INTRODUCTION
Chez presque tous les peuples il a dlé d'usage de rappeler dans des fêtes solennelles la mémoire des événements les plus importants de leur histoire. Dans l'antiquité, les jeux célébrés tous les quatre ans à Delj)he8, à Corinthe, à Némée, à Oljmpie, rassemblaient tous les peuples de la Grèce. Passionnés pour tous les exercices du corjos, ils y venaient pour applaudir au triomphe do leurs athlètes, préférés, mais aussi jîour entendre chanter, par la bouche des acteurs et des poètes, la louange de leurs aïeux.
Avec quel enthousiasme ils acclamaient Pindare (i) quand il leur disait : " Ne laissez point éteindre le feu " divin qui embrase nos cœurs ; excitez toutes les espèces *' d'émulation ; honorez tous les genres de mérite ; *< n'attendez que des actes de courage et de grandeur de ■" celui qui ne vit que pour la gloire. "
Plus tard, Rome conquérante de l'univers, mais cont^uise par la civilisation grecque, offre au peuple-roi les mêmes spectacles. Au plus haut point de sa splendeur,
(1) Cité dans Barthél^^my, Voyage du jeune Acacharsis en (Srice, <=dUion F. Didot, page 2€4, P-aria i857.
mais quand déjà^se manifestent les Bymptômes pi-écrufseurs do sa ruiné, elle célèbre avec pompe le septième' centenaii'e de sa fondation, et le plus aimé de ses yjoëtes, lui élevant dans ses vers " un monument plus durable' que l'airain, " (i) rappelle avec une noble fierté " que " déjà son bras, dont la terre et la mer ont éprouvé lai " puissance, déjà les faisceaux albains sont redoutés du *' Méde ; " (2) et souhaite que le soleil..., à qui plaisent "les sept collines, ne voie rien <]ans son cours de plus " i^rand que Rome, (3) et que Kome et l'empire latin *'■ atteignent axissi 'heureusement encore un autre lustre, " un autre siècle. " (4)
Loin de nous la pensée de comparer ces grandioses dpmonstrations. d'un autre âge avec la fête plus modeste dont nous avons été les acteurs ou les témoins, et d'encourir justement le reproche que le chantre du •' Carmen Secuhve " fait à sa lyre •* de réduire de grandes choses à la petitesse de ses accords. " (ô) j^ous rappelons ces brillants souvenirs pour nous autoriser d'illustres exemples, et faire ressortir davantage les motifs qui nous pressent de les imiter. Car, si à l'apogée de leur puissance, les fières républiques de la Grèce, si Eome, maitresse de l'univers, jugeaient nécessaire de ressusciter le' passé, nous avons bien plus de raisons de faire revivre les événements importants de notre histoire, nous les représentants de la race française en Amérique, qu'une étrange destinée a fait grandir au milieu des orages, comme nationalité distincte et séparée, environnés de po^julations différentes de la nôtre par le sang, la langue et les ci'oyances religieuses, et qui, nous cernant de foutes parts, ont souvent menacé do nous engloutir.
C'est ce qu'ont bien compris les promoteurs de toutes ces fêtes dont Québec gardera longtemps le souvenir, quand furent tour à tour évoqués do la poussière des siècles l'ombre des guerriers de 1760, de nos sublimes missionnaires, de nos intrépides décotivrèurs, la grande
(1) Horace, odes, livre III, 30e, traduction Patin, édition Charpentier. 1er vol. page 302.
(2) Ibidem, Carmen Seculare, page 431.
l/) Ibidem, page 427.
(4) Ibidem, page 433.
i,i/) Horace, odes, Livre III, 3, traduction Patin/ 1er vol. page 20^
figuro du premier de nos éveques. et dans des réjouissances d'un autre caractère, la lumière de l'enseigne^ ment théologiqiie dans l'ancien monde, l'illustre Thomas d'Aquin.
