‹ Translation des restes de Mgr. de Laval à la chapelle du Seminaire de Québec, relation complète de tout ce qui s'est passé depuis l'exhumation des ossements de Mgr. de Laval le 19 septembre 1877 jusqu'a leur déposition au séminaire le 23 mai 1878Chapitre 68 sur 74 · IVI. Beaubien aurait voulu spéculer · texte numérisé non relu

IVI. Beaubien aurait voulu spéculer

Messieurs Ross, de Boucherville, Beaubien et Archambault auraient cédé aux calculs de l'ambition et- voulu monter au pouvoir ! ! !

Mais, encore une fois, qu'avez-vous fait autre chose, braves gens ! depuis que vous exercez votre pernicieuse influence ?

Prendre le pouvoir et le garder ! vous gorger, vous et vos amis, de faveurs, de places, de jobs, de patronage: avez-vous jamais su faire autre chose ?

Où sont vos preuves que ces messieurs aient voulu se procurer un avantage indu quelconque? Ils ont condamné la vente de la section Est; ils l'ont stigmatisée comme une transaction illicite, malhonnête même! Où sont les hommes sérieux qui entreprendront' de démontrer solidement le contraire ?

Ouvrez d'abord le Code civil, vous y lirez :

" Article 1484 : Ne peuvent se rendre acquéreurs m. par eux-mêmes " ni par parties interposées, les ix^rsonnes suivantes, savoir :

" Les tuteurs et curateurs, etc

" Les mandataires, etc

" Les administrateurs ou syndics des biens qui leur sont confiés " soit que ces biens appartiennent à des corpspublics ou à des particu- " liers, etc."

Eh bien! monsieur Senécal n'était-il pas "l'administrateur" de biens à lui confiés, savoir: le chemin de fer et son matériel roulant? Ces biens n'appartenaient-ils pas à ''un corps public," la Province? Donc, la loi défendait de vendre à M. Senécal !

" Mais," direz-vous, " M. Senécal avait donné sa démission." — Oui, mais M. Chapleau ne l'avait pas acceptée et M. Senécal était resté l'administrateur du chemin; par conséquent, l'incapacité établie, par le Code continuait à peser sur lui. Et d'ailleurs, peut-on croire que le Législateur ait eu la naïveté et la maladresse de faire une loi comi^lètement illusoire? Si pour se relever de son incapacité, il suffit à un administrateur, à un tuteur, etc., de dire avant d'acheter : "Je donne ma démission ! " il vaudrait bien mieux rappeler une telle loi, puisqu'elle n'opérerait que comme une embûche destinée à prendre les simples et à faire croire au public que les mineurs et le domaine de l'Etat, etc., sont protégés. Car l'administrateur ou le tuteur frauduleux auraient toujours le soin de dire : " Je résigne ! " avant de faire leurs coups.

Vous répliquez et me dites : " Senécal n'a pas acheta seul, mais comme membre d'un syndicat dont MM. McGreevy, Ouimet, Desjardins, etc., étaient membres avec lui." — Je réponds: ça ne change rien à l'affaire ; la loi dit formellement : " ne pourront acheter ni par eux-mêmes, ni par parties interposées." Si le tuteur ou l'administrateur peuvent acheter avec des associés, ils pourront tout aussi bien éluder la loi, vu la facilité qu'il y a de trouver un associé ou un prêtenom. Encore une fois, autant vaudrait faire disparaître cette loi de notre Code et laisser le champ libre à la si^éculation de MM. les tuteurs et administrateurs. Mieux vaut n'avoir pas de loi que d'en avoir une que tout le monde peut éluder aussi facilement. Une telle loi ne gênerait que les honnêtes gens.

D'ailleurè, qui ne sait que la transaction était celle de Senécal seul ? Lui seul a fait la soumission, débattu les conditions, conclu le marché, etc., etc. S'il a pris des associés, c'est parce que cela faisait mieux son affaire. Il est resté maître de la transaction, comme l'ont prouvé les événements qui ont suivi.

Vous insistez : " Senécal, dites-vous, n'achetait qxle pour une compagnie devant être incorporée plus tard. En effet, moins de deux mois ai)rès, la Législature Provinciale donnait l'existence à une Compagnie à laquelle les titres de propriétés du chemin ont été consentis."

