DISCOURS DE HENRI T. TASCHEREAU
Vous venez d'entendre de la bouche de notre habileconférencier, M. Turcotte, un résumé complet, une relation fidèle et intéressante des principaux événements de la guerre de l'Indépendance, dont !e siège de Québec et l'assaut du 31 décembre 1775 no sont que des épisodes plus mémorables. M. LeMay, par sa Vision de Montgomery, a ajouté l'émotion dans vos cœurs à l'attention et à l'intérêt qui régnaient déjà dans vos esprits. Que vous faut-il de plus pour que vous remportiez de cette soirée des souvenirs agréables et profonds ? La tâche qui me reste à remplir n'ajoutera rien à vos impressions. Mais elle m'a été confiée par l'Institut-Canadien, et dans un moment de confiance exagérée en moi-même, j'ai cru devoir l'accepter. Je vais donc m'efforcer de vous offrir, sur les événements dont vous avez entendu le récit, sur l'anniversaire que nous célébrons, quelques considérations qui ne soient pas 'trop indignes de l'auditoire qui m'écoute.
Heureusement pour moi, je n'ai pas à porter des jugements nouveaux, et qui seraient par là môme hasardés et peu goûtés; je n'ai pas à exprimer des appréciations neuves et qui seraient peut-être naïves dans ma bouche. L'histoire a déjà porté ses jugements et apprécié les événements de cette période. Notre peuple tout entier, a})rès un siècle écoulé, n'a pas besoin de se recueillir longtemps pour prononcer son arrêt sur les hommes et sur les choses de 1775. Et je le constate avec bonheur, cet arrêt n'est que confirmatif de celui porté par nos historiens et nos hommes d'état. Il est aussi unanime qu'il pouvait l'être après un siècle d'expérience, et, chose consolante et admii-able à la fois ! il peut être proclamé sans que personne n'en soit offensé, devant n'importe quel auditoire, et dans les deux idiomes que parle notrô population.
Je «HÎs donc parfafiteraent à mon ais© quant au fond •des remarques que je dois vous faire. Quant à leur forme, je n'ai qu'à regretter de ne pouvoir couronner plus dignement cette soirée, et je dois implorer une indulgence qui, j'espère, ne me fera pas défaut. C'est l'espoir seul de la conquérir, cette indulgence, qui m'a déterminé à risquer une tentative plus qu'imprudente, une de ces tentatives qui n'ont d'égale dans leur témirité, et dans un autre ordre d'idées, que celle qui fut si désastreuse et si fatale à l'infortuné Montgomery, à la barrière de Prèsde- Vil le.
Québec n'a pas à lui seul, dans notre pays, le monopole du passé, mais on peut dire qu'il n'y a qu'à Québec que les souvenirs nous débordent, que le passé apparaît, pour ainsi dire, en co&hime, que des vestiges séculaires frap]>ent à chaque pas l'œil étonné du touriste, et que des époques comme celle que nous rappelons ce soir peuvent être reconstituées et reproduites, non-seulement par les mémoires du temps ou par l'imagination de nos nommes de lettres, mais encore par des débris, par des ruines, par des antiquités, par des tombeaux. Ici nous sommes dans le véritable domaine des souvenirs historiques.: l'histoire y est illustrée spontanément, elle y est comme mise en relief. A nous donc, la célébration des grands anniversaires de notre passé, parce que nous possédons la collection la plus complète des reliques chères aux enfants de la Nouvelle-France !
Mais notre blason historique tend à s'effacer. Notre cachet antique est trop exposé au contact des choses modernes pour garder longtemps son empreinte primitive. Concilier le passé avec le présent et l'avenir de Québec, faire d'une ville comme Québec une cité moderne, sans toucher aux trésors de ses souvenirs, sans effleurer les vieilles couleurs de sa toile antique, sans arracher, sans briser, sans détruire aucune des mai-ques de noblesse qui sont attachées à sa poitrine, c'est là un problème difficile, mais qu'un homme d'état qui est en ^même temps un homme d'esprit, un savant et un artiste, s'est offert de nous aider à résoudre. J'ai nomme Lord Dufferin. Si nous lui aidons et s'il réussit, l'année 1875 .aura vu notre cher Québec sauvé encore une fois, mais sauvé cette fois du siège le plus dangereux de tous les
f*îé^es auxquels il a su résister jusqu'à présent. Car, le* armées assiégeantes ont déjà conquis le monde entier et changé la face de l'univers : ce sont le Commerce, l'Industrie et la Finance. Ces armées se rendront à discré tion, mais nous leur ferons les honneurs de la guerre, et elles s'enrôleront plus tard à notre service.
