‹ Translation des restes de Mgr. de Laval à la chapelle du Seminaire de Québec, relation complète de tout ce qui s'est passé depuis l'exhumation des ossements de Mgr. de Laval le 19 septembre 1877 jusqu'a leur déposition au séminaire le 23 mai 1878Chapitre 59 sur 74 · UNE PETITE DIGRESSION A PROPOS DE NOS CHEFS · texte numérisé non relu

UNE PETITE DIGRESSION A PROPOS DE NOS CHEFS

Il faut bien l'avouer de suite : l'autorité des chefs, ce n'est pas ce qu'il y a de mieux défini chez nous.

Cartier vivant, tous, même le premier de Québec, acceptaient sa suprématie. Depuis la mort du grand patriote, le sceptre a été plus ou moins disputé. Le jour de ses funérailles, quelques douzaines de membres des deux parlements proclamaient, au St. Lawrence Hall, Sir Hector Langevin comme son successeur. Mais la couronne de Sir George était un joyau terriblement pesant ; elle chancela quelque temps sur le front du nouveau Joas. Son étoile * jifilit même avec les revers de 1873, De cette date à 1878, nous crûmes avoir, au fédéral, une tétrarchie. Les optimistes disaient une quinquarchie ou même une sexarchie.

* Car ii convient qu'il en ait une. Chapleau a la sienne tout comme Napoléon, ainsi qu'il a été démontré par la Miaei've,

Los grincheux avaient riiabitiido, eux, de dire depuis 1873 : " Nous n'avons pas de chef."

Il était pourtant admis que M. Masson était le plus brillant officier que les forces québecquoises eussent à leur tête, et l'on s'accordait généralement à lui décerner le commandement. Il le prit formellement en 1878, à la formation du gouvernement conservateur. Langevin toutefois ne lâcha pas les rênes une seule seconde, et de fait, tout le temps, c'était lui qui menait.

Et vous pouviez voir, dix fois par jour, durant toute cette période, les fronts candides de MM. Mousseau, Baby, Ouimet et Caron se couvrir d'une rougeur pudibonde, chaque fois que nous parlions de " nos chefs."

Baby se faisait remarquer tout frétillant derrière Sir John ; Caron brandissait le fouet; * et fier de son joujou, il le mettait en réquisition à temps et à contre-temps. Tandis que les deux autres, Mousseau par son diamètre, Ouimet par son étendue de longueur, étant do ceux qui présentaient le plus de surface, se croyaient, leijlus honnêtement du monde, les deux hommes les plus importants du parti. Bref, tous quatre croyaient commander.

Donc : Masson, Langeviu, Mousseau, Baby, Caron, Ouimet : sexarchic !

Il y en avait quatre sur les six de qui Dansereau disait : " Entre eux tous, mon cœur balance." Ce n'est pourtant pas que, de toute éternité, M. Chapleau ne fût son homme, tant pour le fédéral, que pour le local. Mais il paraît qu'à cette époque l'étoile de son héros n'était pas encore visible à Ottawa. En attendant, Dansereau ne voyait pas d'objection à se réchaufier au soleil de MM. Langevin et Masson, à s'éclairer à la lune de M. Mousseau pour organiser ses petites industries, ou à s'orienter sur l'étoile de M. Ouimet. On dit même que, par surcroît de prudence, il marqua sur sa fouille de route, les astres de MM. Baby et Caron, Bollerose, Girouard, Trudel ôt Desjardins, et de quelques autres nébuleuses dont le nom n'est pas arrivé jusqu'à nous.

Rien ne réussit comme le succès, dit l'Alcoran de Senécal. Par contre, rien u'éreinte comme la défaite. ^

Langevin avait été défait aux élections do 1878, tandis que Masson, après avoir été, à son de trompe, proclamé le chef des ultramontaius, et cela, sans troi) savoir lui-même ni pourquoi, ni coinment, était, lui, élu par acclamation.

* De 1873 a 1880, l'Honorable Ministre de la milice a fait ses premières armes comme l'uu des Wïps de la ebambre des communes.

De plus, les deux rédacteurs du Nouveau- Monde, journal qui étant censé parler au nom du clergé de Montréal, avait érigé à M. Masson le piédestal de son autorité, étaient tous deux élus députés, tandis que rien d'ostensible dans les nouveaux succès ne paraissait relever la Minerve de la décadence rapide vers laquelle déjà elle était entraînée. C'est ce qui, décidément, avait donné le pas à Masson sur Langevin. Dansereau lui-même, jusque-là Langeviniste, se fit ultramontain. En apprenant par le télégraphe que son chef était tombé sur le champ de bataille, il le lâcha généreusement pour courir du côté d'où allaient venir les jobs et le patronage. Langevin est mort : Vive Masson ! s'était-il écrié, laissant à quelques rétrogrades le soin des funérailles de ce gallican de Langevin. Car Dansereau qui avait mangé de l'ultramontain depuis dix ans, se disait tout à coup l'un des aînés de la famille ultramontaine.

Lui ultramontain ? — Programmiste, s'il vous plaît ! Il était devenu programmiste !

Dansereau avait raison ! Cet homme de bien s'était dit, imitant la conduite que certains farceurs prêtent à Henri IV : qu' " après tout les jobs en perspective valaient bien un acte de foi au Syllabus."

Masson fut touché d'une aussi touchante conversion. Au grand scandale de MM. Desjardins et Houde, on le vit bientôt, accompagné de son ami Baby, oublier (]uad le chemin du Nouveau-Monde, pour aller presque journellement soupirer des tendresses à la Minerve. A peine trois mois s'étaient-ils écoulés que l'influence qui avait fait Masson était coulée. Il n'y paraissait plus. On eût dit que la résurrection de 1878 était l'œuvre de la Minerve !

De la même façon, Langevin retournait à ses anciennes amours. Au lendemain du combat, le Nouveau- Monde, cédant à un reste de ses anciennes bonnes habitudes chrétiennes, s'apprêtait à donner à Sir Hector une sépulture honnête, vu que la Minerve n'y avait pas songé, lorsqu'il s'aperçut qu'il respirait encore. Il est de fait que, comme cet ancien géant de la fable, il avait pris une nouvelle vigueur en mordant la poussière. Mû par un sentiment de charité tout à fait désintéressé, et n'envisageant que le bien du parti conservateur, car Langevin n'avait guère eu de tendresses ni pour les ultramontains m. pour les programmistes, le Nouveau-Monde l'aida puissamment à regrimper sur la scène des vivants. Bien plus, grâce surtout aux programmistes et aux ultramontains, il put reprendre, au gouvernail de l'Etat, une place presque égale à celle de Masson.

Qu'allait devenir Dansereau ! Imaginez une veuve occupée à célébrer de nouvelles épousailles, et qui verrait reparaître son premier mari, plus vivant que jamais !

La veuve se trouverait placée entre deux alternatives terribles:

Dansereau, lui, s'en tira à merveille, sut servir deux maitres à la fois,

même trois! même quatre!!! et les exploiter tous les

quatre !

" Tout est bien qui finit bien !" Au bout de quelques semaines, le Nouveau-Monde était tellement oublié comme organe des ministres, et la bonne vieille Minerve avait tellement gagné le cœur de ses maîtres, que c'était elle qui avait repris les clefs de la dépense et la direction de la cuisine ministérielle.

Il ne restait plus à MM. Desjardins et Houde qu'à se pendre de désespoir Ils firent mieux! En hommes pratiques, ils embrassèrent Chapleau et se jetèrent dans les bras de Senécal !

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