Il est à peine besoin de répondre à un tel argument : vous dites vous-même que Senécal achetait pour une compagnie qui n'existait pas ; qui n'a acquis l'existence que un ou deux mois plus tard. Cette compagnie ne pouvait donc acheter puisqu'elle n'existait pas : Senécal restait donc jusque-là l'acheteur, avec ses co-acheteurs. La vente était donc faite à une partie frappée par la loi d'une incapacité absolue ! La vente était donc illigale, illicite ! par conséquent, nulle !

Voilà pour le côté strictement légal de la question.

Et quant à celui de l'équité? Est-il possible de violer d'une

manière plus révoltante les lois de la justice ?

Comment tant de personnes ont-elles refusé de voir ce qui, pourtant, apparaît avec tant d'évidence, ce qui crève les yeux ?

La propriété publique a toujours été assimilée, dans tous les systèmes de législation, à des biens de mineurs. La loi les protège à l'égal des incapables : et c'est avec justice. Plus encore que le mineur ou l'interdit, le public est sujet à se faire duper.

Or, il s'agissait de vendre un bien public d'une immense valeur : la plus importante de nos propriétés provinciales

Et comment y procède-t^on ?

Le moins qu'eût pu faire le gouvernement de Québec, on l'aurait cru, du moins, c'eût été de s'entourer des mesures de la sagesse la plus ordinaire. C'était de faire ce que tout homme d'affaires eût

nécessairement fait pour éviter le sacrifice de ses intérêts. Or, demander à un gouvernement d'adopter les mesures dictées par l'usage et le sens commun, pour éviter le sacrifice à vil prix d'une propriété qui, à elle seule, était la fortune de la Province, ce n'était certes pas d'une exigence exorbitante. Or, qu'eût fait un particulier sous de telles circonstances? Eût-il vendu sans se rendre d'abord lui-même soigneusement compte de la valeur do sa propriété ? N'eût-il pas pris ensuite tous les moyens nécessaires pour la faire apprécier à sa juste valeur ?

Si, par exemple, un négociant ofi'rait en vente un fonds de magasin, ne ferait-il pas dresser, de ses marchandises, créances, etc., un inventaire minutieux ? N'exigerait-il pas de ses employés qu'ils donnassent, de son établissement, tous les renseignements nécessaires pour en faire apprécier les relations commerciales, la clientèle, etc. ? Ne ferait-il j)as en sorte d'établir, par des états complets, par des rapjwrts détaillés, le montant total des profits nets que pourrait donner l'établissement ? S'il arrivait que, dans le chapitre- des dépenses, apparussent à son détriment les salaires de cinquante commis, lorsqu'il serait avéré que la maison de commerce pourrait être également bien exploitée avec .seulement vingt-cinq commis, ce négociant n'aurait-il pas le soin de le dire, et d'établir le fait au delà de tout doute, faisant connaître les circonstances, expliquant le fait de la présence de vingt-cinq commis inutiles, par le fait qu'ils seraient ses parents par exemple, qu'il les aurait engagés sans en avoir réellement besoin durant une année de disette ou de crise commerciale et pour leur fournir des moyens de subsistance que, à tout événement, il n'eût pu se disj:)enser de leur fournir ?

Or, que dirait ce négociant si, la vente faite, il découvrait que son premier employé eut omis de donner tous ces ^renseignements au public ou de lui fournir les statistiques nécessaires ix)ur établir ces faits, sous le prétexte que lui, premier commis, voulait se porter acheteur de l'établissement ? Que répondrait-il à cet employé infidèle qui lui dirait :

" Les relations commerciales, c'est moi qui, étant à votre service, les ai établies ; la clientèle, c'est moi qui l'ai attirée. Or, je veux seul bénéficier de tout cela. J'ai fait toutes les statistiques, tous les calculs nécessaires à constater tous les profits nets que i)eut donner votre établissement ; mais tout cela, je me suis donné bien de garde de le faire connaître aux acheteurs, je le leur ai même caché. Ceux qui sont venus demander des informations, je les ai rudoyés, insultés ! A-t-on jamais vu aussi une t^Ue audace ! venir essayer de in'escamoter mes statistiques ! mais c'est une trahison ! Je les ai dépistés ! autrement, ils seraient venus me faire comjxV tition et je n'aurais pu acheter votre établissement à vil jirix.

" Je les ai donc gardés pour moij usage personnel, tous ces calculs,

toutes ces statistiques, afin d'en faire la base des offres que je vous ai faites et que vous avez dû accepter, vu (]Ue j'avais réussi à empêcher toute autre soumission supérieure à la mienne ! "

Encore une fois, que répondrait le vendeur ? que réiX)ndriez-vou6

lecteur, étant donné qu'une telle position vous fût faite ?

