A MONTRÉAL
Samedi, le 7 juillet 1877.
La réception faite à Sir John A.Macdonald, samedi soir, par nos i onoitoyeas de Montréal a dépassé de bear.coup l'altenle des [dus enlhousiastes admirateurs du chef de l'opposition. On eslinie qu'an moins Kojxanle et quinze mille perâoiines ont escorté Mr John à travers its rues de la ville. Pendant toute la veillée, l'écho a répété au loin les bruyanlès acclamations de celte multitude immense de citoyens qui ét!àienl accourus au dievànt de l'illustre chef du parti conservateur.
La procession au flambeau a été vraiment féerique.
Voici le discours prononcé par Sir John A. Macdonuld en celle circonstance :
M. LE Maire et Messieurs.
Un étranger qui arriverait à Montréal, ce poir, et qui verriit la ir- «'l'htion qui m'est faite, se demanderait: «Qui est cet homme? « E>l-il. un prince du sang ? » (Une voix :— c'est un prince du peuple) <i(^uel titre possède-f-il à tous ces grands honneurs, à cette ovation.— -le ciVrai rriôme^ à ce trionîp,he.--(( Quel droit a t-il, dirait l'étranger, à de tels honneurs? » Mais lorsque cet étranger aurait appris qu'il ne s'agit; que d'un homme à'étit vaincu (cris de « non ! non î jamais» et applandîsseiîieiit?,) que cet homme est aujourd'hui dans l'opposition, qu'il lie possède plus ni pouvoir, ni influence, ni lichesses, rien en un mbt qui lui donne droit à celte grande ovation ; lorsque l'étranger Aurail.appris, cela, ildirait : « I^ourquoi donc un homme comme celui-là est-il l'objet de ces marques de sympathie et de cette réception ?« M. le iMaire, vous avez donné la réponse à cette question dans votr« adressé, et vous citoyens de Montréal, vous y avez répondu par cette léceplipn. Vous reconnaissez en moi, malgré mes péchés d'omission ei'de commission, malgré' l^s erreurs qui ont signale mes trente-trois années de service public, pèche» et cieurs qui ont été enrégis rés eu ieû'res trèj-hoires par la presse ministérielle, vous reconnaissez en moi dU-ie, l'^Lio des vôtres ; vous reconnaissez en moi un Canadien qui u combattu les combats des Canadiens. J'ai pu commettra des faute?,
j'en ai commis, et personne n'est plus prêt à l'admettre que moi ; mais les marques do sympatiiie que j'ai reçues, les réceptions magnifiques qui m'ont été faites, cette semaine, dans les cantons de l'est, me prouvent que le peuple canadien est nn peuple chez qui l'esprit de justice prédomine ; et, quelles que soient les erreurs que j'ai pu commettre, «M-reurs d'indiscrétion et d'imprudence, le peuple a dit : « Après tout, Sir John A. a fai suivant ses lumières et au meilleur de son jugement, tout ce qu'il lui était, possible de faire pour le développement de ce grand pays. (Applaudissements) Ainsi, messieurs, le peuple canadien s'est toujours montré, comme vous vous montrez ce soir :
" To my fauits a little blind And to my virtues always kind "
(Applaudissements prolongés)
Il y a quatœ ans, j'ai donné ma démission (Des voix : Vous serez rénistallé l'année prochaine.) Il y a quatre ans, nous avons remis les rênes du pouvoir à nos successeurs, les membres du cabinet actuel. li y a quatre ans, il y a eu un changement d'administration. Nous, les corrupteurs, comme on nous appelle, nous avons remis pouvoir et patronage entre les mains de nos adversaireèi, les « purs. » L'âge d'or devait commencer ; la corruption, l'achat des consciences, le gaspillage devaient disparaître. C'e>t lace qu'on nous disait et moi, les bras croisés, j'ai déclaré en chambie : < Messieurs, autant que cela dépendra de moi, vous aurez une boiiU'i occasion de monti-er ce que vous êtes capables de faire » En effet, ils ont eu franc-jeu ; ils ont eu une tonne occarion de montrer leur capicité ou leur incapacité : nous leur avons donné de la cord*^ tant qu'ils en ont voulu et voici hélas! qu'ils vont se pendre. (Apt.)laudissetTients et rires.)
Et, qui plus est, malgré toute la bonté de cœur, toute la bienveillance dont vous faites preuve f n ce moment enver.s cet humble individu de l'espèce humaine appe é « John A, » je crois que vous agiriez volontiers comme exécuteurs des hautes œuvres dans cett'i pendaison. (Rires et applaud. redoublés)
Or, Messieurs, tel est le sentiment qui règne dans tout le Canada, parce que ces hommes ont été fiiux à toutes leurs promesses. C'était le parti de l'hypocrii-ie organisée, qui, par bonheur, n'est plus aujourd'hui que le pani de l'hypocrii-ie désorganisé^.