Mais à peine avons-nous, fini de chômer ces glorieux anniversaires, qu'une ère nouvelle nous apporte elle aussi des centenaires. Et les derniers çchos de l'année qui vient de s'envoler, laissant derrière elle le souvenir des désastres financiers dont nous avons éprouvé le contrecoup, sont vevus mourir au'~])ied de nos falaises en jetant à la bise comme un glas funèbre le nom de Montgomery. Montgomery ! dont le plus brillant orateur irlandais de nos assemblées délibérantes, l'Honorable T. D'Arcy McGee, disait, en unissant son nom à celui de " Montcalm " au sang généreux comme le vin de la Franco, sa patrie j " Wolfe, au courage indomptable, entreprenant comme
" les habitants de son île natale, iVionlgomery ! le
" dernier, peut-être le meilleur, à l'âme aussi grande que " sa cause, à l'honneur sans tache comme le poli de son " épée ! Trois fins tragiques ont ensanglanté les rochers " escarpés, ô Québec ! Trois mémoires glorieuses les " couronnent comme d'une tiare ! De ces trois morts, " la sienne fut la plus triste, mais à cause do cela, sa " gloire est plus éclatante que la leur ! " (i)
Célébrer le trente et un . décembre 1775, c'était rendre hommage aux glorieux défenseurs de Québec, et payer un juste tribut à la mémoire d'un illustre vaincu. Mais c'était en même temps ressusciter une époque féconde pour l'univers et pour nous en immenses résultats, l^e premier coup de canoji tiré par les rebelles américains avait détourne l'attention générale du théâtre ordinaire des grands événements, et tous les regards se poi'taient sur le drame émouvant qui se déroulait dans le Nouveau Monde ; d'un côté, l'enthousiasme de tout un peuple armé pour l'indépendance, le génie de Washingto», la valeur de ses officiers, les souffrances et le courage de •8es soldats, le désintéressement de ses patriotes, et l'indomptable énergie de ses repi'ésentants ; de l'autre, tout le poids de la puissance anglaise incapable de l'assujétir, los brillantes joutes oratoires du parlement britannique
XI) Cité dans le Moming Chronide de Québeo. No. du 31 d(5c- 1875.
divisé en deux camps sur la question américaine ; VErtropc étonnée de voir surgir un empire nouveau dans ces régions lointaines, mais prête à se réjouir de la défaite do l'Angleterre ; d'un côté, la Finance monarchique envoyant la fleur de sa noblesse servir en Amérique la cause de la démocratie, et les colonies anglaises s'aliénant, par leur fanatisme insensé, la masse des Canadiens Français ; de l'autre, nos pères, le cœur saignant encore des desastres et des humiliations do la conquête, sourds aux promesses du Congrès, aux appels de d'Estaing, ])0ur rester fidèles à la cause de la monarchie, et devenant les plus fermes appuis du drapeau britannique qu'ils avaient combattu si longtemps : tels étaient les souvenirs qui se pressaient en foule dans la mémoire de ceux qui ont célébré le centenaire de l'assaut de Québec.
Le 29 décembre dernier, nos concitoyens anglais le chômaient par une brillante soirée au collège Morrin, sous les auspices de la Société Littéraire et Historique. Le lieutenant-colonel T. B. Strange et M. James M. LeMoine captivaient un nombreux et brillant auditoire, le premier en racontant en termes émus l'attaque de Près-de-Ville, où Montgomery reçut le coup fatal, et le second en nous faisant suivre pas à pas l'attaque da Saut-au-Matelot avec la science d'un érudit et les recherches patientes d'un antiquaire. Le pi-ésident. M, James Stevenson, terminait la soirée par une appréciation générale des hommes et des choses de 1775, remplie de vue» élevées et rendant justice à toutes les races comme à toutes les croyances. Après avoir adminé la disposition savante et appropriée des décorations qui ornaient les salles, et contemplé de précieuses reliques de cette époque, les invités s'en retournaient enchantés du succès de la soirée.
Le lendemain, trente décembre, l'Institut Canadien de Québec réunissait dans la Salle Victoria plus de sept cents invitas, et rendait hommage à la mémoire dan glorieux défenseurs de Québec en 1775, et de ce vaillant soldat qui, venu sous nos murs pour chercher la gloire souvent compagne de l'audace, ne trouva que la mort.