Eh bien ! dans la vente du chemin de fer, la position de la Province était absolument celle de ce négociant. Un seul homme était on position de donner des chiffres exacts, certains détails essentiels, une vue d'ensemble nécessaire à l'appréciation exacte de la valeur du chemin. Cet homme, c'était l'un des serviteurs de la province, spécialement employé et payé pour remplir ce devoir ; c'était M. Senécal, l'administration du chemin. Lui seul était capable de montrer exactement, par des faits et des statistiques irrécusables, quelles économies il était possible de réaliser et dans quelle mesure il était facile d'augmenter les revenus nets du chemin. Seul, il était capable d'en faire connaître toutes les qualités, toutes les ressources, toutes les perspectivfs certaines d'augmentation. Seul il était à même de se renseigner parfaitement sur toutes les circonstances de l'entreprise; par conséquent, seul il pouvait présenter la vente sous le jour le i)lus favorable, faire ressortir, aux yeux des actlieteurs, toutes les raisons (qu'ils avaient d'acheter.

M, Senécal n'était pas salarié par la province pour spéculer au détriment de la province en dehors de son emploi ; encore moins pour sjx'culer contre la province, pour conspirer contre l'intérêt de la province, au moyen même de son emploi.

On se fût donc attendu trouver M. Senécal travaillant ardumont à préparer, au bénéfice de la province, cette grande et solennelle transaction. On se le serait représenté faisant des combinaisons propres à faciliter la vente, exhibant des plans, employant des calculs et des statistiques, faisant connaître les mille ressources de la ligne, ses relations naturelles vis-à-vis les autres chemins, le cours naturel suivi par les affaires, comment elle peut être le grand débouché du Nord-Ouest; on eut dû le trouver à l'œuvre, proposant aux capitalistes jes moyens d'acheter, leur facihtant leurs soumissions, les encoura géant par tous les moyens possibles.

Disant aux acheteurs : " Voici quels raccordements nous avons déjà avec les lignes de l'Ouest ; voici ceux que l'on ixiut encore acquérir. Voici pourqvioi et comment la ligne est indépendante de toutes combinaisons propres à la gêner, l'amoindrir, lui faire comjiétition.

L'a-t-il fait ?

Non!

Le gouvernement, du moins, lui a-t-il enjoint de le faire ?

Non ! !

Bien loin de là ! M. Senécal et le gouvernement ont précisément

fait systématiquement tout le contraire, ainsi que nous alVins l'établir. Et ix)urtant, M. Sonécal ^tait alors employé siiécialement

par la province pour sauvegarder do si grands intérêts ! Et

il recevait, jxmr ses services, une rémunération supérieure à celle du Juge en Chef de la province !

Tout son temps, toute son habilité, tout son travail appartenaient donc à la province !

Il est vrai que certains rapports des recettes et des dépenses se trouvaient aux livres bleus ; mais tout cela n'était connu que d'un très-petit nombre. D'ailleurs, ces statistiques des livres bleus, fai- .«laient-elles connaître la position du chemin telle qu'elle était réellement à l'époque do la vente ?

Non!

Les livres bleus donnaient-ils à l'acheteur tous les renseignements qu'il avait besoin d'avoir ? Tous ceux qu'il était de l'intérêt de la Province de donner ?

Non!

Par exemple, il y avait alors, au service de cotte ligne, un nombre excessif d'employés, imisque, tl peine en jxissession, les nouveaux acquéreurs, savoir : Senécal & Cie, en ont congédié de suite au-delà de cent vingt d'un seul coup !

Or, en supposant à ces employés, seulement un salaire moyen de $1.50 par jour, cela représente de suite ime diminution de dépenses de $180.00 j)ar jour, soit $67,000.00 par année, c'est-à-dire, à-peu-près l'intérêt, calculé à six pour cent, d'un capital de $1,100,000.00 ! ! Ce fait, officiellement constaté par l'administration, eut donc induit l'acheteur à payer au moins un million de dollars de plus.

Et cejiendant, ces renseignements, M. Senécal les garde pour lui seul ! IjOS avantages obtenus, les raccordements avec les voies de l'Ouest, c'est à son profit personnel que tout cela est acquis ! Les données exactes, les calculs, les renseignements complets, nécessaires pour faire une soumission dans les meilleures conditions, ce sont des secrets gardés à son bénéfice personnel ! ! !