Cette pureté dontilsse vaut dent, ils l'ont traînée dans la boue.(Appl ) 11 y a quatre aiic. la prospérit- , l'espoir ei la confiance régnaient dans le pays. Le cultivateur sentait ses intérêts protégés ; le fabricant avait confiance dans le programme du parti lii:éral-conservateur. Nous jouissions d'un excellent crédit en Angleterre, aux Etats-Unis et dans le monde entier. Mais qiie voyons nous aujourd'hui ? Au lieu de la confiance, la méfiance, au lieu de la prospérité, les faillites sans nombre. Regardez ces manufactures fermées (une voix ! nos raffineries par exemple) r.:igai'df^z autour de vous et voyez les ouvriers, qui ne demandent que la lernussion de travailler ; ce ne sont pas dés mendiants; ils l'e désirent pas ropuleuce; ils ne demandent que de l'ouvrage et un salaire équiiable, (rippid.) Mais qje voyez-vous ? Nous les voyons prendre le chemin des Etals- Unis; nous voyons l'artisan habile,
le jeune homme aux bras vigoureux l;i jeune fille active s'en aller à Lowell, au Nouveau-Hampshire, au Maine, au Conneclit'ul, ijjouter à la richesse, au pouvoir, à la force d'une ualion étrangère, au détriment du Canada appauvri, (applaudissements prolongés).
Messieurs, j'ai entendu une voîx mentionner les fabriques de sucie. C'est un sujet doux par lui-môme à traiter, mais nous en ferons une pilule d'une singulière amertume pour MM. les Grits. (Appl. redoublés).
Ils ont détruit notre commerce avec les Indes Occidentales ; ils ont fermé nos raffineries ; ils ont ruiné noire commerce avec la Chine. J.e gouvernement actuel, en un mot, par sa politique vicieuse, ou plutôt par son manque de politique, a ruiné toutes les industries du Canada, toutes les branches de son co.nmerce sans exception. Et aujourd'hui, s'il existe encore un peu d'espoir, si le peuple ne s'abandonne pas toulà fait du découragement, c'est parceque tout la monda est convaincu que le règne des incapables touche à sa lin Je crois, je sais même qu'une main a tracé sur le mur les mots : 3Ianéj Tliécel, Phares (applaudissements prolongés). Oui, et comme je l'ai dit ce matin à mes amis, de même que ces mots furent écrits jadis devant les yeux du tremblant Balthazar, de môme ils sont écrits aujourd'hui devant les yeux de M. MacKenzie (rires) Quoique vous voyiez le premier ministre parcourir le pays en sifflant pour se donner du courage, il siffle d'une manière lugubre (rires et applaudissements). Vous vous rappelez cette vieille hymne :
"Hark, from the tombs a dolefal pound. "
Eh bien ! c'est M. MacKenzie qui fait entendre ce triste son et il peut continuer l'hymne et répéter :
" You living men come view the grouad " Were we must shortly lie. "
(Rires et applaudissements prolongés.)
Vous allez enterrer cette fausse politique, et vous allez adopter la politique du parti qui déclare qu'il conservera le Canada pour les Canadiens et qu'il aura une politique nationale. Vous adopterez la politique du parti qui veut que le Canada ne baise plus les pieds du Frère Jonathan, qui exigera la réciprocité eu commerce ou la réciprocité des impôts (appld.) Si les américains veulent s'entourer d'une muraille de Chine, nous aiderons à l'érection de cette muraille. S'ils ne veulent pas que nous allions chez eux, nous ne leur permettrons pas de venir chez nous. (Applaudissements.) Nous ne souffrirons pas que leCanada devienne un marché pour le surplus des produits américains ; nous ne permettrons pas que ce pays soit asservi aux manufacturiers et aux capitalistes de la république voisine. (Applaudissements.)
