Pologne.

Depuis longtemps les vices de la constitution polonaise et l'intervention continuelle des puissances étrangères dans ses affaires les avaient préparés. Jean Casimir les prédisait dès IG67, en disant: "Le Moscovite nousarra- " chei-a la Russie et la Lithuanie; le Bi-andebourgeois " s'emparera de la Prusse et de Posen ; l'Autriche plus " loyale que ces deux puissances, sera obligée de faire " comme elles, et elle prendra Krakovie et la Petite " Pologne."

Ces paroles prophéiiqiicsi so sont accomplies on 1772, en 1791, ot Hnalcnient en 1796.

PieiTo-le-dr.'ind, dans son testament ]nlitique, marquait ainsi à ses successeurs les moyens d'arriver au démembrement de laPoloLçne. L'article quatrième de ce testament se it comme suit : ^'Diviser la Pologne en y '• entretenant le trouble et lés jalousies continuelles ; " gagner lus ])uissants à prix d'or; influencer les diètes, " les corrompre afin d'avoir action sur les élections dus "rois; y faire nommer ses ]»artisans, les protéger; y " faire entrer les troupes russes, et y séjourner jusqu'à " l'occasion d'y demeurer tout-à-fait. Si les ])uissances " voisines opposent dos difRcuItés, les apaiser monien- " tanément, jusqu'à ce qu'on puisse i-eprendre. ce ([ui a " été donné." Ses conseils ont été suivis et mémo com- ])létés par les combinaisons les plus modernes de la duplicité moscovite.

La diète d'élection de 169(), appelée à choisir un roi après la mort de Sobieski, se divisa en deux camps, dont l'un élut le ])rince de Condi, l'autie, Fi'édéric-Ai'gusle, électeur de Saxe. Celui-ci, incapable de subjuguer seul les nouveaux sujels (pic la force brutale et la trahison, lui ont livrés, appelle à son secoui'S la Pi-usse ot la liussie, et met en liiile le ])rince de Conti. Puis il décl;iro la guerre à Charles XII, roi de Suède, afin d'avoir un ])rétexte ])Our introduire en Pologne ses troupes saxonnes, et avec leur aide, s'ériger en roi absolu, et rendre la couronne héréditaire dans sa projre famille, iiais les Polonais indignés de sa duplicité, et effrayés de l'attitude menaçante de ses alliés, la Prusse et la Ilussic, accueillent comme un libévateur le roi de Su'de déjà triomphant, et proclament la déchéance de FréJéric- Auguste, en 1705. On choisit pour son successeur Stanislas I^eczinski. Tous les cours de l'Eurojjc, oxcc]ité la Jfussie, s'em])ressent de le reconnaître. Frédéric- Auguste en appelle aux armes. Pendant quatre ans la Pologne est en proie aux horreurs de la guerre civile. Vai 1709, I.eczinski, ett'rayé des maux de sa patrie, abdique, et Frédéric-Auguste ressaisit la couronne. Pendant les trente-six années de son règne, sa politique égoïste et untinationale conspire à la ruine de la nation qui l'a accepté pour chef, et les Polonais ne pai-aissent pas s'en

apovcovoir. A sn movt, la Pologne tonte do socouci- le joug de l'élranger, et rappelle Stanislas Loezin^^ki, dcvelui le beau-père de Louis XV, et l'élu de tous les vrais Polonais. Mais il faut à la Pussie un instrument plus docile. Elle écarte violemment Lcczinski, et fait réussir la candidatnre de Frédorc-Auguste II, aussi de la niaison de Saxe. Prince sans cœur et sans talent, il règne trente-et-un ans, uniquement occupé de ses chasses, et meui't méprisé des Polonais, au moment où Catherine II. mécontente de lui, se dispose à le détrôner, ]><)ur lui substituer un Polonais dressé à l'obéissance dans les ])alaisde Saint-Pétersbourg, Stanislas Poniatowski. C'est ainsi que cette femme sans pudeui-, après avoir f;iit assassiner son propre mari, Pierre III, récompensait ce Polonais indigne qui s'était avili jusqu'à devenir son amant. Elle en était (atiguée ; pour s'en débarrasser, elle le faisait roi de Pologne. Pour réussir, elle avait employé tous les moyens. Au baron de Brettuil, qui lui demandait de s'entendre avec la France pour la prochaine élection, elle avait ré])ondu : "L'avenir vous " apprendra s'il ap])artient à quclqu'autro que moi de " donner un roi aux Polonais. " Quarante mille soldats russes étaient venus apj)uyer cette prétention. Les Polonais voulurent protester. "Comment, s'écria Rejinine, '' une nation au>si gi-ande et libre peut-elle croire qu'une " poignée de Russes puisse léseï- ses droits ! "

A l'avènement de Poniatowski, deux grands partis divisaient la Pologne: le ptirti national où républicain, qui voulait réoi'ganiser la patrie en purgeant les vices de sa constitution, sans recourir à linfluence étrangère, et le parti royaliste, qui voulait maintenir Tancien ordre do choses, moins le liberum veto des nonces dans les diètes, mais en s'aidant du concours des puissances voisines. Le parti royaliste était protégé par l'Angleterre et la Russie; PoniatOAVski en était l'instrument. Pendant son règne de tiente ans, la Pologne se débat dans les convulsions dernières do l'agonie. Malheureusement pour sa mémoire, Poniatowski n'a que trop contribué, par ses faiblesses, à l'asservissement de son pays. Le sceptre dos Piasts, des Jagellon, do Baloi-i et de Sobieski, (J tait trop lourd pour ces mains débiles; linçapaeité et

le sci'vilisinc du roi rendaient inutiles, les efforts et Jes saci-ificcs continuel.s des patriotes.

Catherine H ne crnini plus do laisser voir ses plans ; elle les poursuit au gi-and jour, aidant et persécutant tour à tour le parti royaliste et le parti républicain, armant les catholiques contre les dissidents et les réformés, profitant dos fautes des uns et des trionipiios dos autres, selon les besoins do sa politique do fourberie et de mensonge.

II faut étudier l'histoire des partages de la Pologne, ])our se faire une idée de la faveur (iont les souverains modorries ont entouré la politique infernale préconisée par Machiavel. Catherine de Itussie écrit aux cours d'Europe pour apaiser leurs alarmes : " Nous veillerons " .à l'exemple de nos prédécesseurs aux intérêts de la " Pologne." A Kcyserling, son agent, elle parle " de " terminer le« affaires polonaises à jiofre avantage." I^]lle lui recommande d'avoir " des émissaires actifs et muni-< " d'argent." En 17G7, elle est " aussi éloignée du désir " d'agiter la Pologne et d'agrandir son empire à ses "dépens, que de la soumettre pai- les armes." Frédéric il de Prusse, l'idole do Voltaire, déclare en 1764 " qu'il " ti-availlera constamment à mainenir les états de la " Ilé])ubliquo en leur entier. En 1771, Marie Thérèse (L'Autriche "se porte garant de l'indépendaneo et do " l'intégrité du teri-itoiro polonais." Telles étaient les promesses solennelles do la Russie, de la Prusse et do l'Autriche, tandis que s'enveloppant de plus en ])lus dans le mj-stèro, leurs di])lomates achevaient de préparer le démembrement de la Pologne.

Va )K)uriant la Pologne vendait chèrement sa vie. Dès 176-1, les évoques donnent le signal de la résistance. Dans la diète d'élection qui élut Poniatowski, le primat Lubienski dénonce les ]>rojels ambitieux do la llussie. Le vieux Melachovski, élu maréchal, déclare hardiinent qu'il ouvrira la diète quand les soldats russes .se seront retirés. On le menace les armes à la jnain. Il répond : ".S'il vous faut une victime, me voici ; moi, du moins, "je veux mourir libre comme j'ai vécu." On veut à tout ])rix lui faire déclarer que la diète est ouverte, on levant son bâton do commandement; mais rien no l'émeut. " Vous pouvez, dit-il, me couper la main, ou m'arrachcr

"la vie. Je ftui.s muréchul, élu par un peuple libre, et je " lie puis être déposé que ]>arun peuple libre." Et il .se retire sans que per.sonno o.'^e le inolesler.