En réalité, il n'y a aucun spécialiste, personne de parfaitement compétent ix)ur préparer cette vente au l)énéfice de la l'rovince ! personne pour représenter l'intérêt public ! personne pour défendre ces intérêts contre Senécal lui-même! contre Senécal armé de toutes pièces, uu moyen des documents de l'Etat ! personne pour débattre avec lui contradictoirement les conditions de cette vente que la Province va lui faire! Personne! si ce n'est des incompétents, des employés bâillonnés, ou des complices !

Lui ! chargé sijécialement de l'impérieux devoir de représenter l'intérêt public dans cette affaire et de le défendre, on le trouve travaillant dans le mystère, aux dépens de l'Etat, aidé par les emi)loyés de l'Etat, à ourdir, au moyen des documents de la Province, cette

conspiration audacieuse qui a pour objet de s'emparer des biens de la Province ! qui a réussi à dépouiller la Province du principal élément de sa prospérité ! ! !

Et que voit-on ! Le gouvernement ! la majorité du conseil et de l'assemblée législative! les représentants de la nation, applaudissant à ce coup de main perpétré contre les biens de la nation !

Avec cette absence do renseignements, les hommes d'atiaire les plus expérimentés pouvaient, il est vrai, faire de vagues calculs ; ils ix)uvaient, par exemple, se dire : " il doit y aA'^oir un trop grand nombre d'employés " mais combien de trop?

Le nombre et le salaire des employés doivent dépendre d'une multitude de différences spéciales de climat, de coutumes, d'exigences commerciales, de conditions géologiques et climatériques, etc.

Quelle économie précise était-il possible de réaliser sur les employés ? On ne pouvait le constater exactement sans le témoignage de l'administrateur. Or, on avait crié bien haut que l'administration de M. Senécal était parfaite. Les chambres, le gouvernement, l'électorat tout entier paraissaient avoir confirmé ces affirmations. Par conséquent, il était difficile pour les acheteurs d'assumer, avec certitude, que le nombre des employés inutiles était très-grand, encore moins qu'il pouvait s'élever à des centaines.

Il était encore plus difficile de risquer des millions sur des supi^ositions et des calculs purement spéculatifs, que des faits si importants contredisaient formellement.

Ce n'est pas tout : on a précipité la vente avec une étrange hâte . On eut dit que cela était calculé de manière à priver la Province, non-seulement du bénéfice d'offres plus élevées qui pourraient se produire, mais encore de l'augmentation considérable de valeur qui devait résulter de la construction de l'embranchement de St-Charles. En effet, lors de la vente, c'est à-peine s'il circulait dans le public une rumeur vague que le gouvernement fédéral allait donner une sommç d'argent pour relier le chemin de fer du Nord à l'Intercolonial. Y avait-il eu un ordre en conseil de passé à cet effet? Les intimes, tels que MM. McGreevy, Chapleau, Senécal, Dansereau & Cie, i)ouvaient le savoir: le public, lui, ne le savait pas, ou du moins n'en avait pas une certitude suffisante pour l'induire à risquer des millions. Il est de fait que cette détermination du gouvernement fédéral d'accorder les deux tiers d'un million pour reUer ces deux chemins, et surtout le vote par la chambre du subside nécessaire à payer cette somme, n'ont eu lieu que plusieurs semaines après la vente du chemin. Les acheteurs prudents, non initiés aux secrets des rings, ne pouvaient donc prudemment offrir un prix calculé sur l'augmentation énorme de revenu que devait apporter ce raccordement.

Quels bénéfices.annuels donnera au chemin du Nord sa jonction

avec l'Intercolonial ? Des hommes politiques considérables, ayant une grande expérience dans ces matières, n'hésitent pas à porter ces prolits à $60,000.00 par an, dans un avenir assez rapproché. Vendre le chemin de fer avant que ce fait important fut otiiciellement connu, et sans donner aux capitalistes le temps de baser de nouvelles offres sur ce fait capital, a donc pu priver la Province d'un autre million d'augmentation dans le prix de la vente.

Troisième catégorie de faits importants qu'il était d'une imiwrtance majeure de faire connaître :

M. Senécal, agissant comme surintendant du chemin, par conséquent, comme représentant de la Province de Québec, avait stipulé des arrangements nous donnant, avec les chemins de fer de l'Ouest, y compris le Pacifique, des raccordements nous permettant de recevoir de l'Ouest tant américain que canadien, pour le moins autant de traffic que pourrait en transporter notre ligne Provinciale, ce qui donnait à cette voie ferrée la plus grande valeur qu'elle pût acquérir pour le présent, et nous plaçait dans une position tout-à-fait indépendante du Pacifique.

