PROLOGUE
" Si rridicule ue t'tue; si la lilick " ne t'domine " K<''becl{! Tu survivras h " rGrand-Houime qui t'ruine." 2'tré des prophéties d'un Malgache du 'Madagascar.
Outaouais n'est qu'un embryon do capitale ; c'est encore une ville à son berceau. Et cependant comme la Mecque, cité patriarcale des premiers âges du monde, elle attendait son IMessie. Comme la Mecqufi, elle était sûre qu'IL viendrait, parce que le proiihète l'avait dit et qu'ainsi le voulait le Grand Homme. Mais plus fortunée que La INIecque, elle ne devait attendre guère plus de mois que la cité de Mabomet ne devait attendre de siècles.
Seulement la date de SA venue était quelque peu incertaine.
Un simple petit retard de rien ; quelques détails à régler avant de laisser Québec : histoire de créer l'âge d'or dans notre bonne province et ensuite, il y allait.
Or, voilà que c'est arrivé :
IL y est allé ! ! !
" Y ira-t-il? N'y ira-t-il pas?" répétaient en chœur, depuis quatre ans, les commères politiques de notre province.
Suivant la Minerve, le gouvernement fédéral faisait régulièrement, tous les trois mois, un siège en règle autour de M. Chapleau pour le prendre d'assaut et l'emporter de force à Outaouais.
Mais M. Chapleau, plus fort (^u'Ulysse, résistait héroïquement à cette sirène enchanteresse que V0i\ appelle " Sir John."
11 y eut pourtant un moment où il lui fallut se faire lier à l'humble barque de Québec avec les liens d'or de la compagnie juive
euphonîquement appelée: "Le Crédit foncier franco-canadien." Autrement, Sir John et Langevin nous l'enlevaient !
Je vous le demande! Nous prendre ainsi, avant l'heure, notre Tabou ! notre Mikado !
Mais la Minerve criait sans cesse à la province de Québec :
" Pas de danger ! IL l'a dit : " Tant que la province de Québec " n'aura pas le coffre plein et la poule au pot, je n'irai point à Ottawa. "
Et la province de Québec qui savait ,bien, elle, qu'elle n'avait ni le coffre plein ni la poule au pot, se disait :
■' Pas de danger !"
" Sans doute que, y aller, cela doit arriver. Mais qui lui refusera de " nous consacrer au moins une avant-déjeuner pour restaurer nos
" finances et nous bailler l'âge d'or et quelques semaines pour
"faire éclore les poulets? On a beau être Grand Homme, on n'est " pas obhgé de couver i:)]us vite que le violon
" Donc ! pas de danger ! "
Et poutant, ça y est!
Un beau matin de l'autre jour, on se réveille et le télégraphe nous apporte la nouvelle :
" Factum est!" comme auraient dit les Romains! L'affaire est bâclée !
M. Chapleau a, tout à coup, daigné consentir à entrer dans le gouvernement fédéral et à réaliser l'espoir d'Ottawa. Et pour Québec, il ne reste plus qu'à dire avec la Perrett^i de La Fontaine: " Adieu, âge d'or, poule au pot, couvée ! "
■ On a d'abord cru à un enlèvement. Sir John et Langevin ont été, vingt-quatre heures durant, violemment soupçonnés d'avoir fait usage de la force brutale.
Mais il paraît qu'IL y a consenti
Pourquoi y est-il allé ? Dans quelles circonstances ? A quelles fins ?
Questions indiscrètes ! impertinentes même ! Je voudrais bien savoir qui a le droit de demander à Nos Seigneurs et Maîtres le pourquoi et le comment d'un remaniement ministériel!
Les Maîtres l'ont voulu !
M. Chapleau daigne condescendre à accepter un portefeuille à Ottawa !
Il ee contente même d'un seul pqj^efeuillo!
Mais c'est parfait !
Que veut-on savoir de plus?
Tout do mémo, c'est un grand événement que ce fait-là arrivé
après plus de quatre années d'enfantement ! ! !
Personne, du moins, ne nous empêchera de nous rappeler les péripéties de ce drame historique, de dire jusqu'à quel point le travail générateur du fait " d'y aller " a pu occasionner de coml)inaisons au Grand Homme, affecter les intérêts du parti, compromettre la fortune du pays.
RECITATIF.
Il y a quatre ans
Il y a quatre ans ! notre homme était déjà en pleine éclosion, plus qu'à mi-chemin sur la route d'Ottawa !
Il faut donc remonter plus haut.
Nous pourrions raconter que dès le berceau on l'endormait souvent au chant populaire de :
" Byton, c'est une jolie place, etc., etc., etc."
Mais ce serait empiéter sur le domaine du panégyriste et transporter dans la politique des faits qui n'appartiennent qu'à l'histoire.
Bornons-nous donc à la période de sa vie jKiblique proprement dite.
Il y a vingt ans donc, M. Chapleau montait sur les tréteaux de la politique. Grâce à la souplesse de son caractère et à son talent de 'beau diseur, les succès ne se firent pas attendre. Sa bonne étoile le conduisit de suite dans de gras pâturages : il ne travailla guère, d'abord, que pou^ des ministres ou des millionnaires. Ayant aidé notablement l'entiée en parlement de certains hommes dont le principal titre à la confiance du. pays était d'être tout cousus d'or, il en fit habilement ses obligés.
Ce fut le commencement de sa fortune.
Dès le début, la politique le pensionna, fournit abondamment sa garde-robe, même enfla joliment son pockctrmoney.
Encore saturé de l'enseignement collégial, il né parlait alors que principes et agissait assez comme il parlait. C'était un conservateur catholique convaincu.
Mais une fortune trop hâtive, sans lui tourner tout à fait la tête, lui troubl^, le cœur.
" Pourquoi m'attarderais-je à porter le poids du jour, comme le " plus prosaïque des stagiaires," se serait-il dit ? " La politique donne ! " Au diable la procédure ! et que je me la coule douce ! "
Il avait assez raison. Passer sa vie à lutter en cour de police contre l'influence monopolisatrice de son compétiteur M, EucUde Eoy, ce n'était pas gai !