En 1707, clcu.x évoques, Soltik et Zaluski. eucoureiil la (léporlation par leur jittilude cour;i,ij;;euse dan.s les diètes, en pi'ésenee des trahisons continuelles du pai-li des dissidents. Kn 1768, un autre évoque, celui de Kainiénieç, organise la confédération du Bar. Ciiché sous un déguisemenl, il parcourt toute l'I'iUrope, sollicitant partout des !-ecours jour sa niallieureuse ])ati'ie, ])endant que des liommes ardejits soulèvent toute la Pologne au.x cri.s de : " Pour la religion ! Poui- la liberté! " '• Les confc- " dérés, dit Koch, avaient des étendai-ds qui icju-ésen- " taient la Viei'ge Marie et l'enfant Jésus ; ils jmrlaienl, '; comme les croisés du moyen âge, des croix brodées sur " leurs habits. " C-'élait en eftet une croisade. Elle dura cinq ans et tit dos prodiges de valeur. lia J.ilhUanie s'associa au mouvement. " (^uel s])eclacle ! s'écrie un " historien, que celui de ce jieuple désarmé, cnve!o])])c " jiar'out d'une armée ennemie nombi-euse, disciplinée " et sans cesse renfoi'cée, ce peuple trahi par son roi, '■ vendu par ses plus notables, sans aucune ressource •' n.atérielle, que son sol ne jn-otége mémo pas, et qui, " .<e soulevant de t(>ules pai'ts, enlève à coups de sabre *' des batteries de canons ! " l.o monasiére de Cz'ens- - tochova, où depuis des siècles des milliers de ])élerins venaient chaque année vénérer la staïue miraculeuse de Notre-Dame de C'/enstochova, (lu'une diète reconnaissante avait saluée du titre de reine de Pologne, soutint un siège mémorable. Jjcs moines intj'épides essuyèrent ]jendant deux mois, sans faiblir, le feu de ti-ois mille coups de canons. Peu de temps a])rcs, quelques confédérés ]iar un audacieux coup de main, eidèvent le l'oi pour le soustraire à l'influence étrangère. Poniatovvski jiarvient à s'échapper, et fait paster ces braves pour des misérables assassins.

JMais Catherine était assez puissante pour lasser tous ces courageux efforts. Exaspérée pai- cette lutte, elle noya la rébellion dans des torrents de sang humain. Elle qui disait naguère dans un manifeste aux cours d'Europe: '-Les souverains sont les défenseurs des " hommes... Nous avons résolu de remplir les devoirsde

'' riiiimaiiilc et du la loi aux traités..." clic déchaîne conli-c les roloiiîiis do l'Ukraine les terribles Kosalcs Zaporo^cp, et envoie à U-nr elict' les instructions siii- Yiintcs: "Nous avons donr.é l'oidi-c à Maximilicn " ZcK zniîik, colonel des Zaporogcs. de conduire en " rol<\jj;ne tous eos liommcs. avec les Kosaks du Don, '• j our tlctruii'c avec la ti;i-aco de Dieu tous les Polonais " (t les Juifs, qui sont tiaitrcs à notre relii^ion, viisn-ablcs '• rissKsifins. etc., etc. Nous ordonnons ([u'une invasion en '■ ï\)\oi:^nc (fit ni ise pour jamais Jus'/uW leur nom et leur " race." Seize mille victimes périreiit d:nis l'Ukraine sous le fer de ces assassins.

Kl |>our achever de peindre cctie femme sinistre, que Voltaire appelait sa sa'nfe. disons de suite que quatre ans jilus tard elle aimonce à l'Kurope: " Qu'elle s'est •• trouvée nblirfée envers Dieu, envers son empire et envers " tout te f/eure /niniain, d'anénntir la sitche de Zaporo^es, " et les Kosaks qui en portent le nom ; que la destruction " <le CQ pcu))le a été opérée par ses ti'oupes dans le " meilleur ordre ])0ssih!c, avec une parfaite ti-anquillité *• et sans ré.sislance de la part des Kosaks, vu qu'ils •' n'a]ierçurent les troupes qui s'aj)]iroiliaient qu'a-i •• moment où elles les avaientdéjA environnéesde toutes " parts." t^uel c^ynisme ! Sans dinite elle ci'aignait que ces barbares ne tournassent contre sa personne sacrée ré])ouv:inlable savoir faire qu'ils avaient dépbtyc dans les massacres de l'Ukraine ! .Vais de pareilles horreurs ne li(>ul>laieiit même ] as son sommeil.

Après avoir écrasé la confédération ilu jîar, Catherine invite la Prusse et l'Autriche à jKirfager avec elle les dépouilles de la Polog-ne vaincue. liCs trois souverains arictent en 1772 le ])rcnuer ])ai'taiî^e du leia-itoire polonais. Mais il était convenu que ])oui' pallijr l'odieux de cet attentat, on tenteiait de le faire sanctioniuM* par lu nation polonaise elle-même.

hn con.^équence, Poniatowski reçoit l'oi'dre de se prêter à ces mancruvres. Pour la prem-ère fois, il lésiste et semble s'éveiller au sentiment du dani;er. Mais il est trop tard. En vain il raj)]u>lle aux spoliateurs leurs ])romesses si souvent réj)étées. En vain, s'adressant aux

Ooiii's étrangères, il déclare: ''Qu'il regarde ['occiij)aLioii '• des provinces polonaises par les trois cours coniriio " injuste, violente, contraii'c à ses droits logilinies. " iSos réclamations énci'giques, mais tardives, restent hans écho.

8ui' ces entrefaites s'ouvre, on 17Î3, à Varsovie, une diète illégalement convo(iuée ];oiir arracher à la Pologi c une adhésion formelle au ])remier partage de son territoire. Trois armées j)uis!-antes avaient été chargées d'étoutfer les p:otestations des ])alalinats. Aussi, bien peu de nonces pui-ent se len !re à Varsovie, où ils durent si'gcrdans une salle souvent envahie par la. soldatesque et gardée pai" des ai-tilleurs russes, avec des ])ièccs de canons braquées contre les repré entants de la nation,

A Côté de« défaillances coupables de queUpies hommes indignes, on voit éclater des exemples d'une fermeté ])oussée ju^qu'à riiéi'oisme. Incapables de vainere cette résistance pati'iotique ei d'obtenir le vote unanime exigé ])ar la con-<titution, les agents russes et ])russiens tentent de faire lever les séances de la diHe, pour la tran^foimer en une confédération. La fuie, stationnée aux abords de la salle, ci*ie aux nonces: "Ne sortez ))as ! au nom " k\^\ ciel !... Ne vous livrez pas aux t^'rans ! " (^ueb^ues nonces eftVayé.s veulent se retirer. Roiten leur barre le p:is>agc en disant: "Allez! contii-mcz votre ruine à ''Jamais: mais vous ne pas oicz qu'en foulant aux )>ieds " ce cœur qui ne bat que p<>ur l'honneur et la liberté! " Un autre nonce, Samuel Korsalc, fait aussi entendre les ])rotcstations les plus énergiques. 11 no reste plus que neuf députés à leurs sièges. Jj'ambassadeur Staekelbei-g les fait venir chez lui, le soir. " Mais, dit l'historien " Forster, promesses, otfres, menaces de confiscation et " de prisDii, rien ne put ébranlei- le courage de ces der- " niors défenseurs de l'honneur national ; et quand le " Mo^covite iri'ité do tant de per^évérance redoubla de " fureur dans ses paioles, Korsak se leva et, lui remet " tant un état exact de tous ses biens, terres, capitaux " et mobiliei', répondit avec calme: "Je n'ai que cela "à sacritier au.x enicmis dj la Pologjic ; ils ] cuvent " môci- la vie, niais il n'y a point au monde de de.-p<>te " assez riche pour me corrompio, ou assez puissant pour •' m'intimider." Le lendemain, Pqniatow.-ki signa, en

pleiimut, ^Julhé^^ion qu'on lui dcmaïKlait. Slackolborg lui avait dit pour dernier ari^umcnt: "que s'il hésitait " encore, cinquante mille liommos avaient ordre de niar- " clier sur Varsovie, de r<!^duire hi capitale en cendre.s et " de j)assor toute â'uo vivante au til de l'épee. "

Ainsi s'accom|)lit le premier partage de la Pologne. La Prusse jircnait un tei-ritoire de î)00 lieues carrées et 41(;,000 habitants; l'Autriche 2,500 lieues et 2,700,000 iiahitants; la Kiissie eut la part du lion: 3,000 lieues carrées et 1,800,000 âmes.