Or, ces contrats, c'était évidemment la propriété de notre province. INI. Senécal, employé public au service de la province, payé jwur faire tous les actes d'administration favorables au chemin qu'il administrait, avait stipulé ces raccordements pour le chemin de fer du Nord ; il ne pouvait les avoir faits que pour le bénéfice de la province, vu qti'en les faisant, il avait agi en sa qualité officielle.

Pouvait-il avoir fait ces contrats à son bénéfice personnel ?

Evidemment non !

Ces raccordements, qui valaient des millions, étaient donc la propriété de la province ! Et cependant, ni le gouvernement, ni M. Senécal, ne font connaître ce fait important au public, lorsque, de la connaissance de ce fait, pouvait n'sulter pour laprovin«re un gain de plusieurs millions, par l'augmentation du i)rix qui en eut infailliblement résulté. N'est-il pas évident que l'existence de ces contrats de raccordements eussent dû être connus des acheteurs et du public ? N'eut-on pas dû, au moins, faire connaître qu'il existait des communications de notre chemin avec l'Ouest, indépendantes du monopole du Pacifique ?

L'on s'en souvient : Le grand argument en faveur de la vente était celui-ci : "La province se trouve avec son chemin à la merci du Syndicat du Pacifique. Nous dépendons absolument, pour le succès de notre voie ferrée, du commerce de l'Ouest ! Sans un raccordement avec le Pacifique, nous sommes tout à^fait privés de ce conunerce. Ix) Pacificiue, au lieu de déverser sur notre ligne tout le trafîic

qu'il apportera, pourra se construire une ligne indépendante jusqu'à l'Atlantique. Et alors, non-seulement le chemin du Nord, mais même toute la province, se trouveront totalement exclus de tous les bénéfices devant résulter du transit du commerce de l'Ouest! Donc ! vendons la section Ouest pour trois millions six cent mille piastres, bien qu'elle vaille huit millions."

Eh bien ! tout ce beau raisonnement avait une base fausse. Le gouvernement tenait lui-même les contrats assurant au chemin provincial le commerce de l'Ouest ! Et l'on ne le dit pas !

L'on tait ce fait ! Pourquoi? Il faut bien le dire: parce que

l'acheteur offrait de donner un prix exorbitant pour les quelques milles de chemin, propriété privée de certains associés parents ou amis !

M. Chapleau a repoussé avec indignation l'accusation que cotte vente allait lui bénéficier personnellement. Il a jwoclamé bien haut sa pauvreté. Le seul capital qu'il possède, en avril 1882, c'est, suivant

sa propre expression, cdwi de ses dettes! Et cependant, à peine

quelques jours après la vente, il paie comptant une dette de $10,000.00 échue depuis plus d'une année et sur laquelle, un mois auparavant, il ne pouvait donner un accompto de $100.00. Et quelques mois après, il achète, argent comptant, une résidence princière pour la somme de $14,000.00, qu'il paie comptant, résidence dont il n'avait nul besoin, puisqu'il allait en Europe avec sa femme, i^our, à son retour, s'en aller à Ottawa^

Voilà un capital de dettes qui rapporte joliment : $24,000.00 en quelques semaines, sans compter les achats d'objets d'art dispendieux, les tableaux à l'huile, la vie à grandes guides, le voyage en Euroiio et milles autres dépenses.

Il faut vendre de suite, s'écriait M. Chapleau, afin d'assurer le Terminus du Pacifi(]ue à la Province de Québec et spécialement à Montréal!

Il faut vendre, parce que le trésor est à sec et que la Province ne peut ni ne doit contracter de nouveaux emprunts.

Or, à peine quelques semaines se sont-elles écoulées, que les faits viennent donner un éclatant démenti à ces retentissantes affirmations :

Le chemin vendu, M. Chapleau annonce qu'il va de suite falloir contracter un nouvel emprunt d'au moins trois millions.

Senécal en possession du chemin, La Minerve vient révéler le fait des raccordements stipulés avec les compagnies de l'Ouest ! Stipulation, (]ni, comme l'embranchement de St-Charles, ont été faites sous le prétexte de servir l'intérêt de la Province, mais qui, en réalité,

n'ont servi qu'à augmenter la fortune de Sonécal et Compagnie au bénéfice exclusif de qui elles ont été faites.