Il faut bien l'avouer : il se rigola un tout petit peu.
Or " se la couler douce," ce n'est pas en harmonie avec l'étude des problèmes sociaux. Faire sa carrière par un travail ardu; monter patiemment, chargé du lourd fardeau des devoirs du citoyen, les sentiers abrupts de la vie, ce n'est guère compatible avec le rigolage.
Il conçut donc l'idée d'arriver au pinacle avant son tour, sans emboîter le pas à la suite de ses aînés, et surtout sans se laisser attarder dans les sentiers étroits et épineux de la vérité. Faisant dès lors bonne fricassée des principes, bousculant ses voisins, sautant même par-dessus la tête de ses chefs, il ne sut plus s'arrêter.
Les voisins, bons enfants pour la plupart, subirent sans se fâcher le contact de ses coudes anguleux. Les chefs grognèrent bien un peu au passage, mais en somme, ils furent d'une indulgence extrême.
Le clergé, lui, qui tient aux principes et qui n'aime pas la rigole, fit mine de réclamer : " Puisque c'est un conservateur catholique, " disait-il naïvement, pourquoi n'admet-il pas tout simplement \&Sijl- " labus et ne cesse- t-il pas de regarder de travers les Jésuites et les " Frères ignorantins ?
" Sans doute, un homme n'est pas un ange, et personne ne peut " être forcé de devenir tertiaire, congréganiste, ni même membre du " Cercle Catholique ! Mais encore faut-il soigner un peu son entou- " rage et ses relations intimes. Il y a une marge assez large entre " le Cercle Littéraire et le Club St-Jean-Baptiste. De ce que la pen-
" sion du père Jos. B soit trop austère, il ne s'en suit pas qu'il
" faille aller ù l'hôtel de France.
" D'un autre côté, quand nos premiers parents établirent l'usage " de la feuille de vigne, ils ne faisaient pas seulement qu'inaugurer " une nouvelle mode de crinoline ou de jupon ; ils proclamaient une " loi générale s'appliquant à tout un ordre de choses dans la vie. " C'était i)lus qu'une règle de morale disant à leurs arrière-neveux " derrière quel voile épais il convient de cacher certaines faiblesses " de notre pauvre humanité ; c'était encore une prescription de " haute convenance sociale, leur enseignant à ménager même les " susceptibilités et les délicatesses excessives des timorés et des " prudes. "
Dès qu'il s'agit du Grand Homme, je ne saurais prétendre que le clergé avait raison. Je me contente de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes : il n'eut peut-être pas tout à fait tort.
De fait, malgré ses escapades et ses niches au clergé, c'est avant tout et par-dessus tout au clergé que M. Chaplcau doit son rapide avancement politique, Témoin, ce gros abbé taillé à la Samson, qui,
sans calculer le poids homérique de son homme, entreprit de le porter sur ses épaules jusqu'au fin faîte du pouvoir.
Protégé par les curés, par certains collèges, même par les frères ignorantins, M. Chapleau put, à son aise, se ficher de ses électeurs durant trois ans, neuf mois et soixante et quinze jours par parlement, sauf ensuite, une bonne quinzaine à faire la révérence et à débiter du Scavini. Grâce à cet aide et à ce procédé, il ne connut guère autre chose que des élections par acclamation.
Je reviens au Clergé :
M. Chapleau ne faiblit pas un instant devant ces ultramontains de citoyens à calotte, plus catholiques que le Pape. Il allait oublier leurs pruderies dans un bon dîner à la maison Dorée ou chez Victor.
" Je suis à prendre ou à laisser tel que je suis," répétait-il souvent. Si la doctrine de ces Jésuites d'ultramontains n'est pas en accord parfait avec mes faits et dires, c'est la doctrine qui a tort. Tant pis pour elle ! On m'acceptera avec ce que je dis, ce que je fais, ce que je pense ; tout cela sera proclamé être le beau, le bon, le bien ; cela formera le credo conservateur. Avec tout cela, je serai proclamé chef et comme tel donné en exemple à la jeune génération qui pousse. Sinon, je "passe à gamhe," et la religion s'arrangera comme elle pourra !
Ce fut là, d'ailleurs, le caractère permanent de son attitude générale, en matières politiques comme en matières catholiques et sociales. Que lui importe ce que pensent, disent et veulent les écoles catholiques du monde entier ? D'aboM, il ne saura jamais un traître mot de tout cela ; ensuite, lui c'est lui ! et c'est son verbe à lui qui est sa doctrine.
Il y a'dans cet homme de l'Achille et de l'Ajax. L'autre jour même, le Quotidien et le Monde se trouvèrent d'accord à dire qu'il y avait du César — et à très forte dose ! — dans M. Chapleau. Il y a longtemps que la Minerve nous a appris que, comme Napoléon, il avait son étoile. Et lui-même, n'annonçait-il pas l'autre jour, à notre continent étonné, qu'il avait sa doctrine Munroe, mais qu'il battait Munroe d'un grand bout !
Et, de fait, elle ne faisait pas pitié sa doctrine Munroe ! Le bon apôtre avait modestement pigé çà et là dans les Evangélistes de quoi faire une jolie tirade. " Voilà MA doctrine, s'écriait-il ; elle vaut bien celle de Munroe ! "
Il avait, à la façon de Fréchette, inventé une doctrine en collaboration avec les Evangélistes. Ces derniers même, plus humbles que lui, ne font que relater la doctrine de leur Divin Maître. Et c'est cet enseignement que M. Chapleau, lui, appelle modestement: "ma doctrine."
Ainsi, malgré son dédain pour les ultramontains et ceux qui étudient laborieusement la doctrine, il ne dédaigne pas cependant de
s'approprier, de fois à autre, une partie de cette doctrine catholique lorsque l'occasion lui est favorable.