C'était là un crime politi(|ue i^ans nom. Do Maistro l'a appelé " l'exécrable partage de la Pologne." Marie- Thérèse d'Autriche avait signé avec ré)>ugnancc. " P/a- *• cet, avait-elle dit, puisque tant de savants personnages " veulent ainsi : mais longtemps après ma mort, on verra' " ce qui résulte d'avoir ainsi foulé aux pieds tout ce que "jusqu'à présent on a toujoui's tenu pour juste et sacré."

La Pologne a mis vingt ans à se relever du coup terrible que lui avaient porté tous ces tristes événement-:. Catherine do Eus>ie, ])endant tout cet ntervîdle, travaille soudemeiit à accomplir son plan favori, le partage détinitif de toute la Pologne. Mais l'ambition du roi de Prusse y met obstacle. Pour mieux cacher ses desseins de spoliation, Frédéric signe avec la Pologne, ■ eii 1791, un ti'aité d'alliance qui, en apparence du moins, la mettait à l'abri des tentatives de la Pussie. Il y était stipulé: "Que les deux parties contractantes se garan- " tissent l'intégrité do leur territoire, et se pi-omettent " un appui réci]>roque... par les négociations ou par leS' "armes, dans le cas où une puissance... voudrait so; " mOler des afîaii-es de l'une d'elles. " Les Polonais, toujoui-s sans défiance, profitent de ce moment de répit pour se donner inie constitution admirable qui fut a!oplée avec enthousiasme ]>ar tout le ])ays. Elle décrétait: le catholicisme religion d'Etat; la tolérance religieuse; l'atlVanchissemcnt des villes, rémarici|>!ition des hiboureurs ; la l'éorganisation de la diète, l'accroissement de l'autorité du sénat; la réforme électorale, l'abolition des confédérations et du liberum veto ; la royauté héréditairo dans la maison de Saxe, après Poniatowski. L'Europe entière applaudit à ce signal de régéPiération. L'Autriche et la Kussie reconnurent cette charte nouvelle. En la

lisant, Bni'ko, l'ennemi jure des idôos révolutionnaires, s'écria : " C'est une transition de l'anarchie à l'ordre, et " non do l'ordre à l'anarchie ! " Poniatowski jura do. verser son sang pour la défendre. Catherine elie-niOme avait promis do ne pas supporter les ennemis du nouvel ordre de choses. Mais tidèle à la duplicité de son caiactère, quelques mois apr.'s elle jjatronne le complut tie TargoviçA, s'unit aux co ispirateui's pour i-enverser la constitution de 1791 et déclare la guerre aux Polonais. Ceux-ci réclament de la Prusse l'exécution des traités. Frédéric répond : " Sa Majesté a pris d'autres engage- '* ments vis-à-vis de l'impératrice <le Pussic. " L' Autriche refuse également d'intervenir.

Cependant les Polonais livrés à eux-mêmes se défendent avec vigueur. Ils gagnent sur les Pusses deux, grandes batailles. Mais Poniatowski, sous le coup des menaces de Catherine, oublie ses serments, accède à la confédération de Targoviçà et renvoie dans leurs foyei-s ses soldats désarmés. Les Pi-u-siens envahissent à leur tour le territoire qu'ils ont promis de défendre et s'unissent aux Russes, pendant que Catherine et Frédéric, procèdent au deuxième partage de la Pologne, sous pivtexte de mettre une digue à l'envahissement des doctj'ines sul)versivcs de la démagogie française.

Comme en 1773, les spoliateurs voulaient faire .sanctionner par la Pologne elle-même cette seconde violation de leurs serments solennels et répétés. Une diète est Convoquée; tous ceux, qui sont suspects d'indéi)endance et de patriotisme en sont exclus. Elle s'ouvre a Grodno. le 17 juin 1791. Déjà Siovers. l'ambassadeur rus>e, a fait saisir les biens de tous les jiatriotes, et s'est emparé du trésor public. Poniatowski, en butte au mépris et au.x outrages de ses sujets justement indignés, veut abdi<iuej-. Catherine lui fait dire : " d'attendre ses oi'dres, sans quoi " elle ne lui accordera pa^ do retraite sû.e. " Un mois se passe au milieu de scènes journalières de violence, provoquées d'un côté par les mesures tyranniquos des spoliateurs, et de l'autre par l'exasjiéiation des nonces acculés dans les derniers retranchements d'une légitime défense. Un jour, c'est Grelavski qui s'ecric : " Péris- " sons avec honneur, dignes de l'estime des autres puis- " BanceSj et ne nous couvrons pas d'une hon'.e élei-nclle,

" dans l'espoii* illnsoiro (Je sniiver le resio de la patrie." Kimbar ajoute: " Les souffrances no eont rien pour la " vertu; il est de son essence de les mépriser. On nous " menace de la Sibérie ! Ses déserts ne seront pas sans " charmes pour nous ; tout nous y retracera notre dévoue- " ment. Eh bien ! oui ; allons en Sibérie. Conduisez-noiis, " sire, là où notre vertu et la vôtre feront pâlir nos " ennemis! " Eiectrisée, l'assemblée tout entière s'écrie: " Oui! on Sibérie ! partons! " Kien ne peut ébi-anlor-le courage des nonces. Ils continuent à s'assembler tous les jours, sans faiblir dans leur résistance. Trois mois et demi se passent ainsi. En vain Ruutenfcld déclare "quMl '' est autorisé à prendre toutes les mesures de violence " qu'il jugera convenables, " et Sicvcrs écrit au grand maréchal do Lithuanie : " Le roi lui-mOme doit demeurer " lixé sur son trône jusqu'à c-e qu'il ait cédé. Je ferai " coucher les sénateurs sur de la paille, dans la salle dos " conférences, tant que ma volonté ne sera pas exécu- " tée. " Pendant deux jours on empêche le roi et les sénateurs de sortir et de recevoir aucune nourriture. " Le troisième jour, dit Niemcévitz, le roi et plusieurs " sénateurs tombèrenten défaillance." "Alors, ditChevé, " Jîautenfeld, toujours assis à côté du trône, prit la main " du vieux monarque, y mit un crayon et signa l'acte *< de partage. Pui-i il fit entrer la soldatesque russe. On " demanda trois fois si la diète autorisait la délégation ; " pas une seule voix ue répondit. On conclat que le " silence tenait lieu de consentement. Ht voilà ee qu'en " a osé nommer le libre vote de la Pologne." ■' ' '''•'

Le second partage donnait à la Eussie 4,553 milles de territoire, et trois millions d'habitants; à la Prusse, 1,0G1 milles carrés du sol le plus fertile, avec 1,100,000 liabitants. Il ne restait plus à la Pologne que 4,000 milles de territoire, et 4,000,000 d'habitants. L'Autriche avait refusé de tremper dans le second partage.