En attendant, parlons d'un autre siège, celui d'il y a' cent ans, et dont un autre gouverneur, ami de notre peuple, sauva notre cher Québec avec le concours de ses habitants.
Pourquoi célébrons-nous, conrme une fête, l'anniversaire du 31 décembre 1775 ? Est-ce seulement à cause des combats qui se livraient isous nos murs, il y aura juste un siècle dans quelques heures d'ici ? — Ces combats n'ont été remarquables, au point de vue militaire, ni par le nombre des combattants, ni par les faits d'armes qui s'y sont produits. L'attaque do Montgomery à Près-de- Ville n'a même pas été, à proprement parler, un combat. Le général américain croyait surprendre un poste sans défense. Il y trouve une batterie masquée qui vomit le' feu et la mort, et le moissonne, lui le premier, et une' trentaine de ses compagnons. Le reste prend aussitôt la fuite.
De l'autre côté de la ville, la division d'Arnold s'empare d'abord facilement de la barrière du Sault-au- Matelot et des maisons avoisinantes. Mais une partie de la garnison ayant fait une sortie par la porte du Palais, les assiégeants se trouvent pris entre deux feux, et sont finalement obligés de se rendre, après avoir, pendant deux heuresj échangé des balles avec les troupes de lagarnison et les milices canadiennes.
Loin de Ma pensée de vouloir amoindrir ce qu'il y a de grand dans le récit qui vient de vous être fait : l'habileté et le sangfroid des chefs, du général Carleton luimême, dont la mémoire est si chère aux Canadiens, de Caldwell, de McLean et du comte Dupré ; la valeur et l'intrépidité de Charland, de Dambourgès et de Dumas ; la présence d'esprit de Chabot, de Picard et de Barnsfare. Mais enfin, l'on ne saura faire une épopée de ces escarmouches, et notre ami, M. LeMay lui-même, y consacrerait en vain ses chants et ses alexandrins.
Et pourtant ces combats, quelques minime» qu'il*
|)ai'aÎ88ent, ont décidé du sort de Québec, et Québec étant le dernier et le seul rampart où la puissance britannique avait pu ti'ouver un refuge après la reddition de Chambly, de Saint-Jean, de Montréal, des TrOisRivières, c'est la destinée de la province qui a été fixée, peut-être à jamais, SOUS les murs de Québec durant cette nuit du 30 au 31 décembre 1775. C'est l'avenir politique des Canadiens qui s'est dessiné aux yeux de l'histoire. La question était nettement posée : rester colons, ou devenir frères des révoltés ateiéricains. Québec tombant au pouvoir de Montgomery, c'était la dernière colonie anglaise du continent américain qui échappait à la métropole» Québec Biauvé, c'était le Canada échappant à la grande ligue d'indépendance et restant sous le sceptre de Georges III.
Le i-ésultat de ces engagements, où. de part et d'autre il n'y avait pas 1,600 hommes d'engagés, et dans lesquels il n'y eût pas 100 victimes, était donc d'une portée immense. L'histoire l'a compris, l'avenir (maintenant le passé) l'a prouvé, et les conséquences, nous les avons vues se dérouler depuis un siècle.
C'est ce résultat qui fait la grandeur et l'importance de l'anniversaire que nous célébrons, et qui "nous fait un devoir de jeter un regard en arrière, et d'apprécier, comme ils le méritent, des événements si décisifs dans l'histoire de notre pays.
On ne se rappelle pas sans un sentiment bien naturel d'indignation, les paroles que Lafayette adressait aux gentilshommes canadiens prisonniers à Boston :
" Eh quoi ! vous vous êtes battus pour rester colons, *' au lieu de passer à l'indépendance : restez donc escla- *' vesl " Ces paroles étaient injustes comme reproche, elles étaient fausses comme apj^réciation. Aussi l'histoire ne les a-t-elle consignées dans ses pages que pour leur donner un démenti solennel, et venger nos ancêtres d'une imputation injurieuse et imméritée.