On se rappelle l'avoir vu ainsi, à Ste-Thérèse, pour faire pièce au Nouveau- Monde, prononcer, sur la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat, un discours qui n'était qu'une page du canoniste Scavini soigneusement apprise par cœur pour la circonstance.
Certains voyageurs canadiens qui ont visité l'Australie, dans les premiers temps de l'exploitation de ses mines d'or, rapportent que les indigènes, y vivant d'ordinaire entièrement nus, se présentaient souvent à eux afifublés d'une partie quelconque de vêtements dérobés aux Euroi)éens. C'est ainsi, par exemple, qu'un jour on voyait passer un indien chaussé d'une magnifique paire de bottes à la napoléon, mais ayant le reste du corps entièrement nu. Un autre n'avait qu'un magnifique chapeau de castor tout flambant neuf. Un troisième se pavanait orgueilleusement ou avec un gilet, ou des bas, ou une cravate blanche, ou une paire de gants !
M. Chapleau, coiffé du bonnet de Scavini ou affublé d'une épître de St Paul aux Eomains, dans laquelle il taille sa doctrine Munroe, ne vous fait-il pas un peu le même efiet ?
Si, de temps à autre, M. Chapleau se réconcilie ainsi avec la doctrine, il ne pardonne pas souvent à ceux qui ont fait de la doctrine l'occupation et la pratique régulière de leur vie.
Avec cette spirituelle pointe d'ironie qui le distingue, il les appelle finement : " Mgr Bourget" nom générique qui pour lui résume la gente ultramontaine qu'il poursuit de son aversion. Il se sent contre ceux-là une antipathie, voire même une haine invincible. Voyez avec quel acharnement il les persécute, avec quelle rigueur inexorable il leur ferme partout et toujours toute avenue aux succès et à toute part, quelque modeste qu'elle soit, à tout avantage. A moins, toutefois, que l'ultramontain, consentant à devenir l'un des artisans de sa gloire ou de sa fortune, ne fasse alliance avec la clique, tripote un peu avec Dansereau, abdique sa dignité personnelle et devienne le très humble serviteur de ces messieurs : alors, une petite trahison, une simple lâcheté rachète bien des actes d'ultramontanisme !
Non pas que l'hostilité de M. Chapleau pour les ultramontains procède de principes raisonnes, adverses à cette école: il les hait d'abord par instinct, ensuite à cause de son ignorance absolue de toutes les questions religieuses et sociales, enfin et surtout, parce qu\l n'en est pas. Ses goûts bohèmes et ses tendances boulevardières l'ont éloigné des ultramontains qui, de leur côté, n'ont pas songé à lui faire une douce violence et à lui ouvrir leurs portes à la façon dont on reçoit les héros.
Il n^en est pas: Donc, il faut empêcher que le vent de la fortune politique ne souffle de ce côté. Comme tout doit converger vers lui et servir à son avancement personnel, il est hostile à tout ce qui ne concourt pas à ce résultat.
Certains hauts personnages ont cru faire une conquête en s'attachant M. Chapleau. Ils croient avoir gagné son adhésion absolue à leurs doctrines. C'est une illusion. Ce iVest'pas l'amour pour leurs princij:)es, c'est son intérêt d'abord, puis un sentiment de haine contre leurs adversaires qui l'ont jeté dans leurs bras.
M. Chapleau est iin enfant gâté qui non seulement veut dominer le jeu, mais qui l'absorbe. Il est le moi incarné. Lui est tout et tout est lui. Tout doit tendre à ce qui est lui : servir sa volonté, son orgueil, son plaisir.
Tant mieux pour les autres si ça les amuse ; tant pis si ça les ennuie.
Tyran en herbe, il accapare tous les joujoux, commence le jeu qu'il veut, quand il le veut et où il le veut. Puis, sans égard à aucune règle, il met fin à la partie quand ça lui plaît. Il exclut du jeu qui il veut ou admet qui il veut, choyé celui-ci, persécute celui-là, suivant son caprice.
II sera bon enfant à ses heures, et vis-à-vis certains camarades, leur livrera tout §on MUot, mais à la condition qu'ils proclament sa bienveillance, qu'ils reconnaissent que c'est lui qui les fait jouer. Puis, au moment le plus inattendu, il reprendra tous les joujoux, les changera, bouleversera tous les jeux, obligera ses compagnons à changer d'amusements contre leur désir.
Voilà comment il agit avec ses favoris. Mais vis-à-vis les autres, il sera inexorable et il les poursuivra d'une haine constante, les exclura de tout amusement à jjerpétuité.
D'un autre côté, voyez-le à table : Ce n'est pas, diront ses intimes, qu'il soit gourmand outre mesure, pourvu que lui et lui seul ait en mains le pot aux confitures. Il n'en mangera pas plus qu'à sa faim ; mais il n'en donnera qu'à ceux qui ont trouvé grâce auprès de lui. Ceux-là, il les gorge à gogo, leur en barbouille les joues jusqu'aux oreilles, leur en fourre même dans le nez!.... Mais pour ceux qui n'ont pas eu le don de lui plaire au jeu, qui n'ont pu consentir à cacher ses petites fredaines ou vanter ses tours de gobelet, oh ! il en fera de petits pâtiras. Ils jeûneront ! Et si ça dépend de lui, jamais ! au grand jamais ! ils ne goûteront aux confitures.
Toujours lo même, cet enfant terrible !
Tout subordonner, chefs et compagnons, principes et hommes, parti et patrie, à son avancement personnel : tel fut en tout ternies son programme.
Dès 1862, il ourdit avec Labelle la conspiration des jeunes ! première origine du Club St-Jean-Baptiste et de je ne sais quelles autres organisations ténébreuses dont nous avons depuis ressenti la pernicieuse influence.
Labelle ! plus renard, mais beaucoup moins patient que Chapleau ! Labelle, qui moins d'un an après, mettait en œuvre le plan arrêté par les deux, en se présentant contre Cartier.