En apprenant ce nouvel attentat, la nation entière *e souleva. Cette fois ce n'est plus la Pologne déchirée par les factions, minée par les complots des ambitieux et des traîtres; c'e.st la Pologne plus unie, plus forte qu'elle n'a jamais été. Une. ligue puissante réunissant tous les élé-

— Serments de force que la constitution de 1791 a rajcunisj et appuyée sur l'armée, se donne pour chef Thadée Kosciusko et dresse, le 24 mars 1794, un ncte d'insurrection auquel souscrivirent ensuite tous les palatinats. Déjà Madalinski refusant de déposer les armes, est accouru à Krakovie, en passant sur le corj)S des Prussiens. Kosciusko, nommé dictateur, reçoit le serment militaire des chefs. Une foule immense de citoyens, réunis dans la cathédrale de Krakovie, prêtent serment " de maintenir la constitution aux dépens de leur fortune et de leur vie," et confiants dans la justice et la sainteté de leur cause, jurent de ne la souiller par aucune vio- ,;.lence. Les paiatinats suivent l'exemjile de Krakovie. De î toutes parts les volontaires accourent se ranger sous les aigles blanches de Kosciusko, apportant les vœux et les offrandes spontanées de leurs concitoj'^ens. Les premiers combats des insurgés sont des victoires. Les. Russes sont partout culbutes par ces armées improvisées, oii apparaissent pour la première fois les farouches Gorals, ces paysans armés de faux, si ledoutes et si célèbres depuis sous le nom de Faucheurs de la Mort, Faucheurs de la Pilika, etc. Avec quelle ardeur ils accouraient verser leur sang pour cette patrie généreuse qui venait de les émanciper ! A l'approche des Russes, le tocsin sonnait dans tous les villages, les terribles Faucheurs se ruaient contre l«s Pusses, en faisaient un horrible carnage, leur enlevaient leurs batteries de canons et les tournaient ensuite contre eux. Pendant huit mois la Pologne tient en haleine toutes les forces de la Russie. Chacune des journées do cette lutte mémorable est marquée par de brillants faits d'armes. C'en était fait de la domination russe en Pologne, si 24,000 Prussiens ne fussent venus à Bon secours au mépris de la foi jurée et sans aucune déclaration de guerre. Les insurgés, ])ar j'cpréeailles, soulèvent les.^provinces polonaises de la Prusse, Tout le ter -itoire de la République était en rébellion contre les op] resseurs. Prêtres et bourgeois, nobles et paysans, cat loliques, juifs, refoi-més, tous étaient unis pour la défjnse de la cause nationale, ot donnaient même dans la ictoire l'exemple de la modération et de la justice. ^ Ko çiusko faisait pendre à Varsovie, quelques patriotes q,ui. dans un moment d'effervescence. populaire, avaient

fait juger et exécuter sommairement des traîtres vendus à la Russie depuis loniçtomps. Tout semblait promettre le succès, quand vinrent les trahisons et les revers. Il faudrait redire ici les scènes de carnage qui marquèrent le passage des Russes et des Prussiens à travei-s le p^iys. L'Autriche vint leur prêter main-fbrto. Joseph IF ni se souvenait pins qu'il avait dit dans une circonstance solennelle : " Qu'il ne permettrait pas qu'on enlevât un " seul arbre de ce qui restait des provinces po'onais is."

Epuisé par tant d'efforts, cerné par trois armées formidables, Kosciusko tente encore une fois la fortune des batailles à Maciéiovicé: elle lui est contraire. Son année pérît presque tout entière, et lui môme, recueilli parmi les blessée sur le champ de bataille, languit dans les cachots de Saint-Pétersbourg, jusqu'à ce que la magnanimité du tzar Paul 1er, vienne l'en tirer.

SouAvarotf marche avec 40,000 hommes sur Varsovie, où 12,000 Polonais conduits par deux héros, Madalinski et Dombrowski, se sont enfermés avec cent pièces de canons dans le faubourg de Praga. Après un mois de siégc% Praga succombe à l'assaut général dos Russes, le 4 novembre. St)uwai"otf fit un carnage effroyable. "Amusez-vous? " avait il dit à ses soldats, une fois la brèche ouverte. '• La nuit, dit Chevé, vint cacher le spectacle " de Praga dépeuplé, et le lendemain fut employé à " balayer et à laver les rues qu'obstruaient 18,000 morts " et des torrents de sang."

Tout Varsovie croj-ait toucher à sa dernière heure. Ignace Potoçki, un auti'e héros polonais, se dévoue. '■ Je "suis, dit-il à Souwaroff, l'auteur de la constitution du '* 3 mai (1791), l'instigateur principal de l'insurrection; "je viens m'off'rir en expiation." Tant de grandeur d'âme émut ce terrible massacreur d'hommes. Souwaroff épargna Varsovie, et Potoçki eut la vie sauve.

L'insurrection vaincue, les trois puissances achevèrent de se partager les restes de la Pologne, tout en protestant ♦* qu'elles n'étaient point en guerre avec elle," " ne vou- " loir que rétablir son repos troublé," " et s'engageant à "respecter ce qui restait des provinces polonaises" " L'ex^'cution de cette grande spoliation, dit Ch^vé, " ne fut pas moins atroce que l'acte lui-même. Tout ce " que possédait Varsovie, archives, actes publics, biblio-

''' thèques, musées, fut enleré, transporté à Samt-Potors- " bouj-g, pillé, di*?])crsé, brûlé. Il en fut do même des " insignes roj'aux, arcbives, joA-anx du tréKor et autres " objeti*, qui fui-eiit emportés do Krakovie par les Prus- " siens. Toutes les villes polonaises furent ainsi dépouil- " lées."

Stanislas Auguste, traîné de Varsovie à Grodno, de Grodno à iSaint-Pétersbourg, reçut, en 1795, l'ordre d'abdiquer, et en 1798, le 12 février, la tombe se refermait sur ce fantôme de roi, le dernier qu'ait eu la Pologne.

Ainsi s'est écroulée cotte raonareliie puissante qui, comme l'a si bien dit Forster, "possédait un long et " vieux passé, une existc^nce qui s'appu3-ait sur une base " consacrée ])ar dix siècles, des institutions défectueuses, " mais grandes et fortes, et une vie nationale active, " variée, féconde en nobles actions comme en fautes " graves."

En présence de cette catastrophe sans exemple dans, les annales du monde civilisé, il est naturel do se den)ander quelles sont les causes qui l'ont amenée.

" Trois choses, " dit Salvandy, parlant de la société ])olonaisc, " manquèrent à son génie et à son courage : " une dynastie, des lois et des frontières." Une dynastie dont les souverains fussent attachés au sol par un lion ])his puissant que celui do l'élection, qu'une éducation nationale eut ])réparés à gouverner avec le patriotisme et l'esprit de suite, qui ne se trouvent que dans la monarchie héréditaire; des lois sages et resi)ectées, émanées d'une autorité incontestée, assez fortes pour maintenir l'équilibre des pouvoirs, et également à l'abri dos entreprises du des])Otismo, et des dangereux écarts de la, liberté ; des frontières naturelles, certaines, mieux défendues par ces obstacles dont Dieu lui-même s'est sci-vm, ])our marquer les bornes de l'héritage de chaque peuple.

M. de Salvandy a dit avec i-aison : " L'histoii'o do la " Pologne est la fidèle imago de tout ce que la liberté sans '* contre-])oids et l'égalité sans froin renferment de périls "domestiques pour l'Etat le plus puissant, do périls "extérieurs pour la plus vaillante nation du monde." i^on contents d'aimer la liberté avec passion, d'ériger en

j>nnci])e " qu'un homme libre ne ])eut être taxé ui gou- " vcrud que do son aven, " — non contenl.s do souienir "avec lîupliaol Leezinski :'' qu'ils aimaient mieux les " périKs de la liberté que le.s douceurs d'un tranquille " esclavage," les Polonai>5 ne se sont ])as tenus assez; éloignes de la limite glissante où tinit la liberté, où commence la licence, "D'âge en ÙLfe, dit Eulhière, tout " Polonais disait à ses enfants: "Brûlez vos maisons et " errez dans voti-o ])ays les armes à la main, plutôt que " do vous soumettre au pouvoir arbitraire. " "]!^ous élisons nos rois, mais nous déjwsons les tj'^rans," disait Zamoiski à Sigismond, dans la diète do 1605. Henri do Valois, élu on 157-1, se plaignait de ce qu'on n'avait fait dû lui qu'un juge. " Vous, Polonais, di.-ait un étranger, " vous n'avez pas de roi. — Si, reprit le Polonais, nous '• avons un roi ; niais chez vous, c'est le roi qui vous a." Avec de telles idées, on conçoit que, chez eux, le roi n'était que le premier des fonctionnaires. Il régnait, mais ne gouvernait ])as. C'est ainsi (|ue par crainte du des])otisnie ils restreignaient l'autorilé roj^ale dans des limites étroites, pour mieux la dominer.