Lafayette, comme tous les exaltés, raisonnait mal, et dans cette rude apostro^jhe, il se plaçait au point de vue seulement du peuple américain dont il avait épousé la cause. Or, comme le dit Garneau, les peuples libres ont des égoïgmes, des préjugés nationaux qui mettent beaucoup d'obstacles à leur agrandissement par les conquêtes»
Et Montesquieu, dans son Esprit des iJois, signale Pin* cônvénient do8 conquêtes faites par les républiques :
" Leur gouvernement, dit-il, est toujours odieux aux *' Etats assujettis. Il est monarchique par la fiction ; " mais dans la vérité, il est plus dur que le monarchique) " comme l'expérience de tous les temps et de tous les " pays l'a fait voir. Les peuples conquis y sont dans '• im état triste: ils ne jouissent ni des avantages de la *■ république ni de ceux de la monarchie."
Pesons bien ces paroles du grand écrivain, et appliquons-les à l'invasion de 1775.
Qui ignore aujourd'hui que dans cette indépendance que les colonies révoltées de la Nouvelle Angleterre offraient aux Canadiens en 1775, que Montgomery et Arnold disaient emporter dans les plis de leurs drapeaux, et que Lafayette reprochait, en des termes si amers, aux Canadiens d'avoir refusée, il y avait des germes évidents de destruction nationale, des symptômes alarmants d'anéantissement politique, et des menaces non déguisées d'une persécution religieuse sans merci ?
Le Congrès des treize provinces en révolte, dans sa fameuse déclaration des droits de l'homme dans ses résolutions exposant les griefs des colonies, n'avait-il pas placé au nombre de ces griefs, l'acte du Canada de T774 que venait de passer le Parlement Impérial ? N'avait-il pas, dans un langage violent, et plus que cela - outrageant I repi'oché à la métropole d'avoir, par cet acte, toléré le catholicisme de la Province de Québec, d'avoir permis et sanctionné l'existence des lois françaises ?
Assez longtemps nos pères avaient craint de ne pouvoir échapper aux conséquences extrêmes de la conquête, à la proscription à la fois religieuse et civile dont 1« Parlement Impérial venait do faire grâce. Ce danger passé, voilà que le Congrès américain venait disputer à l'Angleterre, le droit de laisser aux 80,000 Français d'Amérique, l'exercice de leur culte, l'usage de leurs lois.
Les Canadiens ne pouvaient non plus oublier que c^était la Nouvelle Angleterre qui avait le plus contribué, do ses ressources, de son sang, et de son argent à la conquête du pays ! ni que les amis de la cause des libertés anglo-américaines, dans le Parlement Impérial, étaient
précîsérûent ceux qui demandaient; avec le plus d^ardeuf, l'asservissement de la province !
Ce fut donc en vain que le Congrès voulut plus tard réparer les conséquences de sa première déclaration, en adressant aux Canadiens des appels réitérés et chaleureux, pleins de protestations de dévouement et de promesses. Le peuple, guidé par son clergé et ses seigneurs, et disons-le hautement, guidé sagement, ne voulut pas croire à ces retours subits, à cette modération qui passait pour feinte, à ces promesses arrachées au fanatisme par l'intérêt et l'esprit de conquête. Ceux des Canadiens qui ne promirent pas de rester fidèles à l'Angleterre et qui tinrent parole, demeurèrent indifférents et refusèrent leur concours à l'envahisseur. Ce dernier ne put enrôler dans ses compagnies que quelques centaines de Canadiens, pris surtout sur les bords de la Eivière Chambljj où l'invasion avait d'aboi'd commencé. Dans le reste des campagnes, les Bostonnais, comme on les appelait, n'eurent, durant tout le temps de leur séjour dans la province, que peu ou point de sympathies, quoiqu'en général ils traitassent bien les habitants et en fussent bien traités i
Les intelligences que le Congrès et les généraux américains avaient réussi à se ménager dans le pays, étaient Hurtout avec des marchands que des relations d'affaires mettaient en rapport constant avec les colonies de la Nouvelle Angleterre, avec les comptoirs d'Albany, de Boston et de New York. Québec avait dans ses murs un grand nombre de ces américains déguisés qui durent jeter le masque, lorsque le 22 novembre 1775, le gouverneur Carleton ordonna à tous ceux qui ne voulaient pas prendre les armes, de sortir de la ville. Ils furent obligés de se retirer, ayant à leur tête Adam Lymburner, les uns à l'Isle d'Orléans, d'autres à Charlesbourg, et dans d'autres campagnes : " en attendant, dit Garneau, pour crier : " Vive le Eoi ! " ou " Vive la Ligue I " le résultat de la lutte. Tous les véritables canadiens, tous les enfants du sol restèrent dans les murs de Québec et contribuèrent à sa défense.
A Montréal, occupé pendant sept mois par l'ennemi, à Trois- Eivièreiî, où l'invasion dura six mois, les sympa-
thies de la population restèrent presque ouvertement favorables à la cause de la loyauté.
