AU NOM DE LA DISCIPLINE, ON ESCAMOTE LE CHEMIN DE FER DU NORD
Mais encore, faiit-il toujours en revenir à la question de discipline.
La discii>line ! nous l'avons dit, elle a des droits qu'il ne faut pas méconnaître.
Et qui sait si, après tout, les expulsés ne sont pas que des anges déchus ?, •
De Boucherville, Ross, Beaubien, Archambault: la Minerve n'at-elle pas assez dit qu'un orgueil insensé, une jalousie sans bornes les avait aveuglés, dévoyés, perdus?
Et s'il est permis de rappeler, à propos des infimes choses de notre politique, le céleste drame chanté par Milton, ne vous a-t-il pas semblé qu'après avoir lancé l'anathôme à la tête des rebelles,
Dansereau déposant sa plume, avait toute la majesté d'un saint Michel et disait du geste, si non de la voix : " Quis ut Chapleau ! "
Or, c'est là le nœud du débat :
Si Chapleau avait le droit d'imposer sa politique quelle qu'elle fût, sans réserve; si les conservateurs étaient obligés absolument de l'approuver sans formuler d'objections ; s'ils étaient tenus de l'avaler sans qu'il leur fût laissé même assez de latitude pour faire la grimace, à la bonne heure !
C'est Dansereau qui a eu raison
Mais si c'était tout le contraire ?
Nous avons stigmatisé sans miséricorde et avec raison le servilisme des rouges rampant aux pieds de M. McKenzie, et lui sacrifiant les droits de notre Province. Or, qu'en serait-il de nous si définitivement nous devenions ainsi les esclaves déshonorés des volontés de Messieurs Senécal, Chapleau, Dansereau & Cie ?
C'est un fait de notoriété publique que la vente de la Section-Est à Senécal était, à l'origine, répudiée par la majorité des députés et des conseillers législatifs. On sait les manœuvres employées par Senécal ; on connaît lesf menaces de M. Chapleau et l'abus qu'il a fait de sa position de chef, pour imposer cette mesure au nom de la disci-pli ne.
On sait même quelle division existait dans le Cabinet à ce sujet. MM. Ross et Robertson préférèrent abandonner leurs portefeuilles plutôt que de tremper dans cette affaire. M. Loranger, pris d'une ' vertueuse indignation, allait les suivre, lorsque M. Cliapleau lui dit amicalement, mais sur un ton qui n'impliquait pas badinage : " ïu sais, le fauteuil de septième Juge : eh bien ! il est facile que ce soit à toi. Mais il nous faut le chemin de fer à nous !
Loranger se calma, reprit sa place dans les rangs et emboîta le pas derrière son chef. Messieurs Flynn et Paquet, eux, n'eurent pas de
scrupules taaat la transaction leur parut honnête ! tant ils étaient
convaincus que c'était même un grand acte de patriotisme que Senécal, Dansereau & Cie allaient accomplir, en nous débarrassant de cet éléphant de chemin de fer et en assumant, avec un désintéressement admirable, une partie delà dette provinciale
Voilà qui est très bien ; mais cela ne décide pas la question de savoir qui avait raison, de la clique ou de tous les conservateurs qui s'opposèrent à la vente avec une incroyable énergie.
Dansereau, lui, crut trouver une solution à la question, en disant que tous ces gensrlà n'agissaient que par un sordide motif d'intérêt personnel !
Voyez plutôt :
1° Ross voulait être premier ministre.
2" De Boucherville, jalousant M. Chapleau, voulait être, lui aussi, premier ministre.
Forte accusation ! mais était-elle bien fondée? D'abord, M. de Boucherville, alors qu'il n'était pas au Sénat, alors qu'il était encore chef conservateur de la Province, s'effaça sans bruit, dès que l'intrigue du Windsor fut consommée. Dans un temps où il avait tous les droits et où des milliers de conservateurs le reconnaissaient pour chef, il resta paisiblement dans sa retraite. Il y a plus : de Boucherville est l'ami de cœur de Ross. Il ne fit que seconder ce dernier qui, toujours suivant Dansereau, ne travaillait lui aussi contre la vente que pour être premier ministre.
Enfin, de Boucherville ne fit guère de cabale. Il ne s'assura pas même, ainsi qu'il lui fut reproché ensuite, le concours des nombreuses et puissantes influences existant dans la capitale fédérale et qui l'eussent secondé dans sa résistance.
Tout cela, il faut bien le reconnaître, est une forte présomption que M. de Boucherville n'a pas suivi une arrière-pensée d'hostilité à M. Chapleau, mais n'a été mu que par son désir de servir l'intérêt public. De plus, le passé de M. de Boucherville est là, passé sans tache, étranger à toutes ces intrigues, toutes ces menées plus ou
moins ténébreuses, toutes ces spéculations véreuses auxquelles a été associé le nom do M. Chai^leau. Il a pu être accusé de manquer d'habileté, d'initiative, de perspicacité, de tact politique. Personne avant Mtre Dansereau n'a jamais songé à mettre en doute son honorabilité.
Quant à M. Ross, il eût pu, en dix autres circonstances cent fois plus favorables, déclarer la guerre à M. Chapleau avec certitude de succès.