D'un autre côté, les troubles continuels que suscitait la tenue des assemblées nationales ; l'exeicico fréquent du droit do veto, en vertu duquel rop|)osition du plus humble des nonces entravait l'action, non-soulement de la niJîjol'ité des députés, mais de la nation entière ; les rivalités dos familles appartenant à la grande noblesse, familles souvent supérieures au pouvoir royal par leurs richesses, leur ]>uissance territoriale, quekpuilbis même ]»ar leurs armées ; les exigences et la vénalité de la petite noblesse ; les ertbrts do toutes deux ])our tyranniser et asservir do ])lus en ])lus les i)ay>anH ; les basses intrigues et les manœuvres cou])ables des Juifs et des reformes )K)lonais, qui chei'chaienl un point d'appui à l'étranger; i'absonco lotalo do toute administration intérieure, pendant tout lo coursdu dix-huitième siècle ; ladilapidationdos finances, ruinées ])ar les exactions des fonction naiies assez j)uissants ])Our se soustraire à l'obligation do rendre leurs comptes, tout co travail de désorganisation, lent mais si'ir, fomenté ]»ar les puissances voisines, n'était il pas suffisant pour amener la chute de la Pologne ?

Do plu», lo peuple polonais, pour son malheur, somblç

avoir ignoré les transformations radicales que subissaîeni les nations voisines, l'accroissement rapide de leur puissance, et les desseins pervers qu'elles entretenaient contre 1 li. " Kien, dit Salvandy, n'éclaira sa con- " tiance héroïque et funeste dans ses institutions énervées '•' qui étaient son plus grand péril, ou bi n dans le nombi'c' '■ de sa population et la. grandeur do son territoire, daiiÊ " Ses sou venii's de gloire et son courage. Hien no lui fit '' comprendre à temps la nécessité d'appuyer ce coui*age '■ intrépide à des |)rincipes qui assurassent à l'autorité '• Kouveraino le concours do toutes les forces. I?ien 119' " l'instruisit à fortifier ses forces mêmes du secours d'utiè; " politique monai-chique au dedans, tout autant que nutîo- '• nale au dehors. Nulle applicaticm à rapprocher les '•' esprits, à apaiser dans son sein les discordes séculaires, •' nul effort, non plus pour conjurer la triple alliance, qui " ))Ouvait toujours la resserrer dans un étau de fer, nulle " amélioiation, en un mot, dans la condition que ses " vicissitudes, ses fautes et le temps lui av.dent faite, no " marquèrent, ni ses époques de guei-re stérilement vi c- " lorieuses, ni ses époques de paix stérilement agitées."

^^ Mais à côté de ces misères que de brillâmes qualités! La passion du dévouement et des saci-itices est ]iousséo chez eux jusqu'à l'héroïsme. " Les Polonais, dit encore " Salvandy, furent le seul des peuples belliqueux con- " nus dans le mond<>, à qui la guei-re, ou mcMUO la vic- *' toire, ne donna jamais ni des conquêtes, ni la paix. La " Pologne vit une à une passer ses provinces vassales " sous d'autres lois, sans songer à fonder dans un gou- " vernement à la fois bienfaisant et fort ])Our tous, un '■ rempart qui protégeât contre la marche progressive " de l'étranger les restes de sa grandeur. " Avec quel désintéressement ses enfants servaient lai-ausede l'Eglise et de la civilisation ! " Le sacrifice a été sa vie, son " métier, et poin- ainsi dire son industrie, disait un jour " Montalembert. C'est de ce pain-là qu'elle s'est nourrie, •' et rien n'annonce qu'elle en soit rassasiée. Ses anciens " preux ue bâtissaient pas des châteaux indestructibles " conjme les nôtres ; ils n'habitaient que des maisons de " bois, afin de les abandonner et de les laisser brûler,

rt39-r-

'' sans regret quand le service do la patrie les en éloi- " gnuit. Ses ambasHadeurs se ruinaient de fond en " comble à l'étranger, ne voulant ni appauvrir le trésor " public, ni laisser éclipse par persoinic l'éclat du nom " polonais. Ses budgets étuicnt votés jiar enthcMisiasme, " et ses inij)ôts se nonnuaiont secot/rs d'amour {aubsidiam " charitativmi). "

Que ne dirait-i n pas de l'inviolable attachement de la Pologne à la foi catholique; de cette foi que l'erreur n'a jamais souillée, qui, sans cesser d'être intransigeante avec l'hérésie et le schisme, lui a fait toujours pratiquer, vis-à-vis de leurs malheureuses victimes, cette charité douce et tolérante, également éloignée de la pente dangereuse des concessions, et des réj)ressions sanglantes sur les bûchers et les échafauds. . , , ., .... ,i -r .;.

Dieu ^eul con. ait les torture8,qu'Dnt endurées. ces, soldats polonais qui, pendant l'espace de huit siècles, ont succombé sans murmure sous le fer des ennemis de la chrétienté ; les souffrances et les humiliations qu'ont essuyées ces millions de prisonniers, vieillards, enfants, femmes sans défense, vierges timides, massacrés dans les villes et les campagnes saccagées, ou reserves pour les hontes de l'esclavage. Il disait bien vrai, ce pape du dix-septième siècle, Paul V, qui, recevant une députation de Polonais, chargés de lui remettre des étendards conquis par leurs armées sur les païens et les br.rbares, et de lui demander, en échange, des reliques des martyrs, leur répondait : " i)es reliques ! ramassez un peu de votre " terre ; il n'y en a pas une parcelle qui ne soit impré- " gnée du sang de vos martyi's ! "

Comment ne pas parler de la passioti dominante du peuple polonais, de cet amour de la patrie, puissant audelà de toute expression, qui lui a tait générsuscment accepter toutes les nécessités de la lutte, pendant des siècles, et, de nos jours^ toutes les humiliations le la corquGtc, toutes les horreurs de la persécution. Li Pologno n'a pas eu d'année permanente, avant le dix-huitièm3 siècle. Mais ses gentilshommes et leui'S vassau;: lui composaient une armée de volontaires, en apparenee indisciplinés et turbulents, qui se battaient entre eux. quand ils n'étaient pas en face des ennemis de la patrit . Mais au moindre cri d'alarme, sitôt que brillaient sui* les collines,

ûsit\8 l'obscnrité de la nnit, les feux qui signifiaient tl toute la pospolite (i), l'oi-drc d'entrer en campagne, tous accouraient se ranger sousi les étendai'ds dos grands hetmans. Le danger de la patrie leur faisait oublier leurs rivîilités jalouses, leurs haines héréditaires. Ils n'avaient plus que la passion de combattre. Aussi, il faut voir avec quel enthousiasme s'ébi-anlaient ces escadrons de cavalerie, tels que la Pologne seule a pu en avoir, et que Louis XIV lui enviait, ces nobles étincelants d'or et de pierreries, montés sur des chevaux ferrés d'argent, qui formaient ces régiments de hussards, dont les charges brillantes décidèrent du succès de maintes journées, ces fantassins plus humbles, mais non moins vaillants, recrutés dans les rangs du peuple, et jusqu'à ces féroces valets de troupe, race de vautours, ardente au pillage, mais dont la bravoure sauva plus d'une fois les débris de l'armée.

L'bistoir^ de. la Pologne offre encore aux étales du penseur et de l'historien un autre genre d'intéi-êt qui lui est tout particulier. Elle est en contraste perpétuel avec ..celle de tous les pays de l'Europe. " Partout ailleurs, "dit Forster, la loi, i>e conformant aux besoins nou- " ,yeaux, s'attachait à pi'oléger le cultivateur contre le " seigneur suzerain. En Pologne, le paysan de Ivasimir "Je Grand, devenu par lui homme libre, eu comparaison "de ceux d'Allemagne, et des serfs ou vilains de France, ".retombait à l'état de serf, et, moyennant soixante-dix " ïnarcb d'argent, on pouvait racheter sa tête. Tandis que " Kicbe-lieu achevait l'œuvre de Louis Xi, portait le "dernier coup, aux grandes familles du royaume, la v noblesse polonaise se montrait de plus en plus enva- " hissante ; elle accaparait tout: les privilèges de la

" couronne et les franchises du peuple Protégés

" par Colbert, le commerce et l'industrie prennent en " France un développement immense, mais en Pologne, "leur ruine, commencée par l'ennemi, s'achève par les " exactions des starostes (2). Tandis qu'en Europe la féo- " dalité ci'oulait et disparaissait sous les ruines et dans le

(1) L'armée.