Quelle précieuse phalange que celle des jeunes conservateurs de ce temps-là! Ce n'est pas alors que l'organe de MM. Chapleau, Senécal, Dansereau & Oie eût osé écrire: "L'on a vingt ou vingt-cinq ans, " l'on se croit du talent et l'on estime que l'on peut aspirer à tout. " Nous avons poussé nos dents de lait, nous nous trouvons du génie
"et nous considérons que tout nous est dû Pauvres enfants!
" pauvres fous ! faites donc vos preuves d'abord, etc."
Jamais encore on n'avait vu à Montréal un groupe d'hommes aussi remarquables tant par le nombre et le talent, que par le savoir et le patriotisme.
Malheureurement, dans ce troupeau choisi, il y avait des loups. Bientôt, la contagion se glissa parmi enx. J'ai sous les yeux le récit de la première organisation, tel que l'écrivait à Montréal l'un des membres de cette brillante jeunesse invitée à faire partie du mouvement. Il résume dans les termes suivants le discours de Ludger Labelle, le promoteur principal de l'organisation.
Voyez comme ces enfants terribles savaient déjà mordre avec leurs " dents de lait " :
" Mes amis, disait-il, nous formons à peu près ce que la jeunesse con- " servatrice renferme de plus fort dans ses rangs, tant par le talent *" que par la science, l'éducation et les relations sociales. Déjà nous " avons rendu à nos chefs des services signalés. C'est nous qui, dans " une grande mesure, avons fait le travail électoral aux dernières " élections, et qui avons, par notre action, assuré le triomphe du " parti. Si nos chefs retirent aujourd'hui les bénéfices du pouvoir, " c'est, dans une très grande mesure, à nous qu'ils le doivent. Nous " sommes donc une puissance et une puissance considérable. Si nous " sommes aussi forts tels que nous sommes, sans organisation, qu'en " serait-il donc si nous étions formés en société ! Nous venons de " tous les points du Bas-Canada ; nous avons des amis et des alliés à " peu près partout. En enveloppant tous ces alliés et ces amis dans
" le réseau d'une immense organisation que nous dirigerions d'ici, " nous exercerions une influence prépondérante sur la politique de " notre pays. J'ai déjà, moi-même, enrégimenté une partie de la jeu- "nesse de Montréal-Est; j'ai à ma disposition des organisations de " forts-à-bras qui, au besoin, peuvent frapper un grand coup. Que " nous nous organisions de la même manière sur tous les points du " pays, et nous sommes tout-puissants."
Ce projet, soumis à uçie jeunesse ardente et sans expérience, parut sourire à la presque totalité des assistants. Se voir à la tête d'une organisation toute-puissante pour faire triompher ce qu'ils croyaient être la bonne cause ; avoir en mains une force suffisante pour enchaîner la victoire sous leurs drapeaux, leur paraissait être une admirable affaire. Mais l'orateur vint bientôt jeter du froid sur l'enthousiasme de plusieurs.
" Maintenant," continua-t-il, " une telle organisation n'est possible " et désirable qu'à une condition : C'est de former, au préalable, entre " nous une association mutuelle destinée à travailler au bénéfice " individuel et collectif de chacun de nous. Il faut former une espèce " de société secrète où, sans toutefois être liés par le serment, nous " serons tous engagés sur l'honneur à nous entr' aider, nous soutenir, " travailler avant tout à l'avancement personnel de chacun de nous, " et cela sans égard à personne, pas même à nos chefs politiques, que " nous ne suivrons que lorsque celé fera notre affaire."
Et comme quelques-uns se récriaient, parlaient de patriotisme, protestaient de leur dévouement à leur parti et à leurs chefs, disaient qu'avant de s'engager à travailler dans l'intérêt personnel des coassociés, il fallait travailler au triomphe des principes conservateurs et au bonheur du pays :
" Vous êtes bien naïfs, vous autres ! " s'écria-t-il. " Le patriotisme ! ' les principes conservateurs! en voilà de belles! Je voudrais bien ' savoir qui, aujourd'hui, se soucie des principes ! Le patriotisme, ' c'est un appât avec lequel on prend les imbéciles. Et nos chefs, ' croyez-vous, en bonne vérité, qu'ils s'occupent des intérêts du ' pays ? Cartier, MacDonald, Taché, Cauchon, Langevin ! croyez- ' vous que ces gens-là songent à autre chose qu'à faire leurs propres ' affaires ? L'intérêt public : c'est là le prétexte, un excellent prétexte ' qu'il est bon de faire sonner bien haut, mais le mobile véritable ' qui inspire et doit inspirer les hommes politiques, c'est leur intérêt ' personnel. Travailler à faire fortune, travailler à se faire une posi- ' tion politique : voilà le but (jue nous devons nous proposer. Cartier ! ' oui Cartier lui-même, avec toutes ses grandes protestations de ' désintéressement, ne poursuit pas d'autre but. Eh bien ! le temps ' est venu où nous devons marcher sur leur traces, travailler pour
nous-mêmes."
" Nos chefs, nous les avons servis assez longtemps ! Assez long-
" temps nous avons travaillé à édifier leur fortune pécuniaire et po- " li tique ; nous avons assez fait pour eux ; le temps est arrivé de " songer à nous-mêmes. Servir nos propres intérêts, même au détri- " ment de ces hommes-là: tel doit être désormais le but de nos " eiforts. Si nous nous unissons tous dans le même but ; si nous " nous lions à travailler en commun pour l'avancement de chacun " de nous, avant bien peu d'années, nous serons les maîtres ; nous " mènerons la ijolitique du Bas-Canada à notre gré et notre position " sera faite. Allons ! en êtes- vous ? il faut que vous en soyez tous ! "
Constatons de siiite combien cette théorie ressemble à celle d'une certaine clique bien connue.
Cependant, l'organisateur en chef se trompait dans son expectative. Car il paraît que plusieurs des assistants, révoltés de tant d'égoïsme et d'un cjaiisme si dégoûtant, se retirèrent en protestant que jamais ils ne se lieraient à servir dans une aussi monstrueuse organisation.