Qu'a fait le gouvernement durant la dernière session et la session précédente? Deux , fois, il a eu l'occasion d'encourager nos manufactures, mais, tout en prétendant que les conservateurs avaient été coupables d'extravagance, il a augmenté le fardeau du peuple. Depuis 1873, toutes les dépenses du pays ont augmenté, surtout les dépenses des différents départements. (Une voix : — C'est un gouvernement libéral). Oui, c'est le gouvernement libéral, c'est le parti qui a dit que Sir John
avait renifli les bureaux Dtiblics de ses créatures politiques. M. Mac- Keiuie avait coutume de dire que nous avions fait tant dénominations, qu'il ne pouvait tnlrer dans un département saos trébucher siiV lés employé?. Cependant, depuis qu'il est au pouvoir, loin d'en dlminilè'r it nomlDie, il l'a augmenté. Cela est tellement vrai ^ue le premier ministre s'est vu obligé d'ajouter une uouvelle aile au-t édifices des (leparlements afiu de pouvoir placer ses nouveaux employés. (Rires). A la dernière session, le gouvernement actuel avait lin déficit au litU d'un surplus. Lorsque nous étions au poU'Voir, aprè-i avoir payé les dépenses d'une administration si ektravagaAle, ••oinme ou l'appelait, après avoir payé à chaCiVu ce qui lui éiait dû et conduit les atfaiies du pays d'une maiiière edicâct!, il 'nous rebtftit un surplus chaque année. (A.pplaudisseinenis.V Que trouvonsnous mainteuaut? Depuis que le gouvernement actuel est arrivé au pouvoir, il y a liois ans et demi de celi, il y a eu chaque année; un • lefu'it, un déficit qui ne fait qu'augmeiit^r. Ayant causé ce déticit, le gouvernement, pour le combler, a imposé de nouvelles taxes. Alors l'opposition lui a dit: «Si vous voulez seulement remarrier le tarif de manière à aider nos industries na;s-antes nous vous donnerons notre appui.» (Applaudissements).
L'an dernier, j'ai dit moi-même à notre chérubin de ministre des finances, M. Carlwriglit, que bien qu'il ne dut pas s'attendre à beaucoup de confiance de rna part en lui-même et en ses rollègues, j'étais prêt à oublier le passé s'il voulait remanier le tirif et prendre réellement les intérôLs du pays ; j'étais prêt à domer mon appui à toutes les sages mesures qu'il présenterait dans ce sens. Mais ces messieurs étaient aveugles et tellement infatués d'eux-mêmes qu'ils ont ri de nos conseils et qu'au lieu de venir en aide à nos m mufactures, ils ont imposé un nouveau droit sur le malt, ce qui a eu pour eifdt de diminuer le prix de forge récolté par nos cultivateurs.
Puis ils ont mis un droit sur le thé, en sorte que la théière de chaque famille est taxée f our soutenir cet illustre gouvernement. J'ai dit aux ministres :,« Si vous taxez le thé, qui est une denrée nécessaire, en tout cas mettez un droit proporiiouné à la valeur de l'article.,)» La prix du thé varie de 30 cts. à $2. Le nche paie $2 le célèbre thé de Fekoe, et l'ouvrier paie 30 cts. le hyson ou le twankiy. Je dis donc, mettez un faible droit sur le thé du pauvre et augmentez le droit sur le thé dispendieux en proportion, de manière à ce que le riche contribue au revenu en proportion de sa richesse. (Une voix : « Cela est juste!») Avec le droit actuel, la pauvre femme qui travai'le péniblement pour gagner une once de thé, paie le môme droit qqe le riche qui achète du thé à^2 la livre. Est-ce juste, cela? — (Cris de : «Non ! ») Mais M. Gartwright me répondit : « C'est plus commode de mettra un droit uniforme sur toutes les espèces de thé ; une dilierence dans les droits donnerait trop de tracjs aux percepteurs. »— Or on sait que les bureaux de douanes regorgent d'employé^. Tous les vieux partisans de AL MacKenzie y sont casés; tous ses tlatteurs, tous ses cabaleurs, y ont des places de gardiens, de préposés an débarqueinent, etc., etc. Et cela fati}:<uerait trop ces messieurs de calculer les droits ad valorem ! \[ est pins facile de dire tout de suite : « Le droit sera de 0 cts, sur le
ihéde 30 ct=. coui'.ne sut- celui de $2.» (Uns V3lx :— tl idus faut le droit ac< valorem.) ' " ' '
SiR JoH^ A. MACOôNAto. — Je ne vous retiendrai paspUis loiijîternp? à celle heure avancée (Cris de : Couluiuez î " Je veux seuitimeiU vous (lire que si vous voulez voir notre crédit refleurir, si vous v )ult'z voir, le commerce repreudrn de raciivité et, les ouvrieri rêve nr à l'espoir, ilj' faut vous débarrasser de^ hommes qui sont actuellem^jit au pouvoir'; .le ne veux pas dire que Sir Johu A. Macdonald doll remplacer M. Alex. MacKeiizie. (Gris de : — oui, oui). Grâce au ciel, » Sparte a encore d« i.obles enfants ! » (Cris de : — Il y eu a pas de plus digue quti vous). Il y en a de plus jeune?, de plus vigoureux que moi. J'ai eu mon temps; quil pauvre diable, eu ce monde, ne l'a pas eu ? (llire-). Mais je veuxvous Dieu pénétrer de celte vérité : '« Si vous voulez éviter la ruiue, >ine mine inévitable, il vous faut un ministère libéral couserva'.eur.» — Une VOIX : « Vous en serez ! »)