(2) ,S'<«ro»(e. Cfouvernenr de pTovince.

'.*,f;ang,.. .. ..quelque^ sj'iiiptpines do. cç syàjl^mesQ, iIr|ftni- " fostèrent en l'oiogiie; mai,s bientôt la iioolesso peu " soucieuse do se soumettre à !<on organisation graduée, \' et aux |)rinci|)es d'ordre qu'elle renfermait, redevint

" anarchique en masse La royauté parvenue à son

"apogée, étendait <.lans les autres contrées les rameaux V de sa puissance, et les nobles, moitié par force, moitié " j>ar séduction, abandonnaient la vie l'ctirée et farouche ''dos manoirs pour l'existence plus riante des cours : le ." tiombre guerrier se transformait peu à peu en politique .'^iiabile ou en flatteur adn)it; mais le noble polonais, *,' .tout à l'inverse, se montrait Mer de voir chez lui cette ^* mémo, puissance roj'alc limitée. Jadis hdrédita'rc, le " trône était (levenu électif, et chaque vacance du ])ou- " voir amcnaiLle.4>4'^J'-'demeut do toutes les passion-^. "

' . . •:' ij ,■ -■ •> . 1. I 11 :l<!r' /\'-" ■■ ; ;: ;:' ■:•; "

Est-il besoin de rappeler les, se,j;yjcoa, ficlatants que| la Pologne a rendus au monde? Toute son histoire, que nous yciu>ns d'esquisser rapidement, est là pour en i-endre le témoignage. Aujourd'hui, plus que jamais, ceux qui gouvernent les races latines dans le vieux monde, doivent; sO; rappeler qu'il y; a jin siècle l'Europe était protégée contre les cnvahissenjcnts du pan-slavisme, par une barrière infranchissable. Chose étrange ! le peuple polonais qui gardait cette Iroiitière, et que des liens d'amitié et une politique amie rattachaientdo préférence aux peuple.s •d'(^cc.ident, est un rameau de cette race slave qui, sous l'égide vie la J^ussie, aspire aujourd'hui à la domination ^inivorselle. La Fi-ance et l'Angleterre recueillent maintenant les fruits de leur politique mesquine d'abstcntioii, lors dos partages de la Pologne. Le jinir n'est peut-être j)as éloigne, où la liussio.s'avançant par les chemins déjil ouverts, sur Constantitiople et les Lides, ravira à l'une l'influence prépondérante qu'elle a toujours exercée dans les attairos d'Orient, et à l'iiutre, les trésors de l'indo et de la Chine, et l'enijiire dos mers.

• Tu jour, raconte Chevé, on plein seizième siècle, " alors (pie la Pologne était si grande encore et si redou- " table a tous ses ennemis, à la siiito d'un Te Denm

'■ célùbjo pour une éclatante victoire, Skarga, le jdus '• tiniuent orateur sacré qu'aient jamais en les ])ays " slaves, fit ct)tenclre aux seigneurs étonnés ces paroles " prophétiques: Qui nie donnera assez de laimes pour "pleurer jour et nuit les malheurs des entants do ma " patrie ? Ainsi tu es devenue veuve, belle terre, mère "do tant d'enfants ! Je te vois dans la captivité, ô " roj'aume orgueilleux! et tu pleures tes fils, et tii nô '• trouves personne qui veuille te consoler. Tes anciens '• amis te trahissent et te repoussent; tes chefs, tes guer- " riei-s. chassés comme un troupeau, traversent la terre " sans s'arrêter et trouver le bei'cail. Nos églises et nos " autels sont livrés àl'ennemi; le glaive sedresse devant ," nous; la misère nous attend au dehors, et cependant "le Seigneur dit: Allez, allez toujours! — mais, où irons- " nous, Seigneur? — Allez mourir, ceux ([ui doivent '' mourir; allez soulî'rir, ceux qui doivent souffrir!"

Hélas! pourquoi faut-il que cette prophétie de malheurs se soit réalisée de nos jours ! Cet appel, vous l'avez entendu, fils glorieux de la Pologne souffrante, vous Krasinski, issu do sang royal, voils, surtout, Félinski, pontifes intrépides, qui, apn-s avoir épuisé tous les moj'ons do conciliation, dans un transport d'indignation sublime, jetiez à la figure des proconsuls russes ces décorations pom- ])euses dont on avait couvei't votre poitrine pour y étouffer les élans du patriotisme! Vous l'avez entendu, saints ministres des autels, fusilles sans moi ci sur les champs de bataille, ou réservés pour les infamies du gibet, pour avoir consolé la dernière heure de ces prétendus rebelles, pour qui l'insurrection était vraiment " le- Jplus saint des devoirs! " ; 'i ' i ;;

Et vous, femmes courageuses, arracliées des monastères, où vos âmes s'enivraient des saintes joies de la pénitence; mères chrétiennes, enlevées du foyer domestique, dont vous étiez le soutien et l'ornement, ou forcées d'y vivre dans les larmes, loin des plus chers objets de votre tendresse ; jeunes filles aux vertus modestes, la joie de vos pèj-es, l'oi'gueil de vos frères et do vos fiancés, qui souvent, poussées par l'amour filial, ou le dévouement fraternel, ou des affections plus saintes encore, êtes devenues les anges consolateurs des malheureux, déportés dans des contrées lointaines ; jeunc,s^e ardente et consu-

raée par le désir de reconquérir l'indépondance du sol natal, et que ne faisaient trembler ni la pensée de la mort, ni la crainte des tourments les ]dus horribles, ni les perspectives plus amères encore d'un long exil ; vous, entin, que l'âge mûr ou la vieillesse avaient rendus précieux dans les conseils, et dont la sagesse prévoyante dirigeait les etîbrts et les travaux des patriotes, vous l'avez entendu cet appel, et vous avez eu le courage d'obéir sans murmure. Tous vous êtes allés "• souffrir et " mourir," les armes à la main, sur les champs de bataille, ou dans les réj)ression8 barbares des soulèvements, sur les échafauds dressés ]:ar des juges au service de la tyrannie, ou dans les prisons des villes et les casemates des forteresses, ou dans les supplices, plus lents et plus cruels encore, de la déportation sur la ligne du Caucase ou en Sibérie,

Mais laissons parler un témoin oculaire, M. F. de Lanoy. l'auteur de " La t:iihérie, d'après les voyageurs "■ les plus récents": "La Kussie, dit-il, depuis 1862, " leur dotme (aux peuples de l'Asie) un spectacle bien "autrement dramatique et saisissant que le supplice si " raffiné qu'il puisse ôti'e, de quelques individus isolé-!, '' le supplice d'un peuple tout entier, et toi que le monde " épouvanté n'en a pas vu, depuis les monstrueuses donii- " nations deNiniveet de lîabylone. Rien ne peut donner " l'idée des misères endurées j)ar les dix tribus d'iraël, " déportées par les Assyi'iens dans les déserts de la Bac-

" triane, comme la chaîne de forrats polonais qui

" s'allonge, se traîne, sous le fouet dos iourmenteurs, " depuis les plainesde la Fistule, jusqu'aux gîtes aurifères " de la Daourie, qui dévorent leurs mineurs, jusc^u'aux " solitudes du Saghalien, qu'il faut peupler à tout prix. " Lugubre procession (jue la mort tronçonne en vain, et '•' dont de nouvelles recrues remplissent incessamment " les vi'Ies! "

'• Ah ! ceux de nos compataiotes à ([ui une traversée " récente de la Sil)érie a permis de rencontrer ces véné- " râbles captifs: soldats mutilés, femmes, enfants, jeunes '• hommes semant de leurs larmes, do leurs sueurs, de " leur sang, de leurs chairs en lambeaux, chaque étape * de leur route de trois mille lieues, ceux-là portent au ' fond de l'a me et pour tous les jours <iui leur restent à

" vivre, un souvenir accabîaTitl'^'Ils Ji'eu parlent qu'eu " frémis.sant et à voix bas^<e, comme de ces apparitions " funèbies qui troublent la raison de riiomnie. "