La salle était magnifiquement décorée. Ce qui frappait au premier abord, c'était l'aspect mili'aire de l'or-
nementation. La scène, avec ces pièces do canon 0) braquées contre l'auditoire, ces faisceaux de carabines, ces palissades de sabres entrecroisés, ces haches d'armes (2), ces étendards en lambeaux, noircis par la poudre, criblés par la mitraille (3), ce vieux sabre tombé do la main de Montgomory mourant (4), et se détachant sur le bleu sombre du drapeau constellé, attirait surtout les regards. Et tout cet appareil de guerre déployé en temps do paix, pour unir dans un mémo souvenir le vainqueur et lo vaincu, donnait à la soirée un caractère inusité de grandeur. Tout autour de la galerie se déployait une draperie aux trois couleurs nationales, semée, de distiince en distance, de bayonnettes étincelantes rayonnant autour d'un centre, ou disposées en éventail, et alternant avec d'élégantes inscrii)tions qui portaient ies noms des principaux acteurs du dranho de 1775 (ô). Au-dessus de l'entrée, l'écusson de la province de Québec, entouré de drapeaux, surmontait la balustrade, tandis que do chaque coté de la salle, deux riches bannières (6), aussi entourées de drapeaux, couronnaient le centre de la galerie. Les sombres couleurs dos étendards do Fi*anco et d'Angleterre, étonnés, sans doute, de monter ensemble la garde auprès de ces jeunes et pacitiques emblèmes, en fixisaient ressortir davantage l'éclatante blancheur. Un médaillon sus])endu au-dessus de la scène rappelait la date de l'assaut de Québec : 31 décembre 1775.
Jj'excellente musique do la Batterie B ouvrit la séance en jouant l'hyunie national " Dieu Sauve la Iteine, " au moinent où Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur de la province de Québec enti-ait avec sa suite, et prenait place à la droite du président de l'Institut Canadien,
(1) Pièces de cuivre, appartenant au d(<pnrtement de la marine, et qu'on dit avoir servi pendant la guerre de 1812.
(2) Appartenant à la Sociétf^ St. Jean-Bapiiste de Qu^ben.
(3) Le drapeau de Carillon, appartenant à M. Ls. G. Baillairgé, et deux drapeaux de? milices de 1812, appartenant à l'honornble Ls. Panet.
(4) Ce siibre avait été recueilli à rrès-de-Ville par M. James Thompson qui le transmit à son fils. Celui-ci le légua à son neveu, M. James Thompt^on Ilarrower, qui a confie h la Soci<?té Littéraire et Historique de Québec la garde de cette précieuse relique.
(5) Carleton, Montgotnery, MiM.ean, Ciildwell, Le Comte Dupré, Nairne, Dambourgès, Bouchette, Barnsfure, Chabot, Uuiuas, Charland.
(6) La bannière prinnpale de la Société St. Jean-Baptiste de Québec, et celle de la section de Mi\l. les élèves externes du Séminaire de Québec.
M. J. F. Belleau. Déjà l'élite de notre société do Québec avait rempli l'enceinte. Les sié,<;-e8 d'honneur étaient occupés par Monseigneur ri\.rcheveque de Québec, Monseigneur Cazeau, l'honoiable Président du Conseil Privé et Madame Cauchon, l'hon. Juge Tas<-hereau et Aladame Taschereau, l'hon. Commissaire dos Travaux Publics et do l'Agriculture et Madame P. Garneau, Sir JST. F. Belleaii et Madame J. F. Belleau, Thon. T. Kobitaille, M- C. P., Son Honneur le Maire de Québec et Madame 31urphy, M. le Grand- Vicaire T. F. Ilamel, Su])érieur du Séminaire de Québec et Eecteur de l'Université- Laval, et le Lieutenant-Colonel Strange, Commandant de la Garnison. (J)
A])rès une brillante ouvcmuro de Suppé, exécutée par la Eîinde, M. Louis P. Turcotte, déjà bien connu par les travaux remarquables dont il a enrichi notre histoire, a raconté dans une étude lidùlo autant que complète les commencements de la Révolution Américaine, l'invasion du CaïKida, le siège de Québec et l'assaut livré dans la nuit du trente et un décembre 1775. 11 ne nous appartient pas déjuger cette œuvre, la plus importante, sans contredit, du volume dont nous écrivons l'introduction. Mais nous cro^'ons que ce travail restera, et que son auteur a parfaitement réussi à faire appi-écier la loyauté de nos ancêtres, l'importance et l'efficacité de l'aide qu'ils ont donnée à l'Angleterre jiour repousser l'ennemi.
Dans, l'ordre du programme venait ensuite un " quadrille canadien, " par la Paiide.
Pour reposer l'esprit de cette longue course dans I9 domaine de l'histoire, M. T>éon Pamj)hile LeMay, notre poète lauréat, nous a déroulé sous le titre de " Vision de Montgomeiy " une de ces fictions brillantes qui hantent souvent l'imagination de.<. poètes. Ses vers souvent trèsheureux, ses images saisissantes et la narration brillante de ce combat dans l'air entre des fantômes, lui ont mérité des salves d'ap])huidissen;ents.
