‹ Translation des restes de Mgr. de Laval à la chapelle du Seminaire de Québec, relation complète de tout ce qui s'est passé depuis l'exhumation des ossements de Mgr. de Laval le 19 septembre 1877 jusqu'a leur déposition au séminaire le 23 mai 1878Chapitre 63 sur 74 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

Reprenons donc notre sérieux, et raisonnons un peu : S'il est vrai que toutes ces facéties de nos seigneurs et maîtres soient de nature à provoquer un instant notre bonne humeur, nous ne pouvons oublier longtemps qu'il y a, dans les derniers incidents politiques, un côté très sérieux.

Ce n'est pas précisément, ce nous semble, pour jouer la comédie qu'a été formé le parti conservateur. Lafontaine, Morin, Parent, Taché, Cartier, etc., étaient bien autre chose que des saltimbanques politiques ! et c'est ailleurs que dans Robert Macaire et Jérôme Paturôt, ailUeurs évidemment que chez Offenbach qu'il faut aller s'inspirer pour continuer leur œuvre.

" A la bonne heure ! " répliqueront la Minerve et le Monde ; mais il faut de la discipline. Nulle politique constitutionnelle n'est possible sans l'obéissance aux chefs. Et notre chef local, c'était M. Chapleau Il fallait donc lui obéir, même lorsqu'il nous imposait la livraison du chemin de fer à Senécal & Oie. "

S'il y a une grande et noble chose que l'on appelle' discipline de parti ; s'il y a un patriotique devoir qui consiste à se soumettre à

cette discipline, en autant qu'il est nécessaire de le faire pour assurer le bon gouvernement de son pays, il ne faut pas se méprendre au point d'appeler discipline de parti ce qui n'est qu'une lâche trahison des intérêts nationaux, pas plus que ce qui n'est qu'une conspiration ourdie pour s'emparer du bien public au profit d'une clique ou même d'un j^arti politique quelconque.

Le général d'armée qui, pour sauver sa patrie, maintient au prix même du sang, cette discipline inflexible, nécessaire pour tenir tous ses soldats inébranlables sous le feu de l'ennemi, est un héros.

Le chef de flibustiers qui exerce sur ses complices cet empire tyrannique au moyen duquel il les maintiendra sous son commandement et leur fera accomplir des prodiges d'audace, n'en est pas moins un brigand.

Que le premier condamne à mort, même par centaines, les déserteurs, les liiches ou les traîtres ; qu'il les fasse fusiller sous ses yeux avec une implacable sévérité : tout le monde dira en frémissant de terreur : " c'est un brave ! "

Mais que le second veuille laver dans le sang la défection de ses compagnons, et tout ce qu'il y a d'honnête dans le cœur humain se révoltera iwur lui lancer à la figure le titre de barbare et d'assassin ! La discipline ! elle ^ des droits sacrés, lorsque le pouvoir qui ordonne est légitime, s'exerce dans les limites de Ses attributions, commande suivant les lois de la justice, poursuit un but honnête et se met au service d'une bonne cause.

C'est pour cela que tant d'hommes illustres ont conquis l'admiration de leurs semblables en se faisant les esclaves de la discipline. Mais c'est aussi pour cela que les plus grands hommes d'Etat n'ont pas hésité à abandonner leur jjarti, à combattre même avec énergie leurs chefs politiques, lorsque l'intérêt public ou les droits de la justice l'exigeaient.

Il est évident que le partisan politique, le député surtout, doit conserver, dans l'accomplissement de ses devoirs publics, une indépendance parfaite et la i)lénitude du libre exercice de son jugement. Ses fonctions, surtout colles d'iui membre du Parlement, particijx>nt plutôt de la nature de celles d'un confrère juge sur le banc .que de celles d'un soldat sur le champ de bataille. S'il n'en est pas ainsi, le gouvernement constitutionnel perd son caractère et devient un gouvernement desjx)tiqùe. Or, il est assez inditférent que le despotisme soit exercé par un homme qui s'appelle Empereur ou par un individu qui prend le titre de Premier ministre: dès que l'abitraire tyrannique est exercé aux dépens de la justice, c'est du despotisme. Au lieu d'un ministre responsable, l'on n'a plus, à la tête du pays,

qu'un despote qui exerce arbitrairement le gouvernement personnel, c'est-à-dire une dictature aussi intolérable que celle reprochée aux tyrans de l'antiquité.-

L'on peut donc dire que la descipline politique est i)lus de conseil ' que de précepte, car il est à peu près impossible de préciser les limites dans lesquelles doivent s'exercer le commandement et se pratiquer l'obéissance.

Le gouvernement constitutionnel est, pratiquement, le gouvernement des partis. L'expérience a démontré que nul gouvernement ne peut administrer les affaires d'un Etat, avec avantage pour le public, sans qu'il puisse raisonnablement compter sur une majorité qui lui assure l'existence, et le vote nécessaire pour faire passer dans la législature, et exécuter dans l'administration, les mesures et les réformes nécessaires à la prospérité du pays.

Mais ce support d'une majorité raisonnable, un gouvernement doit se l'assurer non par l'exercice d'un commandement autocratique, niais par la sagesse et la prudence d'une administration paternelle. Il doit moins commander que persuader.

Il faut une certaine discipline, pour défendre les gouvernements contre les caprices des individus et les exigences ou les combinaisons de l'intérêt privé ; mais nullement pour asservij. les esprits, gêner la liberté de délibération, entraver l'exercice du jugement de chacun, encore moins pour imposer des mesures iniques, et faire sanctionner des concussions ou des injustices. Bannie soit à jamais toute autorité des chefs qui tendrait à opprimer les consciences et étouffer les convictions !

L'emploi du patronage,* et des mille moyens que le pouvoir met entre les mains d'un ministère, n'est légitime qu'à la condition d'être exercé suivant les lois de la justice et dans l'intérêt du pays.

Priver, par exemple, la nation 'des services de l'homme le plus compétent à remplir une fonction publique, et cela dans le but d'exercer une vengeance, de gagner l'adhésion d'un qu de plusieurs députés, de satisfaire l'ambition personnelle d'un ami, de faire triompher les combinaisons d'une clique, c'est un quadruple crime :

1" Uest un crime contre la nation, puisqu'on la prive de services importants, quelquefois essentiels au salut public ;

2" C'est un crime contre la conscience, que l'on démoralise en l'achetant ; '

3° C'est un crime contre la morale, que l'on ruine par le spectacle scandaleux de l'intrigue victorieuse et de l'incapacité triomphante ;

4° C'est un crime contre la justice: c'est priver d'émoluments qui lui appartiennent naturellement, un homme qui a sacrifié toute une vie d'abnégation, de labeurs, a acquérir les hautes qualifications nécessaires pour bien servir son pays. C'est lui voler son bien.

Il ne suffit donc pas seulement, pour obliger des citoyens, encore

moins tout un parti politique, à suivre un chef quelconque ou une direction quelconque, de crier : Discipline ! obéissance ! fidélité au parti !

Non ! il y a des principes plus forts que ces mots retentissants; des devoirs liant plus étroitement les hommes politiques à la cause du droit et de la justice que certains liens éphémères ne les lient aux intérêts d'un parti, une autorité supérieure à celle des chefs de j)arti les plus universellement acclamés, supérieure par conséquent àr l'autorité de certains chefs d'occasion, qui ne sont que des soldats de fortune.

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