On a donc allégué de faux prétextes pour escamoter de la Législature la sanction de la vente !

Et surtout, après la vente de la Section-Ouest, que valait l'argument basé sur la pénurie du trésor, sur l'impossibilité de faire do nouveaux emprunts et sur la nécessité de les éviter ?

La vente de la Section-Ouest ne donnait-elle pas assez pour faire cesser la jiénurie du trésor et faire disparaître, pour quelciues mois du moins, la nécessité de vendre immédiatement la Section-Est?

Quelle excuse solide y avait-il pour justifier cotte vente si hâtive lors<jue, surtout, il y avait persi)ectivo de gagner des millions par l'augmentation résultant de l'embranchement de St-Charles ?

Ainsi, l'on a systématiquement déprécié la iiropriété pubUque, pour donner occasion à Senécal <k Cie de l'avoir à vil prix.

Un million d'augmentation résultant du fait qu'il y avait des con- •taines d'employés do trop! Un million résultant de l'embranchement de St-Charles ! Un million au moins résultant des facilités de communication et de raccordement avec les voies ferrées de l'Ouest!

On cache tout cela à la Province! y

On tait toutes ces informations au public des a(nieteurs : Et malgré les protestations anxieuses et énergiques d'anciens chefs, de collègues dans le ministère; malgré l'opposition désespérée de la moitié du Conseil et les remontrances de la majorité des amis dans l'Assemblée Ijt'^gislative ; malgré l'agitation profonde qui se manifeste dans le puljlic ; malgré l'indignation de milliers de citoyens, on procède avec une précipitation scandaleuse à l'aliénation irrévocable, sans une heure de délai, de ce que M. Chapleau lui-même appelait notre principale ! notre plus belle propriété nationale ! ! !

Combien donc le gouvernement et l'administrateur du chemin ne sont-ils pas coupables, d'en avoir agi ainsi ! Combien ne sont-ils pas injustifiables surtout de n'avoir pas donné aux membres et au public tous les renseignements requis!

Il y a plus : ces renseignements, non seulement ils ne les ont pas donnés, ils les ont cachés !

Des (îitoyens honorables, parfaitement dignes de foi, mentionnent avec indignation les tracasseries, le mauvais vouloir, etc., dont ont été victimes ceux qui ont voulu se renseigner et enchérir au détriment de M. Senécal.

C'est à peine croyable!

Et cependant, ce n'est pas encore là ce qu'il y a de plus étrange dans cette vente de chemin de fer.

Ces renseignents, auxquels non-seulement le public avait droit, mais qu'il était du devoir du gouvernement de mettre devant le public ou du moins de faire connaître aux acheteurs, M. Beaubien réussit à en obtenir de Senécal une partie pour les fournir au Syndicat AUan-Rivard. Là-dessus, M. Chapleau et son organe entrent dans une grande fureur. On crie à la trahison, au voleur !

Au voleur ! lorsque l'on agissait ^e façon à faire obtenir à la province un pisx raisonnable pour sa propriété ? On eut cru que le chef du gouvernement eût remercié M. Beaubien d'avoir travaillé à fournir des acheteurs, à augmenter le prix de vente, et par là même à diminuer la dette publique. Or, c'est tout le contraire ! M. Beaubien a servi l'intérêt public, c'est vrai ; mais il a nui à M. Senécal : c'est une trahison ! c'est un crime ! Voyez comme toute cette colère se fait issue dans La Minerve : avoir obtenu les renseignements de Senécal, c'est " trahir son comté ! "

" Que de basesses n'a-t-on pas faites, ajoute-t-elle pour se mettre en " éta^ de faire une soumission ! "

" Politicien malhonnête dont il fallait se débarrasser caractère

" égoïste est trop mesquin, a le caractère trop plat, etc

" Il décide M. Chapleau à le mettre en rapport avec M. Senécal " qui ne voulait pas travailler avec les mesquins. M. Chapleau " triompha du Surintendant qui le mit en possession de tous les " plans."

" Il venait assidûment à son bureau (de Senécal) à Montréal, et " sous prétexte de discuter les chiffres, il tâchait d'arracher le plus

" d'informations possibles Quand il se crut maître de son sujet,

'' il prit le large, et sons avertir M. Senécal, il monta] un autre Syn- •' dicat," etc.