Cependant, ce peuple ne cesse d'erdurer sans se plaindre, et ses poètes, fidèles intei-prètes de ses sentiments, chantent, comme Krasinski, dans ses Psaumes ."•do ravcnir :*' Seigneur, ce que nous le demandons, '^^^^ ce, Ti'est pas l'espdrance, parce qu'elle tombe dcjà " sur nous comme une pluie de fleurs ; ce n'est pas fa "mort de nës ennemis, cette mort est écrite sur' les ^^' nuages do demain; ce ne sont pas des armes, car tu en '■'' as mis dans nos âmes; mais nous to demandons de " nous donner une intention pure au fond de nos c«'urs. "Oui, Saiiit-Esprit, toi qui nous cuseigne que là plus " grande puissance, c'est la force du sacrifice, (fue la plus "grande rai,son, c'est la vertu, fais que nous puissions "' par l'amour entraîner les ])eupUs vers lo but que'lious " ])Oursuivons." !-!;;>

Et pourtant les spoliateurs n'en conthitieftt pas moins . leur œuvre. -'; ' ' ' '

Un jour, c'est Alexandre, qlii,'ajii^èfé'iEtv'ôir%ontré quelque sympathie pour la Pol'ogne, répudie les stipulations ''/formelles du traité de Vienne on 1815, menace eu 182fl, " de détruire son existence nationale," et la déclare un " non-sens, " en 1824. Un autre jour, c'est Nieolas, despote sans entrailles, qui ne " connaît que deux espèces " de Polonais, ceux qu'il hait et ceux qu'il méprise ;" qui, en 1835, répond aiix justes plaintes d'une députation de Varsovie : " Si vous vous entêtez à conserver vos " rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante *' et de toutes ces chimères, vous ne pouvez qu'attirer " sur vous, de grands malheurs. J'ai fait élever ici la '•' citadelle, 6t je vous déclare qu'à la moindre émeute, je " ferai foudro^-er la ville, je détruirai Varsovie, et certes, " ce ne sera pas moi qui la rebâtirai." C'est ce mênie Nicolas, qui aurait voulu étoutfer. en France, la révolution de 1830, en faisant marcher contre elle l'armée russe, avec les régiments polonais y^our avant-garde.

Tantôt, en 1832, un rescrit ordonne que " tous les " enfants mâles, orphelins, sans tutelle, ou âgés de six à " dix sept ans, seront recherchés dans le royaume pour " être transportés à Minsk et successivement envoyés

" aux compagnies dos colonies militaires." A Varsovie même, radmiiiistralion demande publiquement des soumissions '• pour le transport à Minsk, des enfants et des " orphelins enlevés dans le ro^'aiime de Polcgne." Tantôt les autorités russes ordonnent '' de déporter sur la " ligne du Taucase, 5, 0(^0 familles de gentilshommes " polonais, de chacune d s neuf provinces incorporées à

" la Russie et de transplan te i- à leur ])lace des familles

" do la ])artie orientale de l'empire." Et plus tard, un avis du conseil gouvernemental met en adjudication " le " transport de Varsovie à 8aint-Pttersbourg, des fils de •• nobles polonais déportes comme leurs pèi'os."

Ta?itôt, lin ukase 0) permet à la femme du déporté do se remarier c/;/ vicaiit moue de son mari; d'autres gracient les condamné-; catholiques qui se font grecs schi.^matiques; d'autres défendent de bâtir des églises catholiques, de réparer celles qui existent. Puis viennent tles lois plus iniques encore: les unes dirigées contre la foi catholique, enlèvent aux diocèses leurs évoques, aux paroisses, leurs prêtres, suppriment les couvents et les monastèivp, prohibent l'exercice du culte; les auti'es visant droit au cœur la natio alité polonaise, pi'oscrivent sa langue, ses mœurs et ses usages traditionnel^', le chant des hymnes patriotiques, forment les établissements d'éducation supérieure, ou conompent l'éducation élémentaire, en rendant obligatoire, dans les écoles, l'usage <le livres qui falsifient l'histoire, et battent en broche los convictions religieu.ses ; d'autres, enfin, livrent les bîeiis do l'Kta' et ceux des ])articuliers à la confiscation ou au pilhige, que sais-je? mettent en jeu tous les 1-essorts, tous les plans, qui peuvent faire atteindre h la Hussie le but qu'elle poursuitw'' Z^'"

En 18G3, les journaux russes pi'oclameut hautement " qu'il faut anneantir le polonisme, sauf à re])eupler '' ensuite la Pologne ])ar des colonies Moscovites. " Alexandre donne à Mourawieff, son lieutenant en Lithuauie, instruction " de fusiller, pendre, déporter, ompri- " sonner, fouetter les prêtres catholiques, les femmes, " les su-pects, en un mot, tout ce qui n'est pas Busse; " de présenter aux paysans les propriétaii'es comme leurs

(I) Décret imp<^rial.

" ennemis et leurs oppresseurs ; de leur fournir des armes '• pour tout exterminer, dévaster, brûler, lui donnant " pleins ])Ouvoirs pour tous ces crimes." (')

La F*russe et l'Autriche se sont aussi occupées de leurs sujets polonais. La première s'est ré>ervée jusqu'à nos jours le privilège de molester et d'emprisonner leurs évoques et leurs prêtres ; elle a ctoutté la voix de leurs députés qui demandaient pour l'Alsace et la Lorraine la liberté de rester français. L'Aiitr.che a, depuis longtemps, oublié les scrupules de Marie-Thérèse. En 184t), elle a soulevé, contre la noblesse, les p»ysans de Galicie trompés pardes soudards.

• Souvent les Polonais, exaspérés par tous ces mauvais ,1, traitements et ces mesui-es tyranniques, arborent l'étendard de la révolte, en alFirmant que la violation, par les - trois puissances, de leuivs promesses et de leurs engagements t^olennels, les déliait tlo leur serment de fidélité. JMais alors ce sont des répressions sanguinaires, des vengeances atroces. Quelles que soient les divergences do leurs intérêts ( t de leur politique, la Russie, la Prusse et l'Autriche redeviennent d'accord du moment qu'il s'agit d'empêcher la Pologne de recouvrer son indépendance. Toutes les susceptibilités disparaissent; leuis soldats, leurs gendarmes, leur police, tout est mis en commun, tout est mis en œuvre pour étouffer la rébellion, et l'univers s'étonne de voir se renouveler en plein XIXe siècle, des scènes de caiMiago telles qu'on n'en a point vues depuis les invasions des barbares.

Et quand rEuro|)e, indignée do tant de mauvaise foi et de tant de cruautés, a protesté, en Fi-ance, par la voix de Montalembert, en Angleterre, par la voix de Palmerslon, alors ministre des affaires étrangères, à Eome, enfin, par celle de Grégoire XV'I, dont l'attitude courageuse épouvanta le tzjir Nicolas lui-même, et de Pie IX, demandant à l'univers entier des jn'ièros pour la Pologne souffrante, quand, dis-je, l'Europe a demandé comi)to aux spoliateurs, ils ont ré])ondu : "La Pologne est anarchique!" — "Quant à moi, a dit " Montalembert, ce qui m'étonne, c'est que la Pologne " tout entière ne soit pas la pi'oie d'une anai'chie incu-

(1) 2 Clievé, pages 346 et suivantes.