Nous avons sous les yeux les noms de quelques-uns de ceux qui se retirèrent, aussi bien que de plusieurs de ceux qui continuèrent l'organisation. Et, chose étrange ! cette division d'il y a vingt ans coïncide assez avec celle qui se manifesta plus tard entre les conservateurs ultramontains et les conservateurs libéraux-catholiques.
L'organisation Labelle a vu bien des démembrements, traversé bien des crises, subi bien des vicissitudes ; mais toujours elle a surnagé.
L'idée mère à laquelle elle doit sa naissance a survécu. Toujours, sous une forme ou sous une autre, un nombre plus ou moins grand d'afHliés en a poursuivi la réalisation. Elle s'est chamaillée, divisée, bifurquée même. Il a fallu quelquefois se disputer le magot. Mais à travers toutes ces phases, un œil exercé a toujours pu la reconnaître. Toujours, le principe fondamental : s'associer en dehors et indépendamment de l'organisation conservatrice pour travailler en commun, au moyen du Uen social, au bénéfice personnel des co-associés, à leur triomphe politique personnel ; monopoliser les forces, l'influence, le patronage du parti et les faire servir exclusivement autant que possible au bénéfice des initiés ; toujours, dis-je, ce i)rincipe a survécu et dominé
Toujours le même drapeau a couvert la même marchandise I
De 1862 à 1872, le chef politique de ces messieurs, leur modèle, celui qui, pour eux, était par excellence le type de l'homme d'Etat, l'exemple à suivre dans la politique, c'était M. Cauchon !
On se rappelle quelle cour assidue MM. Chapleau et Gérin surtout faisaient alors à l'illustre sjiéculateur de l'Asile de Beauport.
Par contre, ils nourrissaient une haine féroce contre M. Langevin, fortement accusé par eux de cléricalisme.
Aujourd'hui, il est facile de reconnaître la succession en ligne directe de cette organisation dans le groupe Chapleau, Dansereau & Cie, ou si l'on veut la " bande à Senécal."
Dès les années qui suivirent, Labelle voulut, comme nous l'avons dit, faire servir l'organisation à son profit, en luttant contre Cartier lui-même. Il fut abandonné par ses associés. Non pas que ce fût le dévouement au vieux chef qui l'emportât sur les engagements du parti des jeunes ; mais l'un des principes fondamentaux de l'association étant l'égoïsme, le mobile principal l'avancement personnel ; la plupart trouvèrent plus d'avantage personnel à suivre M. Cartier. L'organisation reçut de cette division un terrible choc ; mais la paix se fit i)eu de temps après, et l'on se remit à tirer sur les mêmes ficelles.
En 1867, on retrouve M. Chapleau faisant sonner bien haut son aduiiration sans réserve pour Cartier et ses œuvres, son obéissance aveugle à ses chefs. Cela n'empêche pas qu'il s'arme du marteau du démolisseur, et commence à saper à sa base le monument de la confédération auquel le grand chef n'avait pas encore mis la dernière main. Le double mandat le gêne: il dénonce violemment le double mandat! La qualification foncière répugne aux libéraux ; elle ne lui va guère à lui non plus, lui qui n'a pas un pouce de terre sous le soleil: il condamne la qualification foncière.
En 1871, le gouvernement conservateur, tout composé de vétérans, fonctionne à merveille; mais Chapleau n'en est pas. On a beau lui jeter à pleines mains, pour lui et les siens, places, jobs, causes de la couronne, etc., ça ne fait pas; il faut qu'il agite, il faut qu'il conspire.
Fabre et lui, courant à la curée, se rencontrent venant de directions opposées. D'un coup d'œil, ils se mesurent, se pèsent, s'apprécient, se comprennent. Ennemis l'instant d'auparavant, les voilà qui, l'instant d'après, chassent ensemble sous des couleurs opposées. Fabre réorganise au iirofit de Chapleau le mouvement des jeunes.
Trois mois après, Chapleau était ministre et l'avenir de Fabre
assuré.
C'est bien M. Chapleau lui-même qvii disait alors, sinon en paroles, du moins en action :
" Nous n'avons rien fait encore, mais nous nous sentons capables
" de grandes choses et le public doit nous croire sur parole. A nous " les honneurs ! à nous la conduite des affaires ! " La Minerve 23 août
Eu 1874, la spéculation des Tanneries, un exploit de maître Dansereau, éclata comme du feu grisou. En une minute, elle fit voler en aiguillettes le trône de M. Ouimet et dispersa ici et là les lambeaux de son administration. Dans le fond, ce ne fut pas un grand malheur; car à l'ombre du pouvoir de M. Ouimet, homme i)eu instruit, d'une éducation incomplète et faussée, mais pas méchant cependant, grandissait à vue d'œil, prenait des forces et se répandait partout, comme une énorme tache d'huile, l'organisation occulte dont nous avons parlé. Elle était devenue une école libérale presqu'aussi j^ernicieuse que celle de l'ancien ^rentV; et plus hypocrite, elle était plus dangereuse. Elle fut quasi détruite par la catastrophe des Tanneries.
M. Chapleau était parmi les victimes. S'il ne fut pas blessé à mort, disent quelques mauvaises langues, ce fut parce que le compère Dansereau lui cria : Gare ! au moment où il allait allumer le pétard ; ce qui lui permit de filer aux Etats-Unis. On va jusqu'à dire qu'il était Vassodé du Boss dans ce tripotage et dans une foule d'autres. Pour le moment, ne nous arrêtons pas à ces dires. Croyons même, jusqu'à nouvel indice, que c'est une atroce calomnie et que ce qui le sauva ce fut son étoile, tout comme il est maintes ibis arrivé au grand Napoléon.
Précipité du ministère, il est bien vrai que lorsqu'on le ramassa parmi les blessés, il tenait encore son ami Dansereau dans les étreintes d'un embrassement fraternel et que depuis il ne l'a pas lâché. Ceux qui verraient dans ce fait un indice de comi^licité, sont avertis qu'ils se tromjjent. Ce n'est que de l'héroïsme tout simplement. M. Dansereau peut, tant qu'il le voudra, couler les ministères dont M. Chapleau fera partie. Chapleau n'aura jamais contre lui l'ombre d'une rancune. C'est un phénomène ambulant àeforbearance, comme dit l'Anglais.