(1) On remarquait enoiore dans l'auditoire le R^t. M. Lngac^', Principal de l'Ecole Normale Lava], l'hon. H Fabre ot l'hon. P. BaiUairgeon, sénateurs, Monfiieur A. Lefaivre, consul de France, l'hon. G. Ouimet, le Rév. M. Fothergill, et MM. H. G. Joly, P. B. Casgrain, C. A. P. Pelletier, A. P. Caron, J. Shehyn, F. Rouleau, etc.
Un grand nombre de nos concitoyens anglais et irlandais assistaient à la séance.
 ee moment de la soirée, après une brillante fan- ■taisie : " Les Prés St. Gervais, " sur la demande du Président, le lieutenant-colonel Strange a fait exécuter la " Marche funèbre do Montgoniory, " par Hartman. Cette musique pleine de tristesse et de mélancy^lie, a vivement inijjressionné l'auditoire. On dirait les soupirs et les sanglois de la patrie américaine pleurant encore après un siècle la tin tragique et prématurée d'un de ses liéros.
Alors parut M. Henri T. Taschereau, chargé du discours de circonstance. Sa parole éloquente, appréciant Je passé avec le coup d'œil de l'homme d'état, et le rattachant au présent par les allusions fines et délicates le l'homme d'esprit, a enlevé l'auditoire.
Quelques minutes plus tard, après. un galop entraînant de Zécort", la musique jouant " La Canadienne " et l'hymne national anglais '■' Lieu Sauve la Eeine, " annonçait la lin de la soirée, la plus brillante que l'Institut Canadien de Québec ait enregistrée dans ses annales.
Ceux qui ont vu ces démonstrations se les rappelleront ,longlem])s, et l'histoire en perjjétuera le souvenir. Mais elle redira aussi à la postérité les splendeui-s d'une autre iete, plus riante que celles que nous venons do raconter. Elle dira comment, le trente et un décembre 1875, à l'heure du couvre-feu, la fortei'esse qui couronne le Cap aux Diamants fut envahie par une foule joyeuse, accourue à l'appel du soldat gentilhomme qui garde ses murailles, prêt a les défendre non seulement contre les attaques de l'étranger, muis aussi contre les ravages du temps, les .froids calculs de la spéculation et le pic des démolisseurs. Elle dira tout: (i) les merveilles îiccomplies par les -décorateurs, le soin jaloux qu'on avait mis à reconstruire le passé, la résurrection magique des principaux acteurs /du drame de 1775, et des giandes dames et des personîiages d'alors, dans des co^tuules reproduction fidèle des mudes de ce temps-là .; les joyeux propos échangés par toutes* ces bouches, qui s'efforçaient en vain de paraître centenairos ; puis, les groupes des danseurs et danseuses, -cédant aux accords d'une musique entraînante, et em.
(1) Nous empruntons les détails qui suivent au compte-rendu du Moming Chrcnicle du 4janyier 1376.
portés dans cos légers tourbillons, où les hommes lesplus éloquents n'ont de paroles que ])0ur louer l'esprit
et la beauté ; et soudain.: cette foule bruyante s'arrê-
tant tout à coup, ])our écouter un son lointain ; la
voix dn clairon et les roulements du tambour se rapprochant de plus en plus, et les tentures du salon, écartées par des mains invisibles, donnant passage à la garde fantôme guidée par l'intrépide sergent Hugh McQuarters, son uniforme encpre couvert du sang d'un brave tombé dans la mêlée, tenant encore allumée dans sa main la mèche dont l'étincelle fut si fatale à l'infortuné MOntgomery, et revenant demander ponr lui et pour ses braves les honneurs d'un salut militaire, et au même instant les détonations formidables de l'artillerie répétées au loin par les échos, le tirmanient s'ilhiminant de.-^ couleurs des feux de Bengale et des fusées, comme pour rappeler aux habitants de Québec les angoisses du siège si courageusement enduré par leurs pères; et, ponr couronner toutes ces réjouissances, le lendemain, ht garnison entière, en habits de fête, traînant avec elle des pièces de canon parées de rubans et de verdure, et visitant, aiî son de joj^euses fanfares, les lieux témoins des combats du 31 décembre 1775, et allant rendre à Montgomery les honneurs militaires à l'endroit même oii, cent ans auparavant, des soldats anglais retrouvèrent, enseveli sous un linceuil de neige, son corps broj'é par la mitraille. Voilà ce que racontera l'histoire.