" rable, or (|no chaque Polonais ne eoit pas un forùe-Wl " armé contre tous les souverains, contre tons les pou- " voirs de l'Europe, qui ont ti-ahi et livre sa patrie. " Les vrais amis de la Pologne ont toujours ])référé aux théories insensées des fautoiirsde la démagogie ces leçons toutes évangéiiques dont le poëte Kraziniski leur a laî$sé un monument dans ses Psaumes de l'avenir:

" Oh ! ma patrie ! sois plutôt la patience qui enseigne " comment on élève l'cditice piori-e à pierre; soit l'in- '• flexible volonté et l'humble recueillement qui prépare "la voie future; sois le calme dans la tempête; sois " l'harmonie au milieu dos cris de discorde; sois l'eter- " nelle beauté au niiliou des laideurs; sois, pour les " lâches ot les pharisiens, le silence accablant (jui mé- " prise ; sois pour les faibles la force qui relève les cou- *' rages. Dans ton combat contre l'enfer do ce monde " qui se dresse contre toi, sois cette force tranquille ejt " aimante contre laquelle l'enfer ne prévaudra jamais. "

-^'Tous ces hommes héroïques, dont nous avons rappelé lo« soutî'rances et le courage, sont les pionniers de la Pologne i-enaissante. A Kur exemple, la nation sent revivre sa foi dans l'avenir. Désormais, guidée par ses pontifes et ses patriotes, elle travaillera à faire dis])araitre les vices et les abus qui ont amené sa riiino. Au dedans, son clergé, ses nobles et son peuple ont confondu leurs rangs, et travaillent tous ensemble avec un merveilleux accord. Ses paysans ont recouvré la liberté dont jouissaient leurs pères, au temps de Kasimir-le-Grand. Los nobles se sont mis à la tète du mouvement régénératetir. L esprit d^association et d'entreprise j^roduisent partout de magnifiques résultats: l'éducation se répand, la législation se perfectionne, de grands t)'a\*nux publics ^'accomplissent, et les particuliers rivalisent de munificence et do zèle, j)Our doter la patrie d'institutions utiles ou de bienfaisance, ou pour donner au commerce et à l'intlustrie un nouvel essor. Au dehors, lu Pologne envoie une émigration continuelle d'hommes remuants et énergi<iues, qui travaillent à rendre partout sa cause jwpulairc. Tour à tour soLlats au service de l'étranger, précepteurs dans les grandes familles qui possèdent ['u\-

fluence et la richesse, maîtres (roscrimc ou professeurs de langues dans les grandes villes, poètes enthousiastoa ou publicistes écoutés, joun^ali^tes et paniphlétaii'es qui ont éclairé l'opinion publique et ])rovoqué des démonstrations im])0.santes en faveur de la Pologne, agents diplomatiques toujours aux aguets pour instruire l'Europe des projets de la Bussie, mart^a's et confesseurs ]>orLant sur leurs corps mutilés les traces sanglantes des tortures endurées pour Dieu, la patrie et la liberté, ces exilés ont agité, le monde et l'agitent encore.

Ivosciusko est venu jusque dans le Xouveau-Monde apporter à la ilépublique naissante dos Etats-Unis, le secours d'un bras vaiîlant que la vieille i'épublique polonaise ne pouvait pas utiliser. Les légions (le Dombrowski, enchaînées à la fortune de ]îonaparte l'ont suivi en Italie, en Egypte, en Espagne et jusque sur les 2)lages de Haint Dominguc, où l'ingrate politi([ue du grand homme les envoyait mourir. Mais, elles étaient bien plus nombreuses encore les ]-»halanges jiolonaisos, le jour où Napoléon, oubliant le sort fatal de tant d'autres, conquérants entraînés, comme lui, par l'ambition, dans des régiotis lointaines, ébraida vers .Vloscou les bataillons de la grande arme,e. Quatre-vingt mille. Polonais le suivaient, espérant obtenir, en retour de leurs services, la résurrection de leur indé|)endance. Napoléon ne savait pas se souvenir. .Leurs débris héroïques rentrèrent en Pologne, remportant avec eux les cendres de leur chef, Ponio? towski, et la Pologne reprit ses fers. Depuis, la lulte. n'a pas cessée, et la Pologne a senti plus que jamais ])eser sur elle la main de fer de l'oppression. Souvent elle a relevé la tête: l'énergie de ses soulèvements a étonné lEurope. Eu 1830, elle osa se lever contre Nicolas dont les vengeances étaient si terribles: ])endant deux ans, elle tint tète à tout le poids do la puissance russe. Enfin elle fut écrasée après avoir tenu jusqu'à 130,000 hommes sous les armes.

En 1863, une insurrection plus formidable que toutes les précédentes a ébranlé la Pologne jusque dans ses fondements. Son organisation était admirable ; tout semblait lui promettre le succès: une répression terrible l'a étouffée, et la Pologne, après une lutte acharnée est. yÇitOînbyç sous le fouet dos Jvosaks. , ;, ■,; • ■ ■

Mais, tîuidis que les puissants de co monde continuent iY gai'der le tombeau où ils ci'oient avoir enseveli jusqu'à son nom, la Pologne ne cesse de préparer sa résurrection sans s'occuper dii mépris des uns, ni de l'indifférence des autres. T)u fond de ses vi'lles et^ de ses camipagnes, où pleurent des femmes et des enfants en deuil, (lu fond des prisons et des mines gardées, par lesKosaks^et le climat meurtrier de la Sibérie, de tous les points du globe, où s«e8 exilés promènent en libert ■ leur carrière aventureuse, s'élève vers le cibl une prière qui touchera peut-être un jonr le Tout -Puissant. Tout le monde la connaît en Europe. Cette prière, Dombrowski l'a fait chtinter par ses légions polonaises, en Italie, en présence des soldats impies de la révolution française. A Varsovie, en 1863v 100,000 hommes, femmes et enfants, tout un peuple en délire, l'ont repétée pendant que les sabres et les chevaux des Kosaks jonchaient le sol d'un millier de cadavres. Cette pi'ière, la voici :

" Seigneur Dieu ! toi qui, durant tant de siècles, entou- " ras la Pologne de splendeur, de puissance et de gloire, ■ toi qui la couvrais alors de ton bouclier paternel; toi ' qui détournas si longtemps ces fléaux dont elle jà é.i^-

• enfin accablée; Seigneur, prosttrnés devant tes autelp,

• nous t'en conjurons, rends-nous notre patrie, rends- •' nous notre liberté. „ ; :

" Seigneur Dieu! toi qui, plus tai'd,émn(ie notre ruitlé, •' as protégé les champii^ns de la ]>lus sainte des causes ; " toi qui leur as donné le monde entier pour témoigner " de leur courage, et fait grandir leur gloire au sein ■' même de leurs calamités; Seigneur, prosternés devant " tes autels, nous t'en conjurons, rends-nous la patrie ! " rends-nous la liberté !

" Seigneur Dieu ! toi dont le bras juste et vengeur '•' brise en un clin d'<eil les sceptres et les glaives des

• maîtres du monde, mets à néant les desseins et 1rs •'œuvres des iiervers ; réveille l'espérance dans notre

• îîme polonaise; rends-nous la patrie, Seigneur, i-ends- ■' nous la liberté !

" Dieu Très Saint ! dont un seul mot ])eut en un ins- " tant nous ressuscite)", daigne arracher le peuj)le polo

" nais de la inaiii des tyrans, et daigne bénii- les ardeurs " de notre jeunesse, l'ends-nous, Seigneur, rends-nous " la patrie ; rends-nous la liberté!

'' Dieu Très-Saint ! au nom des plaies saignantes du " Christ, daigne ouvrir la lumière éternelle à nos frères '■'■ qui sont morts pour leur peuple opprimé ; daigne ac- " cepter l'offrande de nos larmes et de nos chants funè- " bres : rends-nous la pati'ie; rends-nous, Seigneur, la " liberté!

" Dieu Très-Saint! 11 n'y a pas encore un siècle que " la liberté a disparu de la terre polonaise; et, pour la "regagner, notre sang a coulé par torrents; mais s'il " en coûte tant de perdre la patrie de ce monde, ah ! "■ combien doivent trembler ceux qui perdent la patrie " éternelle !

"Prosternés devant tes autels, nous t'en conjuroiis, "Seigneur Dieu! Rends-nous la patrie, rends-nous la "liberté!"

Ouvrages Consultés :

Chevé, g F. — Histoire complète de la Pologne, depuis ses premières origines jusqu'à nos jours. Troisième édition Paris, Ghs. Blériot, 1864, 2' vols.

De Salvandy, N. A.- Histoire du roi Jean Sobiesiii et du royaume de Pologne Paris, Didier & Gie , I8G3. 2 vols

FoRSTER, Chs. — Pologne. Paris, F. Didot, 1840. l vol. (Collection de l'Univers, Histoire et Description de tous les [leuples.)

De Lanoye, Fd. — La Sibérie, d'après les voyageurs les plus récents. Paris, L. Hachette & Gie., 1868. I vol.

De Rulhière, Ghs. — Œuvres Posthura' s Histoire de l'anarchie de Pologne. Paris, Menard et Dessane, fils, 1819

Ay' iiS'-C^^^-f't^^ ki-2?C^-»

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