" Comme trahison, c'est un chef d'œuvre ! Mais, le malheureux il avait oublié de saisir un point : les relations de son syndicat avec l'Ouest, if. Senécal ne lui avo^t pas dit qu'il avait des arrangements complets même si,gnés, croyons-nous, avec le Pacifique^ et les chemins de fer américaines ! "

{La Minerve, du 26 avril au 3 mai 1882.)

M. Beaubien n'est pas le seul conspirateur; voyez : " Ross couspi-

" rait depuis douze mois contre son chef et ses collègues il

" adore l'intrigue, etc.

La preuve ? demandez- vous. Oh ! la preuve, La Minerve l'a sous la main':

Ross, mû par une ambition effrénée, " télégraphiait le six février (à Boaubion, pour envoi de la soumission Allan) : " Il n'y a pas de temj)» à i»rdre, envoyez vos documents ce soir." (id)

C'est clair ! ]\r. C'hapleau vont donner le chemin ù vil prix à son ami Senécal ! Et Ross qui jx)usse la trahison jusqu'à dire à d'autres acheteurs : Envoyez votre soumission : Ça presse ! Trahison contre M. Chapleau ! Evidemment ! Et n'allez pas penser

]X)ur cela que Chapleau et Dansereau avaient un intérêt personnel dans l'affaire

De Boucherville, lui aussi, est un traître : " M. de Boucherville est,

•' avant tout méchant. Maintenant qu'il fait le chrétien il devient

•' fourbe, factieux, mal engueulé, injuste, calomniateur, haineux, ■' vindicatif," etc

Mais oui, puisque lui aussi combat les plans de Senécal ! Et s'il n'a pas voulu que le chemin du Nord passât par St-Lin, c'était pour " favoriser le beau-frère Lussiei." (id)

Archambault, mû par " un amour propre qui tient du vertige " se mêle à la conspiration. Pourtant : " Il n'a aucun partisan. " " C'est le plus dévoyé des trois."

D'autres sont moins coupables parce (ju'ils sont plus faibles.

" M. Laviolette, la créature de M. de Boucherville, n'a pas le droit " de penser par lui-même " !

M. Dostaler : " type de l'insouciance, ignorant comme pas un et ■' sans grandes ressources d'esprit. Il se laisse aller au premier cou- " rant qui passe, le jugeant tout aussi bon que le suivant. Tant pis " ix)ur ceux qui le conduisent, il s'en lave les mains ! Il n'a jamais " pu savoir ce qu'est la solidarité de parti et ce qtie comporte l'idée du " gouvernement."

Messieurs Panet et Gingras : " Deux pauvres vieillards bien •' tiraillés que les meneurs tenaient en serre-chaude." Le premier

" surtout " affiche les infirmités de notre pauvre humanité Il

" regardait autour de lui sans se rendre compte "j (id)

Gaudet :. malade, n'avait plus sa tête à lui.

Tout cela est clair puisqu'ils votaient pour l'intérêt public et

surtout contre M. Senécal !

Voilà où l'habitude de l'impunité a conduit ces gens-là !

Ils se croient tellement maîtres du bien public qu'ils crient " au voleur!" lorsqu'un député arrive à détenir, à leur détriment, mais au bénéfice du public, des renseignements sur des faits du domaine public ! faits que tout le monde a le droit de connaître ! Lorsque des hommes publics les empêchent de prendre sans façon le bien public qu'ils convoitent !

Vous croyez i^eut-être que M. Senécal recevait six à huit mille piastres de salaire pour servir la province? Détrompez-vous ; il était là pour son bénéfice personnel !

Vous vous imaginez que son temps, ses travaux, ses calculs, ses statistiques qu'il faisait et faisait faire par les employés de la Province, appartenaient à la Province?

Mais c'est une grave erreur ! lui et ses employés étaient payés pour combiner ses spéculations personnelles au dépens du domaine public !

Et malheur à ceux qui viennent les déranger dans leurs oi)ératious !

Il est venu s'installer dans un bureau jwblic pour se procurer tous les renseignements nécessaires à la réalisation de ses projets. Au nom de la Province et revêtu du prestige do l'autorité et du crédit que lui donne sa charge, il fait toutes les transatîtions nécessaires à la réalisation de hos plans, tel que " les arrangements complets avec le Pacifique et les chemins de fer américains" par exemple. C'est pour cela que la Province paie les dépenses de son bureau, les salaires de son personnel et lui donne, à lui, des honnoraires de $6,000.00 à $8,000.00 par an !

• Au moins, direz-vous, le bureau, les plans, les livres, les statistiques, tout cola était la propriété du public !