Le sceptre était vacant et les libéraux trop faibles pour le ramasser.
Or, les conservateurs (les rétrogrades ! ) refusèrent pour le moment de croire que l'opération des Tanneries avait été faite dans l'intérêt public. Ils ne voulurent pas voir combien les ministres avaient été sages de suivre les dictées de Dansereau dans cette affaire. En
vain ce bienfaiteur de l'humanité avait-il mis toutes les ressources de son génie au service de la province. On ne crut pas à son désintéressement.
C'est que, voyez- vous, on n'en était pas encore arrivé à cet idéal d'un bon gouvernement qui consiste à ne faire d'un ministère que le simple exécuteur des décisions de Senécal, Dansereau & Cie. Le pays n'était pas encore mûr pour le règne Chapleau.
Jugez combien nous étions encore arriérés : la province fut presqu'unanime à exiger un gouvernement honnête avan^ tout. Cent mille voix s'obstinèrent à -réclamer un premier inaccessible aux enchantements de Dansereau. Pernicieux effet de l'ignorance et du préjugé ! Ce fut l'ultramontanisme qui triompha. De Boucherville fut appelé à former un nouveau ministère.
Ce n'était pas un aigle que le petit-fils de l'ancien gouverneur des Trois-Rivières ! Bien loin de là ce n'était qu'un homme honnête, honorable, intelligent et patriote. A une bonne éducation et des connaissances variées, il joignait des principes religieux et sociaux à toute épreuve. Il fut accepté avec un sentiment d'universelle satisfaction.
Voilà donc M. de Boucherville Premier de Québec. Il s'adjoignit Angers. Trop cassant, brusque d'allures, peut-être un j^eu chauvin, le nouveau solliciteur général n'en était pas moins un homme habile. Eloquent, actif, énergique comme Cartier, plein de patriotisme, il apportait au service de la province un fort talent d'homme d'affaires, un sens politique peu commun, une profonde connaissance de la loi et de la jurisprudence. Durant près de quinze ans, il avait servi l'une des plus fortes clientèles de Québec et s'était, par un rude travarl, préparé aux hautes fonctions qui devaient lui incomber. Angers complétait de Boucherville : ce furent là les chefs conservateurs dans la province, de 1874 à 1878.
De Boucherville et Angers n'étaient certes pas parfaits. Mais ils paraissaient nous garantir assez bien des envahissements de la kiche d'huile. Si l'on excepte certains bas-fonds où grouillent continuellement les coteries de l'intrigue et les fabricants de spéculations véreuses, l'on peut dire qu'un sentiment d'universelle satisfaction accueillit j^artout le nouveau régime.
Le parti conservateur marchait fièrement, le front haut, comme il convient à un parti d'honnêtes gens. " Comme la femme de César, " se disait-il, nos chefs sont au-dessus de tout soupçon. A peine la
" moindre tache a-t-elle maculé notre drapeau que nous n'avons pas " hésité à la faire disparaître et à secouer dans la houe les insectes " qui le salissaient."
De Boucherville et Angers possédaient, à un haut degré, la confiance du conseil et de l'assemblée législative. Ils gouvernèrent avec énergie, droiture et patriotisme. Bien que décapités par le grand chef libéral, ils ne furent pas, que nous sachions, déposés par le parti conservateur.
Seulement, l'organisation huileuse dont nous avons parlé avait entrepris de les déposer. Il fallait le sceptre à M. Chapleau : tous ceux qui faisaient obstacle à ce projet devaient être écartés. De Boucherville et Angers avaient, durant le jarocès des Tannmes, conservé la place chaude et retenu le jwuvoir du côté des conservateurs. Jusque-là, c'était bien ! c'était même très bien aux yeux de M. Chapleau, qui, habitué à ne vivre que du gouvernement, n'entendait pas voir le picotin passer à l'ennemi. Mais une fois le danger évité, il lui convenait de remonter en selle ; et ].>our cela, il fallait culbuter ceux qui montaient la bête ministérielle. Angers avait d'abord insisté lui-même pour faire rentrer Chapleau dans le ministère. De Boucherville y consentit après bien des hésitations et sans pouvoir dissimuler une affreuse grimace. Avec l'instinct de conservation qui le distingue, il sentait qu'en acceptant l'associé de Dansereau, il introduisait à son foyer son plus implacable ennemi. L'événement prouva bientôt que cette prévention n'était pas vaine. A peine redevenu ministre, Chapleau se mit à conspirer contre son chef, et cela, sans même se donner la peine de dissimuler.
La discipline ! voyez-vous
Angers avait conservé le pas sur Chapleau ; c'était un crime. Le coup d'Etat et les élections d'avril servirent admirablement le nouveau venu.
Angers, trop confiant et trahi, fut victime de la lutte épouvantable que fit LetelUer pour garder le pouvoir à ses amis : il resta sur le carreau.
C'est ce qui était arrivé bien souvent à nos chefs : Baldwin, Lafontaine, Cartier lui-même. Et aux élections de 1878, sir John et Langevin comptèrent parmi les vaincus. D'ordinaire, la première chose que fait un parti, dans de telles circonstances, c'est de relever ses chefs. A la suite du coup d'Etat, il était du plus haut intérêt et du pays et du parti qu'il en fût ainsi. Il importait avant tout de ramener en chambre celui que Letellier et les libéraux avaient surtout voulu écraser. Angers, par trop de bravoure et un dévouement sans réserve à son parti, avait attiré sur lui toute la fureur des libéraux.