Quand M. Chapleau était faible, il l'a servi avec une fidélité et un dévouement -sans bornes. Est-il vraisemblable qu'il eût choisi, pour le combattre, le moment où l'ex-Premier ministre était appuyé d'une majorité de quarante voix dans l'Assemblée Législative ? Et dans quel but ? Pour lui arracher le commandement, lorsque M. Ross savait mieux que tout autre que le but des aspirations de M. Chapleau était le cabinet fédéral, qu'il abandonnerait Québec au premier moment et que la succession lui écherrait tout naturellement !
Est-il vraisemblable que M. Ross eût cédé à une aussi absurde tentation ?
Si MM. de Boucherville et Ross eussent été animés de tels motifs, ils eussent agi comme M. Chapleau. Ils eussent saisi une occasion favorable de faire alliance avec l'ennemi, dans un temps où les spéculations louches et la conduite équivoque du Premier avaient soulevé contre lui, à la fois le mépris des libéraux et les préventions des conservateurs.
De Boucherville, nous dit Dansereau, est un égoïste qui spécule
sur le coffre public , témoin devinez! Témoin: le fait qu'il
garde son double mandat, touche sa double indemnité et comme sénateur et comme conseiller législatif, et retire ce que la loi lui Siccorde pour SCS frais de voyage ! ! !
Et la conscience miticuleuse qui reproche à M, de Boucherville de toucher, comme tous les autres, l'indemnité que la loi lui accorde, et que bien peu gagnent par une assistance plus assidue et plus consciencieuse, c'est M. Dansereau qui, depuis vingt ans, spécule d'une manière plus que suspecte sur le public ! Dansereau qui, dans l'affaire des Tanneries, est obligé de confesser lui-même, après des résistances qui lui vahirent d'être emprisonné sous la garde du sergent d'armes, qu'il avait induit le gouvernement à livrer à Midlemiss le terrain des Tanneries pour se gagner les faveurs de ce Midlemiss qu'il croyait grand capitaliste et en obtenir des capitaux ; que dans la même affaire, il avait obtenu $50,000.00 de ce même Midlemiss, sur son simple billot, avouant ainsi avoir employé son influence à faire
vendre le domaine public pour se procurer des avantages monétaires ! C'est ce même M. Dansereau qui, sur une somme'de $112,000.00 d'escompte obtenue de la Banque Jacques-Cartier, n'en paie que $8,000.00, faisant ainsi perdre cent quatre mille piastres ($104,000.00) au public, ce qui ne l'empêche pas de continuer à faire bombance et à mener la vie à grandes guides. C'est ce même Dansereau qui, durant plusieurs années qu'il a occupé la charge de Greffior conjoint de la Paix, a touché un salaire annuel de $2,400.00, sans avoir même travaillé la valeur d'une journée jmr année, et qui n'allait au bureau que pour retirer son salaire !
C'est ce scrupuleux de Dansereau, dont la conscience timorée se révolte à la pensée que, comme les autres membres de la chambre, M. de Boucherville retire du gouvernement ses frais de voyage tels qu'alloués par la loi !
Et lui, M. Dansereau, conspirateur en permanence contre le trésor public, combien a-t-il payé à la Province pour les voyages presque journaliers qu'il a faits, soit en chars officiels^ soit en chars palais, sur tout le long du chemin de fer entre Québec et Ottawa !
M. Beaubien, suivant Messieurs Chapleau et Dansereau, n'était qu'un ambitieux qui voulait, ou être ministre, ou faire une spéculation en achetant le chemin de fer en société avec Messieurs Allan, Rivard & Cie.
Arrêtons- nous ici pour admirer l'aplomb de ce monsieur Chapleau, qui anathématise M. Beaubien, parce qu'étant très riche, très instruit, le plus remarquable agriculteur de notre Province, membre des communes fédérales durant deux parlements, vainqueur à Hochelaga du grand chef libéral Sir A. A. Dorion, député à Québec depuis au delà de quinze ans, ci-deyant orateur de l'Assemblée législative, position à laquelle il fut élu à l'unanimité, il aurait l'ambition d'être ministre ! Indiquez-nous donc quels sont, parmi les grands hommes de la clique, les gens de capacité et de position supérieures à celles de M. Beaubien ! ! Et lui, ce brave M. Chapleau, qu'a-t-il donc fait depuis quinze ans, si ce n'est sacrifier vingt-cinq fois les intérêts publics pour préparer son avancement personnel, pour être non seulement ministre et premier ministre à Québec, mais même ministre à Ottawa, avant d'avoir jamais mis le pied dans la Chambre des Communes !
M. Beaubien aurait voulu spéculer en achetant le chemin de fer!
Mais d'où viennent à M. Chapleau les milliers de piastres qu'il a payées sur propriétés foncières, depuis la vente du chemin de fer du Nord ?
D'où est tout à coup venu à M. Dansereau, l'humble compositeur à sept centiiis dans le dollar en 1880, cette fortune soudaine qui lui permet d'abandoimor sa sinécure du Greffe de la Couronne et de vivre en grand seigneur, sans aucune occupation régulière, sans moyen d'existence connu ?