Mais non, encore une fois ! mais c'était iK)ur l'usage personnel exclusif de M. Senécal ! puisque M. Beaubien en " allant souvent à ce bureau" en tirant de M. Senécal tous les renseignements possibles, en se faisant montrer les plans et les statistiques, a accompli " un chef d'œuvre de trahison ! ! ! "

La propriété publique, les contrats de la Province, sont si bien à M. Senécal, que lui seul a le droit de les connaître et de s'en servir pour bâtir s&s soumissions. Celles de Allan, Kivard & Cie ont éclioué, parce que ces messieurs ne connaissaient pas : " les arrangements complots avec les chemins de fer de l'Ouest y compris le Pacifique." ,

M. Senécal a caché l'existence do ses contrats à M. Beaubien. Il a bien fait ! même M. Beaubien a eu tort de chercher à se renseigner

M. Chapleau a caché l'existence de ces contrats aux Chambres et an public : Il a très-bien fait, puisqu'on le faisant il a protégé son ami Senécal et lui a assuréà prix modique notre chemin du Nord !...

Eh bien ! voilà de l'audace, ou nous n'y entendons rien !

Voilà un employé public «'appropriant, sans façon, les document»* publics, refusant de les faire connaître aux députés, s'en servant seu pour s'emparer efl'rontément de la plus importante propriété de la

Province Il vient ensuite effrontément accuser de dol, de fraude,

de trahison un député qui veut se renseigner ; se vante de lui avoir caché l'existence des documents pul:)lics et, par là, d'avoir réussi à s'emparer d'une partie du domaine public constituant le principal élément de notre fortune national^e ! ! !

Et on faco do lois exploits, la presse de la Province, à la presqu'unaniini té, applaudit et admire !

Et une majorité de nos députés et conseillers approuve et sanctionne tout!

Et lo premier ministre et tout le gouvernement intriguent, menacent, plaident, crient, pérorent pour faire trouver cela beau et bon !

Et c'est par la force du parti conservateur ! c'est au moyen de la discipline du parti, que l'on réussit à faire triompher do telles infa-

mies

Et ceux qui ont eu le courage de s'y opposer ont été insultés, conspués, vilipendés, calomniés, chassés des rangs du parti conservateur !

Et tons les si:)éculateurs éhontés qui ont fait ce coup triomphent,

se réjouissent, font bombance, jouissent paisiblement de leur butin !...

Et nous tous, conservateurs, citoyens intègres et indéjiendants des

coteries i)olitiques, nous allons sanctionner tout cela par notre

silence?

Eh ! bien non !

Résumons, en deux mots, les vices dont est entachée cette vente : 1" Elle est faite en violation de la promesse du premier ministre et en contradiction avec los conditions qu'il devait imposer.

2" Elle est faite avec une précipitation scandaleuse et d'une manière tout-à-fait suspecte ; lorsque tout enchérissait et que la Province avait tout à gagner par une sage lenteur.

3" Elle rapporte un million de moins que lo prix auquel seul lo premier se disait autorisé à vendre.

4" Elle est susixjcto de favoritisme, vu qu'elle est faite à un homme connu pour ses corruptions, sos fraudes on faveur du premier, et se» liaisons louches avec lui.

5" Elle a été conçue et exécutée dans la corruption et les intrigues, l'organe de Senécal admettant implicitement que son maître a dépensé $75,000.00 pour y arriver, en cherchant à justifier la commission d'une égale somme qu'il exigeait de ceux qui voulaient être ses associés.

6» On l'impose à la Province, lorsque d'autres acheteurs étaient prêts à payer un prix beaucoup supérieur.

7" Elle est faite sans les formalités d'usage pour obtenir le plus haut prix : au contraire, les enchérisseurs sont maltraités, découragés, etc.

8" On a caché aux a(;heteurs dos faits essentiels et dont la connaissance exacte eut pu les induire à payer plusieurs millions de plus, ou, du moins, eut induit la Province à ne pas vendre.

0° Aucune raison d'Etat ou d'intérêt de la Province n'exigeait de presse? cette vente; au contraire, il y avait des raisons iwremptoires de retarder surtout la vente de la Section-Est.

10° La vente était illégale parce que, pour chacune des deux ventes, les acheteurs étaient incapables de se lier envers la province: le syndicat du Pacifique, parce que sa compagnie n'avait pas autorisé l'achat ; Senécal, parce qu'il était l'administrateur du chemin, dans le sens de l'article 1484 du code civil.

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