Puisque c'était surtout en le frappant, lui, que le parti libéral avait voulu nous terrasser à jamais; puisqu'en l'abattant, ils avaient .cru qu'ils abattaient notre drapeau, il fallait avant tout le relever, comme avant tout on relève le drapeau. C'est ainsi qxie l'on raisonnait dans l'intérêt du pays et au point de vue du parti. Mais il fallait à Chapleaii la succession de de Bouclierviile et la dépouille d'Angers. On laissa ce dernier sur le champ de bataille ; et quant à de Boucherville, on ne se donna pas même la peine de le déposer. Voilà comment traitaient leurs chefs ceux qui aujourd'hui font sonner si haut le grand mot de discipline et de soumission aveugle aux chefs. On affirmait déjà le nouveau principe : le grand homme d'abord ; le
parti ensuite, et le pays quand les intérêts du grand homme le
permettraient.
Quelques jours ai)rès, eut lieu au Windsor un conciliabule où Chapleau réussit à se faire proclamer chef de l'opposition. Ce ne fut pas sans hésitation de la part de plusieurs ; mais la faction Chapleau avait si bien réussi, avant le coup d'Etat, à déconsidérer de Boucherville, que l'on n'eut pas de peine à leur persuader que, dans l'intérêt de la cause, il fallait im chef qui fût homme de lutte comme Chapleau : la victoire, disait-on, n'était qu'à ce prix. Dès lors, on sut couvrir les plans du grand homme du prétexte de l'intérêt de i)arti ! on invoqua à son bénéfice personnel le bien du pays !
A peine promu à la dignité de chef, M. Chapleau voulut de suite montrer son savoir-faire et se concilier les sympathies de ceux qui désirent le renversement de tout ce qui nous est cher : notre nationalité, notre autonomie provimàale, les principes qui, dans le passé, ont fait notre force et qui seuls ])euvent nous sauver dans l'avenir. Déjà il avait présenté à Laurier l'olivier de la paix, offrant de faire litière des principes conservateurs inacceptables à ce Mirabeau au petit pied.
Au banquet de Sir John, en la cité de Québec, il offrit de sacrifier le conseil législatif.
Si les Anglais de la province de Québec le veulent, disait-il, je suis prêt à démanteler cette forteresse du conservatisme ! En cela, il était logique avec lui-même. Il espérait ainsi flatter les instincts démagogiques d'une partie de la population et augmenter sa popularité.
Il fallait relever le parti conservateur et en assurer le triomphe à Ottawa comme à Québec. Or, un obstacle formidable était là, menaçant: c'était l'antagonisme existant entre Chapleau et sa clique d'un côté, et de Boucherville et Angers de l'autre. Les relations in-
times du chef de l'opposition avec Dansereau, et l'opinion, prévalant partout, qu'il avait la main dans toutes les spéculations véreuses de ce dernier, faisaient redouter son arrivée au pouvoir, investi de la redoutable autorité de chef du Cabinet. On sentait qu'il finirait par compromettre irrémédiablement le parti à Québec. Quelques amis conseillèrent donc son exode immédiat du côté d'Ottawa. Ils désiraient l'arracher à l'influence désastreuse de ses compères et sauver sa carrière déjà compromise.
" Il se destine à un grand rôle," se disaient-ils. " Déjà il se sent à la gêne sur l'étroit théâtre de notre politique provinciale. Il ne le cache à personne : le champ de bataille d'Ottawa est seul digne de lui : pourquoi n'y va-t-il pas de suite ? Qu'il laisse le parti sous le commandement des chefs actuels de Québec. Ils n'ont nullement perdu la confiance du parti ni démérité de leur pays. Lui qui tient tant à faire grande figure, qu'il aille figurer sur la scène fédérale."
Ainsi parlait-on. Ainsi le voulait l'intérêt du parti, et le pays y trouvait son compte. Mais nous l'avons déjà dit : M. Chapleau n'a presque Jjamais vécu que de la i^olitique, et il enttmd vivre grassement. Il lui fallait donc le pouvoir et le pouvoir de suite ! Or, suivant les probabilités les plus raisonnables, remonter au pouvoir à Québec, c'était l'affaire de quelques quinzaines tout au plus ; tandis que les plus optimistes n'eussent pas osé prédire un retour des conservateurs au pouvoir fédéral avant de nombreuses années.
Et M. Chapleau, qui ne voulait pas jeiiner un semestre, ne se souciait guère, à plus forte raison, de se condamner à la diète pour des années, même à la condition de pérorer, tout ce carême durant, sur les hauteurs du capitole et d'avoir polir auditoire les peuples de la confédération tout entière.
On allait arriver au pouvoir à Québec : donc il fallait rester à Québec ! on saurait bien jouer assez des coudes pour écarter ces malencontreux amis de Boucherville et Angers. Et si le i:)arti, même le pays en souffrent, tant pis pour le pays et le parti ! ne faut-il pas, avant tout, que M. Chapleau et ses fidèles fassent boml)ance?
Hélas ! toujours le grand homme d'abord ! le i)ays et le i)arti à l'arriôre-plan !
Les huileiix ne se firent donc aucun scrupule d'oublier un moment la discipline pour faire sauter M. de Boucherville et f^ire asseoir M. Chapleau à sa i)lace
Mais à i^eine letour était-il joué, que la jiersiiective changea tout à coup. Contre l'attentif générale, on n'arriva pas au pouvoir à Québec. Grâce à l'élasticité des principes de Turcotte, un intime de M. Chapleau, l'un des plus fervents adeptes do son école, Joly garda le sceptre.
On a représenté cette trahison de Turcotte comme un crime, et c'en était un bien hideux. Cependant, Turcotte n'a été que logique. Il a agi d'après les principes de la clique. A quoi se réduisait sa trahison ? A ceci : servir son intérêt personnel à lui d'abord, fils de grand homme! allié de grand homme! apprenti grand homme! Arriver à la première place, en se fichant de ses chefs et en faisant
litière de ses principes Mais il y avait des années que M. Cha-
pleau ne faisait pas autre chose ! il opérait plus finement sous une autre forme, voila tout !