l>epuis quelques semaines, j'ai visité toute la province d'Ontario. J'ai visité le grand comté de Uuron et presjue tous les cultivateurs m'ont dit, l'un après l'autre : « Depuis trente-ans, je vole avec les jçrits ; m lis mon dernier vote est bien le dernier pour eux. » (A.ppl.) l's ont deçà toutes nos espérances, ils n'oit tenu aucune de leurs promesses; ils restent au pouvoir dans leur propre intérêt, mais non pour le bien du pays. De raeme qu'un enfant ne peut sai&ir un ^obd de trop granla dimensions.de môme M. MacKenzie ne peut comprendre une grande question. (Une voix : — De quel Globe s'agit-il ?) Pas du Toronto Globe. (Rirei) Ce journal a donné une forte pous?ée(^/.r/ ]msh)en faveurdece ministère (Rires.) Mais ça n'a pas réussi. Il allait purifier la morale, relever le niveau politique : il n'en a rien été. La sentence du gouvernement est écrite sur le mur, les intelligents électeurs du CmaJa la raliPieront bientôt. Dans les cantons de l'est, tous les échos m'ont répété : « Venez au secours, Sir John ou le piys est perdu î » (App!. enthousiastes.) Le pays ne peut plus y tenir. 11 aemande l'appel au peuple ; il demande la protection ; mais non, ces messieurs veulent garder leurs fauteuils jusqu'au dernier moment, dût le pays périr par la famine en attendant, leur tardif et honteux départ. (Appl.) Vous ne supporterez point pareil état de choses. Je ne sais pas si vous connaissez .\I.\I. MacKenzie et Cartwright. Ils n'ont pas engraissé depuis qu'ils sont (f à l.i crèche » : ils sont aussi maigres aussi décharnés que moi.
On peut justement leur adresser ce vieux refrain :
« Deux hommes d'état amaigris, " Pour a'engraisaer ruineraient le paya.
" La peuple qui n'entend paa çh, " Un beau jour s'en débarrassa. "
(Rires prolongés et appl.)
Le pays se révolte contre l'état de choses que ces honnies nous ont fait. La grande métropole commerciale du pays s'est faite l'écho de ce sentiment. Qu'en dira M. Workman ? (Une voix : — Ou Devliu ou Jette ?) Oui, oui, Devlin ou Jetlé. (Voix : <( Nous les attdudons aux poils!») La métropole commerciale du Canada a parlé De la côte du Pacilique à l'Ile du Prince EJouard, le môme cri a retenti : « Il faut nous débarrasser de ces ho-iimes, et cela pour toujours ! » Et par
qui les remplacer ?*Pdr des hommes qui ne feront pas tant de promesses mais qui agiront au meilleur de leurs iutelhgenced, le leurs capacités.
Mais revenons à Montréal. Parmi les emblèmes, j'en vois uu qui me rappelle les jours qui ne sont plus ; j'en vois un qui me rappelle mon ancien coUègvie, mon f.ère, mon autre moi môme — Sir Georges Etienne Cartier (appld.) Lorsque je vois son portrait porté devant moi, lorsque j'entends son nom prononcé dans toutes les adresses que l'on rue présente, je remercie le ciel (Je ce que je vis encore pour voir justice rendue à la mémoire de ce grand, de cet habile, de cet excellent homme que l'on a tant calomnié. lApold.) Messieurs, le plus triste jour de ma vie a été celui où J3 l'ai vu déposé dans la tombe. Avec lui, je voyais descendre dans la tombe, un homme aussi digne, aussi désintéressé, aussi honorable, aussi hounôie, qu'il soit possible de trouver sur celte terre. Et la seule chose qui puisse me le faire regretter mouis amèrement, c'est de constater, comme je le fais depuis quelque temps, que le peuple comprend enhu la grande injustice qui lui a été faite, c'est de m'apercevoir que l'on admet aujouid'hui qu'en perdant Sir Georges Etienne Cartier, le pays a perdu un grand homme. Et je suis fier de voir que Montréal, la ville où il a demeuré si longtemps et qu'il a tant aimée, rendre justice à sa mémoire. Messieurs, je m'engage solennellement, si Dievi nie conserve la vie, de venger la mémoire de ce grand et excellent homme, en tout leups et en tout lieu, partout ou j'irai, partout où je pourrai me faire entendre. (Applaudissements prolongés.)
Unk voix — Parlez-nous d'O'Donohue.
Sir Joh\ A. Magdonald répond à cette question qu'à son avis O'Do • noghue doit être immédiatement gracié, et qu'il unira tous ses efforts à ceux de M Costigan, le jeune et courageux député Irlandais, pour obtenir ce résultat, si le gouvernement s'obstine à ne pas rendre justice.
Cette conclusion du discours de Sir John est accueillie par les plus vifs applaudissements.