‹ Translations, inscriptions et poésies diversesChapitre 37 sur 72 · LETTRE A JAN DE MOREI · texte numérisé non relu

LETTRE A JAN DE MOREI

pas desplaire. Quant à la translation, il ne faut point, que je me prépare d'excuses en l'endroit de ceux qui entendent et la peine, et les loix de traduire, et combien il serait malaisé d'exprimer tout seulement l'ombre de son auteur, principalement en une œuvre poétique, qui voudroit par tout rendre période pour période, epithete pour epithete, nom propre pour nom propre ; et finalement dire ni plus ni moins, et non autrement que celuy qui a escrit de son propre stile, ndn forcé de demeurer entre les bornes de l'intention d'autruy. Il me semble, veu la contrainte de la rime, et la différence de la propriété, et structure d'une langue à l'autre, que le translateur n'a point mal fait son devoir, qui sans corrompre le sens de son auteur, ce qu'il n'a peu rendre d'assez bonne grâce en un endroit, s'efforce de le recompenser en l'autre. Si j'ay essavé dé faire le semblable, je m'en rapporte aux bénins lecteurs, non que je me vante (je ne suis tant impudent) d'avoir en cest endroit contrefait au naturel les vrais lineamens de Virgile; mais quand je dïroy, que je m'en suis du tout si eslongné, qu'au port et à l'accoust rement de cest estranger naturalisé, il ne soit facile de éecognoistre le lieu de sa nativité : je croy que les équitables oreilles n'en devront estre offensées. Et si je cognoy que ce mien labeur soit aggreable aux lecteurs, je mettray peine (si mes affaires m'en donnent le loisir) de leur faire bientost voir le sixiesme de ce mesrne auteur : car je n'en ay pour ceste heure entrepris l'entière version que tous studieux de nostre langue doyvent souhaitter d'une si docte main que celle de Louys des Mazures, dont la fidèle, et diligente traduction du premier et second livre, m'ont donné et désir et espérance du reste. Je n'ay pas oublié ce que autrefois j'ay dit des translations poétiques : mais je ne suis si jalousement amoureux de mes premiert-s appréhensions que j'aye honte de les changer quelquefois, à l'exemple de tant d'excellents autheurs, dont l'authorité nous doit oster ceste opiniastre opinion de vouloir tousjours persister en ses advis, principalement en matières de lettres. Quant à moy je ne suis pas stoïque jusque* là. C'est encor' la raison, qui m'a fait si peu curieusement regarder à l'orthographie, que je n'eusse laissée à la discrétion de l'imprimeur, si je n'eusse préféré l'usage public à ma particulière opinion, qui n'a telle authorité en mon endroit que pour si peu de chose je me veuille déclarer partial, et convoiteux de choses nouvelles. Si quelqu'un se fasche, que j'aye le plus souvent retranché l's aux premières personnes, et en quelques mots, qui pour la continuelle et longue suite des concurrentes, semblent un peu durs à l'oreille, quand j'entendray telle observation desplaire aux lecteurs, je prendray raison en payement, et ne seray point hérétique en mes opinions. J'en di autant de quelques mots composés comme pie-sonnant, porte-loix, porte-ciel et autres, que j'ai forgez sur les vocables Latins, comme cerve pour biche : combien que cerve ne soit usité en termes dé vénerie, mais assez cogneu de nos

vieux Romans. C'est pourquoy ne voulant tousjours contraindre l'escriture du commun usage de parler, je ne crains d'usurper quelquefois en mes vers certains mots et locutions dont ailleurs je ne voudroy user, et ne pourroy sans affection et mauvaise grâce. Pour ceste mesme raison, j'ay usé de galees pour galleres ; endementiers, pour en cependant ; isnel pour léger; carrollant, pour dansant : et autres dont l'antiquité (suivant l'exemple de mon autheur Virgile) me semble donner quelque majesté aux vers, principalement en un long poème, pourven toutesfois que l'usage n'en soit immodéré. Je retourne à la translation du quatrième de l'Eneïde, que j'ay encor' adjousté un Epigramme d'Ausone, déclarant la vérité de l'histoire de Didon, pour ce qu'il me semblait inique,: de renouveller l'injure qu'elle a receuë par Virgile, sans luy réparer son honneur, parce qu'autres ont escrit à sa louange. Quant aux œuvres de mon invention, je ne les estimoy dignes de se montrer au jour, pour comparaistre devant ses divins esprits Tolosains, Masconnois, et autres: sentant mon stile tellement refroidi, et altéré de sa première forme, que je commence moy-mesme à le decognoîstre : mais voyant quelques miens escrits par une infinité de copies tellement dépravez, que je ne les pouvoy ni devois laisser plus longuement en tel estât, j'ay bien voulu en recueillir une partie des moins mal faits, attendant l'entière édition de tous les autres, que j'ay délibéré (à fin de ne mesler les choses sacrées avec les prophanes) disposer en meilleur ordre que devant, les comprenant chacun selon son argument sous les tiltres de Lyre chrestienne, et Lyre prophane. Cependant ceux-ci marcheront les premiers : pour la protection desquels, je ne les veux dédier à plus ambitieuse faveur, qu'à l'heureuse mémoire de nostre immortelle amitié, instituée premièrement par quelque bonne opinion, que tu as voulu prendre de moy : et depuis entretenus par l'admiration de ta vertu, prudence, et doctrine, qui me contraignent (toutes les fois que je contemple la philosophique et vrayement chrestienne œconomie de ta maison) estimer ta fortune heureuse, qui y a ponrveu d'une femme si entièrement conforme à la perfection de ton esprit : et d'un tel ami, que ceste incomparable lumière des loix, et des lettres plus douces, M. Michel de l'Hospital dont les singulières vertus louées de toute la France et particulièrement admirées de toy, et de tous ceux qui sont si heureux que de luy estre familiers, seroyent par moy plus laborieusement descrites, si je leur pouvoy donner quelque grâce après l'inimitable main de ce Pindare François Pierre de Ronsard, nostre commun anii: des labeurs (si l'Appollon de France est prospère à ses enfantemens) nostre poësie doit espérer je ne sçay quoy plus grand que l'Iliade.

SUR LES TRANSLATIONS ET AUTRES ŒUVRES POETIQUES DE J. DU BELLAY, ANGEVIN

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