Donc, vç)ilà que tout à coup se trouve grande ouverte l'avenue du pouvoir fédéral, tandis qu'à Québec, Letellier verrouille chaque jour davantage sa mauvaise porte toute vermoulue, mais encore assez forte pour arrêter des défonceurs de portes ouvertes.
Chapleau se dit alors : " Je finis à peine de pleurnicher pour qu'on me laisse mettre le premier la main sur la clef du coffre de Québec, lorsque Joly la laissera échapper ; mais comme tous ceux qui se noient, JoIy crispe terriblement les doigts sur cette malencontreuse de clef . C'est un véritable crampon. Quand lâchera- t-il?... Et mon estomac qui se creuse.... Et Dansereau qui fait, de ses trente-six dents, l'œuvre d'un tambour de régiment pour sonner l'heure de la gogaille! Puis dire qu'à Ottawa, la table est toute servie!.... Si j'avais un peu plus tôt cessé mes jérémiades contre ceux qui voulaient, il y a un instant, m'envoyer à Ottawa faire ce que j'appelais dédaigneusement la diète du patriotisme !
" Si j'avais crié moins haut que la raison d'Etat, le salut de la province me rivait irrévocablement à Québec !
"Et dire que les alouettes sont toutes rôties à Ottawa! et ne demandent qu'à vous tomber dans le bec ! Tandis qu'à Québec il va me falloir, encore bien des mois peut-être, chasser à jeun de simples coqs de bois ou de maigres bécassines
" Au fait, pourquoi n'irais-je pas à Ottawa ? Le peuple a si peu de
mémoire ! Et puis, la raison d'Etat, le salut de la Province : il y
a un principe qui domine tout cela ! Mon intérêt avant tout ! Mon ventre par-dessus tout !
" Vive Senécal ! je vais à Ottawa ! En homme d'esprit.... et d'appétit, je m'assieds à la table la première servie. Dansereau trouvera bien le moyen de démontrer qu'en agissant ainsi, je fais acte de patriotisme et me sacrifie pour mon pays. Je pars donc pour Ottawa!..."
Il y avait cependant une bagatelle de difficulté : Les naïfs crurent d'abord que cette difficulté en était une surgissant de l'intérêt public ; ils se dirent :
" Nous ne pouvons guère prétendre à plus de trois ministres canadiens français. Or, de ces trois ministres, il en faut un au Sénat.
" Impossible pour la Province de Québec et pour les Canadiens- Français d'abandonner leur droit d'être représentés, sur les banquettes ministérielles, dans la première chambre du pays. Ce serait pratiquement décréter la déchéance de la nationalité canadiennefrançaise dans cette chambre.
" Il y a plus, lorsque Sir G. E. Cartier induisit la Province de Québec à accepter la confédération, malgré le cri que nous nous trouvions par là concéder à Ontario la représentation basée sur la population, il ne réussit à nous persuader qu'en faisant valoir le contre-poids puissant que le sénat nous offrirait contre la prépondérance excessive d'Ontario dans les Communes.
" Il faut, disait-il, que toutes mesures reçoivent successivement l'assentiment des Communes et du Sénat. Or, si nos 65 députés sont débordés par les 88 d'Ontario, nous serons sur un pied d'égalité, lorsque la mesure arrivera au Sénat : 24 contre 24, là ! Egalité parfaite !
" Et Ontario ne pourra pas regimber ! " Ainsi parlait Cartier.
Or, disaient les naïfs :
" Que nous n'ayons pas de ministres français au Sénat, Ontario en aura. Elle en aura un ! deux ! peut-être trois! Alors que feraient nos 24 sénateurs privés de toute influence ministérielle ou administrative, contre les 24 d'Ontario, avec trois ministres distribuant à grandes mesures à leurs collègues des places pour leurs fils, des faveurs ministérielles pour leurs petits-fils, des jobs pour leurs neveux, leurs collatéraux, leurs amis et leurs alUés ?
" Alors, les 24 d'Ontario seront doublement plus forts. Donc, plus de contre-poids ! donc Ontario aura la représentation by population : sans restriction! Donc l'influence de notre Province deviendra nulle! donc nous serons abîmés, submergés, noyés, les Canadiens! Donc nous irons aux chiens, les Canadiens ! "
Ainsi parlaient les naïfs.
C'était bien là surtout le langage que tenaient, à tout propos, et Trudel (le grand vicaire!), et Bellerose, et le petit Bâtis Guevremont, et Armand, et Chapais : des naïfs s'il en fut jamais.
Et il paraît que cette nécessité d'un ministre français au Sénat frappait si bien, au premier abord, que Sir John lui-même disait tout bonnement: " D'abord, il faut un ministre français au Sénat..." Sir John parmi les païfs ! Un comble^ quatre étages!
Eh bien ! pour M. Chai)leau, ce ne fut pas même une l^agatelle de difficulté ! pas plus de difficulté que dans le gosier de Dansereau ! Pas plus de trouble que dans la conscience de Senécal !
" C'est bien simple, disait-il : pour donner un portefeuille à Robitaille et faire bénéficier le pays des services administratifs de ce géant d'homme d'Etat, Langevin n'a eu qu'à dire : Plus de ministres français au Sénat !
" Bien ! Puisque pour faire ministre fédéral un homme qui n'est toujours qu'un pigmée à mes côtés, il n'a fallu que sacrifier les droits de notre langue, de notre nationalité, de notre Province au Sénat...."
" A FORTIORI : Quand il s'agit de l'intérêt personnel de moi Chapleau, pas de ministre frnnçais qui tienne au Sénat ! "
Qu'est-ce qu'un intérêt national de premier ordre, à côté d'un désir du grand homme?
Donc, ce n'était là nullement la difficulté.
Maintenant, pouvait-on sérieusement opposer à l'intérêt personnel, au désir, au caprice même de M. Chapleau, un droit quelconque de l'un des membres quelconques des Communes? Y en avait-il là un seul qui pût lutter avec le grand homme sur un pied d'égalité? N'était-il pas sacré chef? Or qui, à part lui, pouvait sérieusement réclamer sans conteste un droit indiscutable à ce titre ?