Quant aux campagnes, le mot d'ordre était d'abord : Défiance et neutralité. Peu à peu cependant, vers la lin de l'hiver de 1776, les Américains perdirent ce qu'il leur restait d'amis et purent se convaincre que chez nos habitants, l'indifterence faisait place à un sentiment bien prononcé d'hostilité.
Et quand le dernier soldat de la dernière phalange du Congrès eût repassé la frontière, on entendit comme un long soupir de soulagement qui s'échappait de la poitrine du peuple envalii.
Ce peuple en masse aurait pu répondre alors au brutal reproche de Lafayette : '* On nous offrait l'indépen- *' dance. C'était le cheval de bois des Grecs ! Nous '' n'avons pas eu besoin des prophéties d'un Laocoon, " pour nous convaincre qu'il recelait dans ses flancs nos " plus cruels ennemis, le fanatisme persécuteur, la haine " de nos lois et de nos institutions. L'introduire dans ••* nos murs, c'était nous livrer «ms défense aux colonies " qui nous avaient conquis en 1759 et qui voulaient nous " absorber en 1775. C'est leur propre langage qui nous " a prévenus contre la surprise. Leur ruse était trop " grossière, etelles nous l'avaient elles-mêmes dévoilée. — " Nous avons préféré le sceptre d'Albion qui du moins '•' nous a laissé notre culte et nos lois. Il nous reste en- " coro à conquérir la liberté politique, la jouissance d'un " gouvernement constitutionnel, mais notre cause est " juste et sacrée, elle est gagnée d'avance ! A force •' d'efforts persévérants, d'énergie, et de luttes pacifiques, '' nous forcerons le peuple le plus libre de la terre à " nous octroyer ses propres franchises, et la liberté nous " viendra de Londres ! "
Voilà le langage qui, après l'invasion, étaitdans toutes les bouches. Voilà les sentiments qui avaient dicté à notre peuple sa conduite admirable, son attitude à la fois prudente et tière pendant les événements dont le résultat lui importait tant !
En parlant ce langage, en obéissant à ces sentiments, en tenant cette conduite, nos ancêtres n'ont peut-être fait qu'obéir à cet instinct de conservation qui préserve
les nations comme les individus, quand le vertige ou le délire ne s'est pas emparé de leur es<prit.
D^ns tous les cas, l'histoire leur a donné pleinement raison.
Le siècle dont les dernières aecondes s'écoulent maintenant, a vu nos luttes, notre persévérance, noire victoire. Nos luttes d'abord stérilles, mais toujours vigoureuses, grâce aux puissants athlètes que notre Canada savait produire ! Notre persévérance, malgré nos desastres passagers, malgré la prison, malgré l'échafaud ! Notre victoire enfin, si éclatante, que nous sommes aujourd'hui le peuple le plus libre de la terre, que nos institutions sont les mieux protégées, et que notre nationalité est si forte et si vivace, qu'elle n'a plus de combat à soutenir, et qu'elle n'a plus que des luttes à empêcher entre ses propres enfants, heureuse, si, comme Véturie arrêtant Coriolan au seuil de Eome, elle pouvait réussir plus souvent à désarmer ou à faire taire un compatriote menaçant ou dénigrant ses frères!
La {réalisation du rêve de nos pères est si complète, la réalité a même tellement dépassé leurs espérances, que si aujourd'hui un dos braves qui ont succombé avec Montcalm pouvait paraître en cette enceinte, il se dirait, en regardant l'auditoire qui m'écoute, qu'après tout la bataille d'Abraham a été gagnée par la France; puis, apercevant Votre Excellence, il ajouterait en lui-même : Ce beau vieillard doit être le successeur du marquis de Yaudreuil! ,
Les airs nationaux qui charment vos oreilles ce soir compléteraient son illusion. Mais c'est surtout lorsque, portant ses regards sur cette partie de la salle d'où semblent jaillir tant de rayons, il y verrait cet illustre invité de toutes nos fêies, cet invalide immoi-tel dont le costume en lambeaux nous est si cher et si familier, et qu'on appelle le Drapeau de Carillon, c'est, dis-je, à ce moment que, reconnaissant cette noble relique avec l'instinct du soldat, et tombant à genoux devant elle, il s'écrierait: "O Carillon, je te revois encore!' Ton drapeau est encoi-e entre nos mains ! Béni soit Lieu qui l'a préservé et qui a sauvé le Canada !"
PAUL DE CHOMEDEY